Les ingrédients du futur Oui

En début d’année, j’appréhendais la commémoration du 30e anniversaire du référendum de 1995. Je me disais : ça va être dur pour nous, indépendantistes. La phrase de Jacques Parizeau. Le souvenir de la défaite. J’estime que l’épisode a laissé une profonde cicatrice dans la psyché québécoise. À vue de nez, l’électorat a mis un quart de siècle à s’en remettre, jusqu’en 2022, moment pivot de la remontée d’intérêt pour le Parti québécois et son nouveau chef.

Attentif à la tonalité qui se dégageait des émissions et des reconstitutions, je fus agréablement surpris de constater que la mémoire de l’échec était amortie par un sentiment de nostalgie et par le rappel des entourloupes fédérales. L’expression « des votes ethniques » de Parizeau fut souvent accompagnée du rappel de la campagne menée par les congrès juif, grec et italien pour maximiser le vote du Non de leurs communautés. La présence, sur tous les plateaux, de la force pédagogique de Paul St-Pierre Plamondon, la réitération de la foi indépendantiste de Mario Dumont, même la franche déclaration de Ruba Ghazal qu’elle voterait absolument oui à un futur référendum (ce que Manon Massé avait refusé de dire) : tout cela me poussait à croire que j’avais eu tort de m’inquiéter.

Le sondage suivant montrerait certainement une hausse de l’appui à la souveraineté. Le mouvement fut en sens inverse. Une chute de trois points, de 35 % à 32 %. Mais pourquoi, grands dieux ? Se pourrait-il que, quelle que soit la manière dont on l’aborde, le simple rappel de 1995 ravive une douleur, donc un refus de la revivre ?

Et c’était avant que des fédéralistes affirment qu’un futur Québec souverain serait envahi par Vladimir Poutine et par Donald Trump. On a beau dire que ces déclarations déconsidèrent ceux qui les font, elles n’alimentent pas moins l’incertitude consubstantielle au projet indépendantiste.

Il faut ajouter à ce portrait glauque que la base de soutien au Oui aujourd’hui est nettement plus faible qu’elle ne l’était dans les années précédant le dernier référendum. La côte à remonter est plus raide. (Mes lecteurs fédéralistes, rassurés, peuvent nous quitter maintenant. Les autres : restez encore un peu.)

Un marais d’opinions molles

Pourquoi est-il malgré tout vraisemblable que plus de 50 % des Québécois disent oui à l’indépendance d’ici quatre ans ?

D’abord parce que, au fond, dans l’opinion, il ne se passe rien du tout. Le consortium Confédération de demain vient de mettre à jour l’enquête à mon avis la plus utile sur l’évolution de l’opinion des Québécois au sujet de leur avenir. Elle répartit les francophones non pas en deux camps (Oui ou Non), mais en cinq.

En 2002, 19 % d’entre eux se disaient « principalement fédéralistes ». Cet automne ? 20 %. En 2002, 21 % étaient principalement souverainistes. Cet automne ? 21 %. Voyez, c’est le calme plat. Tous les autres, donc 60 % des francophones, sont répartis dans trois catégories : « les deux », « ni l’un ni l’autre » et « ne sait pas ». Il n’est évidemment pas anodin que, poussés à choisir entre le Oui et le Non, 60 % des francophones disent non et que la perspective de l’indépendance en inquiète 48 % et n’en réjouisse que 32 %. Mais les données que je viens de citer montrent qu’il ne s’agit pas là d’un mur de fédéralistes convaincus, mais d’un grand marais d’opinions molles.

Une majorité de Oui pourrait-elle en surgir ? Nous le savons déjà. Le scandale des commandites avait sorti les Québécois de leur torpeur en 2005, poussant 62 % des francophones (54 % de l’ensemble) à se dire prêts à quitter le Canada. L’état d’hébétude n’est pas permanent.

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Le moteur : l’instinct de survie

Que faudrait-il pour qu’un tel sursaut se reproduise ? Une donnée suivie par la Confédération de demain sort du lot. À la veille du référendum de 1995, 55 % des francophones estimaient que le français était menacé au Québec. Depuis trois ans, cette proportion a monté à 73 %. De tous les processus du vivant, l’instinct de survie est le plus puissant. Encore faut-il être convaincu que rester au Canada met cette survie à risque. Déjà, en avril 2024, c’était le cas pour la moitié des francophones, 47 % contre 46 %. Ils estimaient même que, « si le Québec reste dans le Canada, le français finira par disparaître au Québec ». Disparaître. C’est fort. Et puisque 74 % des francophones estiment qu’un Québec souverain protégerait leur langue et leur culture, une campagne référendaire axée principalement sur cet enjeu — survivre ou disparaître — peut réunir une majorité.

Face à cette motivation centrale, propulsant le Oui, il y aura évidemment pour l’électorat indécis une série de freins tenant pour l’essentiel à la peur du changement. Le référendum serait donc un combat entre la peur de disparaître et la peur du changement.

