Le service des non mauvaises nouvelles

1er décembre 2008, L’Actualité

On se plaint que les journaux rapportent trop de mauvaises nouvelles. Et s’il est vrai qu’on trouve à la une les déclarations de guerre comme les traités de paix et que les très bonnes nouvelles (l’homme a marché sur la Lune, par exemple) font vendre autant de papier que les mauvaises, on note chez les membres de la classe journalistique une tendance à noircir le trait.

Dans l’ensemble, il y a aujourd’hui moins de conflits sur la planète qu’au cours des décennies précédentes, moins de pauvreté et davantage de liberté. Ce n’est pas ce que reflètent les premières pages des journaux, orientées vers les événements plutôt que les tendances. Mais il y a, pour ces mises en perspective, des magazines et des livres.

Il existe une catégorie de nouvelles qui n’a, elle, aucune place dans l’univers médiatique : les non mauvaises nouvelles. Vous n’en avez jamais entendu parler ? Normal, j’invente le concept à l’instant. La réalité est pourtant là : il y a une série de choses qui ont failli se produire et qui auraient rendu notre vie beaucoup plus difficile, mais qui, pour une raison ou pour une autre, se sont évanouies. On l’a échappé belle.

Un exemple récent : vous êtes fâché de voir s’envoler le prix du pétrole ? Ce n’est rien à côté de ce qui aurait dû se produire. Au printemps dernier, les États-Unis s’apprêtaient à lancer une attaque aérienne massive contre l’Iran, sous prétexte que le pays des ayatollahs préparait sa version de l’arme atomique. Cette attaque américaine, avec l’appui du président français, Nicolas Sarkozy, aurait déclenché, en plus de représailles terroristes majeures, une flambée autrement plus dommageable du prix du pétrole et une fracture encore plus béante entre l’Occi-dent et le monde musulman. Ce plan, à la limite de la démence, en était à ses toutes dernières phases de mise en œuvre lorsque, des entrailles du milieu du renseignement américain, est apparu un rapport affirmant que l’Iran n’avait aucune capacité de produire une arme nucléaire. Ce document, l’équivalent d’un coup de poignard planté dans le dos du président Bush, nous a tous épargnés. Il faudrait, et je ne blague pas, en retrouver les auteurs et leur donner le prix Nobel de la paix.

Ce non-événement est capital. Il reconfigure tout le début du 21 e siècle. Et quel fut le principal non-événement de la deuxième partie du 20 e siècle ? L’absence de guerre directe entre les États-Unis et l’URSS, malgré deux ou trois alertes rouges, des conflits régionaux et la conviction répandue que jamais une nation ne s’était dotée d’une arme sans l’employer contre son principal adversaire. S’il avait eu lieu, cet événement aurait changé — ou simplement éradiqué — nos vies.

Il y a plein de petits non-événements, également, pour lesquels nous devons être reconnaissants. Nous n’avons pas manqué d’électricité et ne sommes pas restés pris dans les ascenseurs à minuit le 31 décembre 1999. Le bogue du millénaire n’était qu’un leurre. On a oublié le virus du Nil, qui devait nous piquer tous, comme devaient aussi le faire les abeilles meurtrières dont on suivait, en 1988, la progression depuis le Brésil, puis le Mexique, puis la Californie. Ces périls ont péri. Parfois, nous avons joué un rôle pour refouler dans les limbes un danger imminent : le rapetissement du trou dans la couche d’ozone, par exemple, est un triomphe de l’action humaine sur le destin. Quand on y pense : faire disparaître un trou est à ce jour notre plus grande réalisation.

Il faut se garder d’étendre le concept aux affaires politiques. La non-prise du pouvoir par, disons, Mario Dumont, en 2007, pourrait être citée par certains — y compris peut-être des députés adéquistes — comme une importante non mauvaise nouvelle. Mais d’autres donneraient en exemple la non-victoire du Oui en 1995. D’autres diraient (au hasard : moi) que c’est au contraire une non bonne nouvelle et… vous voyez la chicane de famille qui en résulterait.

Restons sur le terrain plus ferme des non mauvaises nouvelles qui dépassent nos préférences personnelles. La non-fusion catastrophique des réacteurs nucléaires (à l’exception de celui de Tchernobyl), accidents annoncés par des écologistes — et Jane Fonda dans Le syndrome chinois —, est évidemment la bienvenue, ainsi que le non-rachat de la totalité de nos entreprises, d’abord par les Arabes, grâce à leurs pétrodollars (prédictions lors des premiers chocs pétroliers), puis par les Japonais (pendant leur boom économique des années 1980), puis par les Chinois. Non, attendez, ce non-événement n’est pas encore arrivé. Mais ce n’est qu’une question de temps.

Ce contenu a été publié dans Département des bonnes nouvelles par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !