Les bonnes idées de Québec solidaire

L’entrepreneur François Lambert n’y est pas allé avec le dos de la cuillère d’argent lorsqu’il a répliqué aux rêveurs socialisants de Québec solidaire (QS) cette fin de semaine. Agrémentant son message de nombreux « Vos yeules ! », il les a accusés, parce qu’ils souhaitaient taxer les très, très grandes fortunes, d’être « complètement déconnectés ».

Déconnectés de lui et de son groupe de richards ? J’en suis absolument convaincu. Mais déconnectés de la population ? Voyons voir.

La CSN a fait réaliser par Léger un sondage qui prend le pouls des électeurs à ce sujet. On y apprend que 75 % des Québécois jugent que « la redistribution de la richesse au Québec entre les personnes les plus fortunées et le reste de la population est actuellement inéquitable ». La même proportion, c’est logique, propose qu’on augmente « le niveau d’imposition des personnes les plus fortunées ».

Lambert entonne la rengaine connue du patronat mondial en écrivant : « Sans entrepreneurs, sans investisseurs et sans gens qui prennent des risques, il n’y a pas de richesse à distribuer. » C’est tout à fait exact. Mais il laisse entendre ainsi qu’une taxation plus élevée ferait disparaître ces entrepreneurs. Il faut pourtant savoir que le taux maximal d’imposition sur les hauts revenus, actuellement de 53,3 % au Québec quand on additionne les composantes provinciale et fédérale, était de 84 % dans les années 1950 et 1960, alors que la création de richesse était beaucoup plus forte. C’est parce que les riches et les patrons ont massivement investi dans les politiciens conservateurs, surtout aux États-Unis et au Royaume-Uni, que le taux a été graduellement réduit.

On pourrait croire que, cela réalisé, les riches paieraient leurs impôts restants sans rechigner. On se tromperait. L’utilisation des paradis fiscaux est généralisée. La somme qui échappe à l’impôt est impossible à calculer précisément, mais, selon la dernière estimation crédible — du Bureau du directeur parlementaire du budget, en 2019 —, il s’agirait au bas mot de 15 milliards par an pour le Canada. Si l’on extrapole, cela fait perdre au Trésor québécois environ 3 milliards par an. (Et on ne parle pas de l’évasion pratiquée par les entreprises, beaucoup plus importante.) Autre entourloupe : les fiducies familiales, où les milliardaires remisent leurs avoirs pour les soustraire à l’impôt d’une génération à l’autre, jusqu’à la fin des temps. L’État n’a pas la moindre idée des sommes qui y sont réfugiées.

Bref, l’outil de l’impôt sur le revenu n’arrive pas à faire appliquer aux superriches d’entre nous le taux d’imposition légal annoncé lors des discours du budget.

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Avec plusieurs autres, le grand spécialiste français des inégalités Thomas Piketty estime que la seule façon de leur faire payer à peu près ce qu’on attend d’eux est de taxer leur patrimoine physique accumulé. On peut déplacer ses sous aux îles Caïmans, pas son château de Westmount ni son manoir du lac Memphrémagog.

La proposition de QS de prélever 1 % du patrimoine accumulé lorsqu’il excède 25 millions de dollars, donc de soutirer au moins 250 000 $ par an aux 4000 contribuables les plus riches du Québec, ne doit être vue que comme une correction fiscale rendue nécessaire par la créativité des conseillers fiscaux de nos superriches.

François Lambert a avoué qu’il serait une des 4000 personnes touchées par la mesure — et on est très content pour lui, car c’est une preuve de son succès. Cependant, il nous a juré qu’il n’utilisait aucun paradis fiscal ni autre entourloupe. Voilà qui est intéressant. Nos camarades solidaires, qui affirment continuer à plancher sur les détails de la mesure, pourraient « enrichir » leur proposition en ajoutant ceci : seront exemptés de leur impôt sur la fortune ceux qui feront la démonstration qu’ils soumettent à l’impôt québécois la totalité de leurs revenus réels sans se servir d’évitement. On devrait d’ailleurs leur donner une médaille de bons citoyens fiscaux.

Parmi les autres intéressantes mesures annoncées par QS, je retiens l’idée de punir les propriétaires ayant commis des infractions à répétition contre les locataires. On retire bien les permis de conduire après un certain nombre de points d’inaptitude, alors pourquoi donner le droit à un propriétaire voyou de continuer de sévir ? L’État pourrait exproprier le malotru, et le bien exproprié serait ajouté aux parcs sociaux ou coopératifs.

On a beaucoup parlé de son idée d’un Costco public, qui serait géré par le service d’acquisition, existant, du gouvernement, qui achète des denrées pour les écoles, les hôpitaux, etc. On comprend que le secteur alimentaire manque cruellement de compétition. Les marges de nos grandes enseignes sont le double de celles d’enseignes équivalentes aux États-Unis, en France et en Allemagne. Mais cela ne fait que 4 %. Même si on les éliminait, l’économie sur le panier d’épicerie ne serait pas de 20 $ par personne par mois. La vraie solution passe par le rehaussement du pouvoir d’achat en bas de l’échelle, notamment par la réduction du poids du principal poste de dépense : le logement. QS pense consacrer 85 millions de $ par an au projet. Avec cet argent, il pourrait distribuer 1000 $ par an en aide au logement à 85 000 locataires désargentés.

Bref, au sujet de ces épiceries, la démonstration reste à faire. Il serait peut-être préférable de soutenir l’expansion d’un concurrent existant — les coopératives d’alimentation — ou du secteur des magasins à bas prix, comme Liquidation Marie.

Un dernier mot à ce sujet. Je ne suis pas surpris qu’Éric Duhaime soit opposé à cette proposition. Je l’ai cependant entendu, à une radio de Québec, l’apparenter au « communisme » et à l’URSS. Le communisme, doit-on le répéter ?, est la propriété étatique de la totalité de l’économie, la dictature du parti unique, l’absence de liberté d’expression.

Je me dis que si les conservateurs disent que des propositions sociales-démocrates sont « communistes », je ne sais pas comment ils peuvent ensuite s’insurger d’entendre leurs critiques traiter, avec exactement autant de malhonnêteté intellectuelle, leurs propositions conservatrices de « fascistes ». À méditer.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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