Un accélérant, jeté sur la flamme du Oui, pourrait faire pencher la balance. Les deux flambées d’appui à la souveraineté enregistrées depuis 50 ans tiennent à un autre sentiment profond : l’ego blessé. Les Québécois sont très sensibles aux marques d’irrespect à leur égard. En 1990, le Canada a refusé de reconnaître que le Québec formait en son sein une société distincte. Cela a poussé jusqu’à 67 % des Québécois à vouloir devenir souverains. En 2005, on a appris que les libéraux fédéraux avaient dépensé des centaines de millions pour nous vendre l’identité canadienne, engraissant leurs petits amis au passage. Outrés, on l’a vu, 54 % des Québécois voulaient prendre la porte.

Des manifestations d’irrespect envers le Québec pourraient-elles se produire pendant une prochaine campagne référendaire ? Laissons l’ex-conseiller de Justin Trudeau Gerald Butts nous éclairer à ce sujet. « Ma lecture de l’ambiance nationale dans le reste du Canada est que nous ne verrons pas une répétition du rassemblement pour l’unité de 1995 », écrivait-il en janvier dans The Walrus. « Si nous avons de la chance, le sentiment “laissez-les partir” restera discret et contenu. Si ce n’est pas le cas, nous subirons une succession de tirades enragées de la part des guerriers du clavier — et probablement plus d’une véritable manifestation en direct dans la rue, où la passion l’emportera sur le bon sens. »

Tout cela n’est qu’hypothèses, me direz-vous. D’accord. Pour reprendre une expression britannique que nous nous acharnons à mal traduire, la preuve est dans le pouding. (En fait, c’est « the proof of the pudding is in the eating », « c’est en le mangeant qu’on sait si le pouding est bon ».) Ici, la preuve est dans le référendum. Ne pas le tenir, c’est se condamner à ne pas goûter à l’indépendance du Québec.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

5 avis sur « Les ingrédients du futur Oui »

  1. « Je me disais : ça va être dur pour nous, indépendantistes. La phrase de Jacques Parizeau. »
    « 2022, moment pivot de la remontée d’intérêt pour le Parti québécois et son nouveau chef. »

    Autre nous : nous indépendantistes.
    Autre nous : nous femmes.
    Femmes dont plus de deux fois et demie* d’entre elles actuellement préfèrent noner à ouïer.
    Méchante côte à remonter.
    Elles aussi étant/ayant (un bon gros) « trois cinquièmes ».
    (*La somme** de ce que nous sommes en 95 donnait « les trois cinquièmes ».)
    J’aime bien ce nous, qui n’était pas, que ne seraient pas les « Québécois francophones ».
    Qu’était-il donc alors? Les Québécois français.
    Parce que tout francophone européen, africain ou d’où que ce soit, lorsqu’atterrissant et s’établissant au Québec, n’y est pas moins francophone illico qu’au moment de quitter son pays. MAIS, c’en fait pas un Québécois français. Or, est-ce ceci, celui-ci qu’évoquait bel et bien M. Parizeau, ce soir-là historique.

    Enfin, quant au « nouveau chef », (« Pierre, tu es Pierre » + Paul [fondateur du christianisme]); « normalement », serait-on censés avec « ça » pouvoir escompter ‘sortie du désert. Or, ç’a pas l’air, ça non plus. Étant déjà plus pierre d’achoppement qu’autre – chose ou personne.

    P. S. Je me suis mis à ‘lecture de votre Québec agité.
    Autre somme**… théologique de qualité et quantité supérieures 😘

  2. J’ai toujours voté PQ sauf pour la CAQ quand ils ont pris le pouvoir puis suis revenu au PQ. J’ai voté bien sûr oui aux 2 référendum et là je ne sais plus, ce qui me décourage c’est la profonde division entre les québécois de souche ou Canadiens Français, un peuple divisé comme cela ne fait pas un peuple bien fort contrairement à la majorité des peuples de l’Amérique. J’aimerais tellement avoir un pays et en être fier

    • Quand nous aurons accédé à l’indépendance, les tièdes et même des opposants se rallieront à la fierté d’avoir un pays.

  3. https://www.youtube.com/watch?v=dc1z2lT70wE

    Il faut voir cette archive de Radio Canada de René Lévesque commentant Manic 5 en 1965 après la nationalisation de l’électricité. Si Robert Bourassa a mis le national au pouvoir dans l’hydro-électricité de la Baie James mais plutôt de façon plus économique et administrative. Tandis que sa loi 22 pour le français n’a pas été un grand succès en réaction au PQ.

    Lévesque en étant alors le libéral que l’on sait y mettait une dimension nationale dans Manic 5 qui laissait voir une sensibilité plus nationaliste chez lui que chez les autres. Lévesque libéral était en évolution politique à 2 ans de sa future démission des libéraux. Il était avant, tout à fait du PLQ nationaliste de 60.

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