L’erreur électrique ?

headerCLCmilieuGJ’étais assis devant le premier ministre Lucien Bouchard, mon patron, en mars 1999, le lendemain de la diffusion par Télé-Québec du documentaire-choc de Richard Desjardins « L’erreur boréale ».

« Je ne connais rien à la forêt », dis-je d’abord. Je suis plutôt  un gars de mines, ayant grandi à l’ombre des montagnes de résidus d’amiante à Thetford Mines.  « Mais je peux vous dire que vous allez avoir un problème politique immense avec ce film-là. »

Dire que M. Bouchard a apprécié ma remarque prémonitoire serait trahir la vérité. Tout à coup, j’étais très content que la question de la forêt ne figure pas parmi mes dossiers. D’autant que le ministre responsable, Jacques Brassard, n’appréciait guère l’intervention du poète et le lui fit savoir, avant que, de vague en vague, toute la politique forestière québécoise ne soit redéfinie pour répondre au moins partiellement aux arguments de l’auteur de « Tu m’aimes-tu ».

Lundi soir, lors du visionnement du documentaire Chercher le courant, sur la construction hydroélectrique de La Romaine, je n’avais qu’une question pour le producteur, Denis McCready: « Avez-vous un télédiffuseur? » La réponse: les négos sont en cours.

Eh bien, M. Charest, Mme Normandeau, vous allez avoir un problème politique immense avec ce film-là.

L’erreur boréale n’était pas un film de poète. Il faisait la démonstration que le Québec dilapidait sa ressource forestière. Que nos politiques de la forêt étaient, pour tout dire, incompétentes.

Les truites et les tarifs

Chercher le courant a certes le beau Roy dans l’image environ le tiers du temps, son message n’est pas fleur bleue, ou à peine. Oui, on s’attriste pour les truites qui ne survivront pas aux inondations causées par la construction des quatre barrages de La Romaine, sur la Côte-Nord.

Mais on s’attarde beaucoup plus sur le caractère non-rentable du projet et sur ce que le Québec aurait pu faire (et pourrait encore faire), à la place, avec ce même argent en éoliennes, en géothermie, en chauffe-eau solaires, en biomasse. Le tout est chiffré et appuyé par Jean-Thomas Bernard, le spécialiste électrique de l’Université Laval.

L’argument central tient au fait qu’Hydro a annoncé que le coût de l’électricité produite par La Romaine serait de 9,2 ¢/kWh. Or le marché de l’électricité américain ne permet plus de vendre à un niveau aussi élevé, comme le démontre le récent contrat signé avec le Vermont, à 5,8¢/kWh. (J’ai écrit sur cette problématique ici.)

Les documentaristes, Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere, et leur narrateur Roy Dupuis, évitent soigneusement les envolées anti-croissance ou anti-hydro qui pourraient irriter les auditeurs qui s’identifient à la fierté hydroquébécoise. Au contraire, ils tentent de coller à ce passé pour affirmer que La Romaine est la rivière de trop, celle qui ne répond plus au rêve de Lévesque et des bâtisseurs d’hier. Sauf pour quelques brefs dérapages, ils réussissent à garder ce cap et on sent que les débats ont du être rudes, autour de la table de montage, pour avoir gardé un angle aussi restreint, mais d’autant plus efficace.

La version d’Hydro

Hydro, qui avait refusé de participer au film (on les comprend un peu) a émis un communiqué pour contredire la thèse des auteurs et a surpris le milieu intéressé par l’énergie en affirmant que ses propres calculs des coûts de construction étaient désormais caducs:

Le coût de 9 à 10¢ le kWh, qui est souvent évoqué pour ce projet, correspondait à des paramètres financiers établis en 2007. Il incluait aussi les redevances hydrauliques versées à notre actionnaire et la marge bénéficiaire anticipée sur le projet (rendement financier de 12 %). Dans les faits, les coûts d’emprunt constatés à ce jour sont considérablement plus bas et la marge bénéficiaire doit être exclue s’il est question d’établir le seuil de prix à partir duquel le projet contribue à accroître la rentabilité d’Hydro-Québec.

Hydro a un nouveau calcul, dont il rend public pour l’instant le solde, mais non la formule:

Aux taux d’emprunts actuels, le coût du projet de la Romaine, incluant le transport de l’électricité, s’établit à 6,4¢ le kWh (en $ de 2015), avant redevances hydrauliques versées à notre actionnaire, le gouvernement du Québec. Il est à noter que le coût des emprunts pour financer ce projet est beaucoup plus bas que prévu lors du dépôt de l’ Étude d’impact sur l’environnement du Complexe de la Romaine en janvier 2008.

Cela promet un beau débat devant la commission parlementaire qui suivra la diffusion à la télé du documentaire (c’est une certitude) car même à 6,4¢ le kWh et en ayant exclu tout ce qu’Hydro a décidé d’exclure et en supposant que les taux d’intérêt n’augmenteront pas, c’est toujours plus cher que ce que le Vermont accepte de payer. Alors, qui va couvrir la différence ?

Les mordus seront intéressés à lire sur le site de Chercher le courant ce que dit Hydro et ce que répondent, point par point, les documentaristes.

Pour l’instant, les travaux sont en cours sur un des quatre barrages de La Romaine.

Ma prédiction: le quatrième ne sera jamais construit.

C’est à ce film qu’on le devra.

Ce contenu a été publié dans Environnement par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !