Les amis de la haine

Les deux mains sont jointes, une prière est en cours. Sur la page du site du Parti conservateur du Canada, on vous prie, ardemment, de signer la pétition. (Et de donner ainsi vos coordonnées au parti pour usage ultérieur, mais soyez indulgents.) C’est que l’heure est grave pour les croyants. Les Canadiens, lit-on, « s’inquiètent que les amendements libéraux-bloquistes au projet de loi C-9 puissent être utilisés pour criminaliser des passages de la Bible, du Coran, de la Torah et d’autres textes sacrés ». Oui, oui, les criminaliser.

Pierre Trudeau nous avait dit que l’État n’avait pas sa place dans la chambre à coucher. Pierre Poilievre ajoute que « l’État n’a aucune place dans les textes religieux ni dans les enseignements d’aucune communauté confessionnelle ». Voilà pourquoi il nous demande d’agir pour « défendre le droit de lire et de partager des textes sacrés ».

Mais que pourrait-il y avoir dans ces textes qui dérangerait les députés du Bloc québécois ou du Parti libéral ? Peut-être ont-ils lu dans la Bible et la Torah, dans le Deutéronome, le passage où Dieu ordonne au bon croyant, s’il entend quelqu’un blasphémer : « tu le lapideras avec des pierres et il mourra ». Il faut lapider aussi l’homme et la femme adultères, un rare cas, dans les textes sacrés, d’égalité de traitement entre les sexes. Peut-être ont-ils lu dans le Coran la sourate ordonnant aux bons musulmans ceci : « tuez les polythéistes [ceux qui croient à plus d’un Dieu] où que vous les trouviez ». Peut-être ont-ils lu le texte sacré hindou très strict contre l’alcool, et appelant à l’infliction du traitement suivant à un coreligionnaire pris en flagrant délit de consommation : « verser de l’alcool bouillant dans sa bouche jusqu’à la mort». Un texte sikh est plus ciblé dans sa hargne, Dieu ayant envoyé son messager sur terre pour « anéantir les Turcs ». Même Bouddha déclare certains êtres « incurables » et juge que leur mise à mort peut être un acte de compassion pour limiter la dissémination de karma négatif.

Il y aurait donc, oui, un peu de ménage à faire si l’intention était de faire passer les textes sacrés dans la machine à prévenir les appels au meurtre. Sur X, les conservateurs semblent très protecteurs de ces passages, car ils s’insurgent contre la volonté du Bloc d’« interdire de citer les textes sacrés ». Pourtant, je viens de le faire, et même si l’amendement bloquiste était adopté, je ne craindrais aucune poursuite.

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Le Code criminel interdit en ce moment les déclarations publiques qui fomentent volontairement la haine contre un groupe identifiable. On trouvera une personne coupable si l’on peut faire la démonstration que sa déclaration dépasse la critique ou les préjugés, mais est de nature à causer préjudice au groupe visé. L’appel au meurtre passe ce test haut la main.

Sauf si… la personne a « de bonne foi exprimé une opinion sur un sujet religieux ou une opinion fondée sur un texte religieux auquel il croit ». C’est l’exception que le Bloc, et l’Assemblée nationale, unanime, souhaitent retirer du Code. Après avoir envisagé d’appuyer le Bloc, le gouvernement Carney a été pris d’un violent retour de flamme religieuse avant de revenir à ses esprits, mardi.

Mais, au fond, y a-t-il de quoi fouetter un pécheur ? La chose arrive-t-elle ? Prenons un exemple au hasard. Le 31 octobre 2023, s’adressant à des manifestants propalestiniens à Montréal, l’imam Adil Charkaoui lance : « Allah, charge-toi de ces agresseurs sionistes. Allah, charge-toi des ennemis du peuple de Gaza. Allah, recense-les tous, puis extermine-les. Et n’épargne aucun d’entre eux ! » La foule répond : amen. Est-ce, sous le couvert de la religion, une incitation au meurtre ? Nous ne le saurons pas, car les procureurs saisis du dossier ont préféré ne pas poursuivre l’imam, sans nous indiquer pourquoi. Mais une hypothèse s’impose : ils savent lire le Code criminel et ses exceptions.

Mais pourquoi s’acharner sur ce cas ? En avril dernier, à Victoria, l’imam Younus Kathrada, dans un sermon du vendredi qui fait l’apologie d’enfants de 10 ans voulant devenir martyrs pour Allah, a scandé : « Ô Allah, détruis les Juifs, ô Allah, détruis les Juifs […] Ô Allah, brise leur unité, disperse leur rassemblement, fais tomber sur eux ton châtiment. […] Les Juifs sont les frères des singes et des porcs. »

Ailleurs dans le monde, des officiers religieux sont accusés, et parfois condamnés, pour ce genre de propos. En Belgique, au Danemark, en France, en Allemagne, en Suisse, pasteurs et imams savent que la tenue de propos extrêmes, même dans leurs temples, même en citant leurs dieux, peut avoir des conséquences, non seulement pour les cibles de leur haine, mais aussi pour leur propre liberté. Partout, ils peuvent plaider la liberté d’expression et la liberté de religion. Partout, les juges doivent mettre ces libertés dans la balance. Pas au Canada. Au Canada, l’exception sert de bouclier impénétrable pour la haine religieuse.

Elle n’est pas fréquente. En fait, rarissime. Élevé dans le catholicisme, je n’ai jamais entendu un curé citer les passages de la Bible susmentionnés. Les textes sacrés offrent aux célébrants le choix des thèmes, et la plupart choisissent d’en tirer des appels à la fraternité, à la compassion et à l’entraide. C’est pourquoi nous avons des religions apaisées. Mais aux religieux qui ne le sont pas, je ne vois pas pourquoi on donnerait le bon Dieu sans confession.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Une réflexion à propos de “Les amis de la haine

  1. Excellent lecture de ce qui nous différencie de l’Europe. Notons que Bock-Côté, bien malgré lui, dans son dernier livre « Les deux Occidents », semble donner sa préférence à la liberté de parole du Nouveau Monde à tendance Trumpienne.
    Paradoxal je trouve.

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