Les francophones fantômes

Vous suivez comme moi la palpitante série « Le français en déclin, les chemins de l’irréversible ». Dans un épisode précédent, des chercheurs à lunettes avaient fait toute une découverte. À moins d’une soudaine poussée de natalité des francophones, seule la sélection d’immigrants connaissant tous le français au point d’entrée aurait un impact mesurable pour freiner la chute. Suspense/cliffhanger. Dans l’épisode suivant et malgré cette information cruciale, les premier et second rôles, Legault et
Jolin-Barrette, choisissaient de mener 200 combats accessoires, mais pas celui-là. L’intrigue se corse/the plot thickens.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Un retour en arrière/flash-back nous a rappelé qu’en 2010 étaient apparus les francophones fantômes. Le Vérificateur général en avait révélé l’existence grâce à un savant décodage des dossiers du ministère de l’Immigration. « Il est difficile de comprendre, avait-il dit d’un air dubitatif, pour quelle raison un candidat a obtenu 6 points sur 16 en français quand les notes du conseiller mentionnent que l’entrevue de sélection s’est déroulée essentiellement en anglais et que le candidat comprenait à peine le français. » Il avait trouvé pire : « Il est tout aussi difficile de justifier l’attribution de 16 points à un candidat qui a été sélectionné sur dossier, alors qu’il ne contenait aucune preuve de sa connaissance avancée du français. »

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Cela signifiait qu’un nombre inconnu d’immigrés avaient reçu sans raison le label de qualité « connaissance du français ». Le téléspectateur était plongé dans une réelle angoisse. Se pouvait-il que lorsque le gouvernement affirmait que la moitié des immigrés parlaient français, il mentait ? Complot ou incompétence ?

Une sub plot/sous-intrigue nous entraînait ensuite dans la vie des professionnels chargés de vérifier le caractère réel ou fantomatique du français des candidats. Des scènes étaient tirées d’une histoire vraie/true story relatée par un de ces forçats, Yves Archambault. On y voyait des candidats se livrer à un exercice de mémorisation des réponses à des questions prévisibles, trouvées en ligne. Malheur ! Si les questions étaient posées dans un ordre différent, les réponses n’avaient plus de sens !

« Des candidats iraniens ayant suivi un cours de base dans une ville d’Asie occidentale auraient payé le séjour de leur professeur de français dans la ville de leur entrevue, à quelques milliers de kilomètres de là. Ils se pointaient dans le hall d’entrée de l’hôtel où se déroulait l’entrevue, ou même devant la salle d’entrevue, afin de faire un dernier rappel des réponses présumément justes à leurs étudiants, que ceux-ci récitaient par cœur juste avant d’entrer dans la salle ! » La volonté, l’effort, l’investissement, même, étaient au rendez-vous. Pas la maîtrise du français.

Heureusement, sous les admonestations du Vérificateur général dans l’épisode déjà cité, le gouvernement avait imposé des tests standardisés de français. C’était sans compter sur l’imagination du scénariste/screenwriter. D’abord, pour mettre un peu d’humour/comic relief dans la série, il a fait écrire les questions par des Parigots. Du coup, les mecs et les meufs du reste du monde seraient largués par des colles sur des élèves qui vont en CM1 et font du shopping avant d’entrer à la fac. (Merci à mon estimée collègue Rima Elkouri pour cette trouvaille.)

Les trous dans le processus

Moins comiques étaient les trous mis dans le processus. Avant 2016, il fallait avoir passé ces tests dans les 24 mois. Depuis, la date de péremption a sauté. Vous pouvez l’avoir passé il y a dix ans, avoir tout oublié de la langue de Molière depuis, on s’en tape ! Même des tests récents ne résistent pas à l’analyse. Un nouvel épisode sur les conseillers en immigration nous a montré que, explique Archambault, « tant à l’étranger qu’à Montréal, les performances en français des candidats en entrevue étaient souvent très en deçà des résultats de leurs tests ». Une candidate ayant atteint un niveau supérieur dans son test a ensuite fait trois mois de français en Suisse et en est sortie avec un résultat… inférieur.

Puis il y a lavoie rapide/fast-track : le Programme de l’expérience québécoise, devenu notre principale porte d’entrée. On vient pour y travailler quelques années, puis on s’installe à demeure. Parfait. Mais, le français ? En mars 2017 — et c’est un épisode spécial —, l’odeur de fraude linguistique était telle que le ministère a vérifié 585 dossiers. Officiellement, 54 % étaient frauduleux.

Au début de cette saison, les Québécois se sont donné un gouvernement nationaliste. Je fais maintenant tomber le quatrième mur/fourth wall pour vous informer que j’ai demandé à connaître le taux récent de succès ou d’échec des tests de connaissance linguistique. Réponse : ces données ne sont pas disponibles. Au moins, peut-on compter sur le gouvernement de la CAQ pour se donner un objectif ambitieux et augmenter, d’ici quelques années, la proportion de parlant français ? Les libéraux avaient l’habitude d’annoncer des cibles et de ne pas les atteindre. Dans sa mise à jour en octobre, la CAQ ne s’est donné aucune ambition à ce sujet. Peut-on parler de lucidité dans la démission ?

Rebondissement/plot twist : une ancienne cadre du ministère, Anne-Michèle Meggs, a ajouté une couche de tension dramatique dans le dernier épisode. Aucun des chiffres rassurants, même ceux qui sont trafiqués, n’a d’importance. Oubliez les seuils d’immigration à 40, 50 ou 60 000 par an. Pour 2019 seulement, 85 000 personnes étaient détentrices d’un permis d’étude au Québec. La moitié avouait ne pas connaître le français. Parmi les autres, combien sont des francophones fantômes ? Nous n’en avons pas la moindre idée.

Bref, la saga du déclin nous réserve de beaux rebondissements. Dans une ou deux saisons, il sera opportun de correctement représenter la diversité linguistique, y compris quelques francophones fantômes. Le tout ne pourra cependant être intelligible qu’en lisant les sous-titres/subtitles.


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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !