Mark Carney aurait voulu prouver que l’histoire est écrite par les vainqueurs, il n’aurait pas fait mieux que jeudi. Il avait bien choisi son lieu : les plaines d’Abraham, où la poudre des fusils anglais a soldé l’expérience de la Nouvelle-France, et, adjacente à celles-ci, la Citadelle, symbole permanent de la puissance militaire britannique.
La phrase la plus absurde de son discours est celle-ci : « Les plaines d’Abraham symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division. » Donc, c’est à la pointe du fusil que « le Canada a commencé » son œuvre de bienveillance.
Carney se reprend, en admettant qu’il y eut quelques ratés : « De la grande déportation des Acadiens, en passant par le rapport Durham suite à la rébellion des patriotes, certains ont cherché à imposer ce modèle : l’assimilation, la logique habituelle de la conquête. Mais, finalement, ce n’est pas la voie que le Canada a choisie. »
Je traduis : ayant échoué à assimiler les francophones, le Canada a choisi une autre voie. Le premier ministre a tenté de nous expliquer comment. C’est grâce à la résilience des francophones, oui, mais aussi grâce au « pragmatisme » du conquérant. « Les autorités britanniques ont rapidement compris qu’on ne gouverne pas durablement 70 000 habitants contre leur volonté, surtout avec des colonies américaines instables au sud. » Rapidement ? Dans les jours suivant la Conquête, un grand nombre de villages furent brûlés. La détestation de l’Anglais était telle que le pouvoir craignait à bon droit que les Canayens se joignent à la cause indépendantiste américaine. Cette frousse, seule, poussa le pragmatisme à nous reconnaître le droit de garder notre langue, nos lois et notre foi en 1774.
« Tout au long de l’histoire de notre pays, serine Carney, des décisions ont été prises pour construire quelque chose de différent. Ici. Ensemble. » Tout au long ? Lorsque les Canayens réclamèrent la démocratie en 1837 et, face au refus répété des grands pragmatiques anglais, prirent les armes, leurs villages furent de nouveau brûlés, leurs femmes violées, leurs chefs pendus et exilés.
Trente ans plus tard, ce traumatisme encore présent dans leur chair, une majorité de francophones s’opposent à l’entrée du Québec dans la Confédération lors des élections de 1867, une volonté broyée par une fraude électorale sans précédent et par l’intimidation de l’Église. Le vote n’étant pas secret, les opposants au Canada commettaient un péché mortel qui les conduirait à une éternité de torture aux côtés de Satan.
Mark Carney présente cette extorsion comme le choix de la coexistence. « Cette conclusion n’était pas inévitable, dit-il. Cette conclusion a été choisie. Choisie par les administrateurs britanniques, qui ont fini par comprendre la sagesse de la coopération. Choisie par les Canadiens français, qui se sont éventuellement engagés à bâtir leur avenir dans cette nouvelle réalité. »
Il s’agit d’un exercice de blanchiment historique à grands coups d’eau de Javel. Il n’existe aucun moment où les Canadiens français se sont « éventuellement engagés » à bâtir leur avenir dans le Canada. Ce choix leur a été imposé, d’abord par la Conquête, ensuite par la répression et la violence, puis par la fraude.
Ah mais, ajoute le professeur Carney, « ce pacte a été renouvelé lorsque Wilfrid Laurier a gouverné un pays qui avait autrefois conquis son peuple ». Laurier fut le premier Canadien français à diriger le Canada, c’est vrai. Pourquoi les Québécois l’ont-ils plébiscité ? Parce qu’il s’était élevé contre la pendaison de Louis Riel, le rebelle métis de l’Ouest dont l’exécution, en 1885, réveilla chez nous le souvenir de la répression et du sang versé. Puis, Laurier se fondit à ce point dans l’empire que même Henri Bourassa lui faussera compagnie.

Carney a une autre pièce à conviction. Cette décision « a été renouvelée lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé ».
Bien essayé. Il est vrai que les Québécois ont voté « non » en 1980, vrai aussi qu’ils l’ont fait après que Pierre Trudeau eut promis que ce « non » allait entraîner des « changements ». De bons fédéralistes, dont le chef du camp du Non, Claude Ryan, et le futur premier ministre fédéral Brian Mulroney, avaient compris que cela signifierait davantage d’autonomie pour le Québec. Ils ont constaté ensuite avoir été trahis par le premier ministre du Canada, qui détourna ce vote pour réduire cette autonomie. Pour le référendum de 1995, les faits sont têtus. La victoire du Non s’appuie sur la fraude et le déséquilibre massif des sommes investies.
Carney omet surtout de parler du seul référendum tenu dans notre histoire où on nous demandait d’adhérer au projet canadien. Celui de 1992, présentant une version améliorée de la constitution qui nous avait été imposée dix ans plus tôt. Quelque 57 % d’entre nous ont dit « non ». On n’en parle jamais. C’est le référendum refoulé.
Notre histoire, dit la chanson, est une épopée, donc une suite d’événements extraordinaires. Il est en effet hors de l’ordinaire qu’un peuple conquis, saigné, fraudé, intimidé, contraint d’entrer dans un pays dont il ne voulait pas, auquel il n’a jamais adhéré et dont il a rejeté la loi fondamentale doive, au surplus, subir de la part de Mark Carney une version tronquée de son histoire. Rien ne nous sera épargné.
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Y’a t’il quelqu’un qui est d’accord avec la révision historique de Charney? Je n’en ai pas entendu parler, pour ma part. Alors pourquoi y accorder tant d’importance?
Merci JF ,
J’aime bien «…comme dit la chanson..».
En effet, l’hymne « national » canadien n’est, en fait, qu’une chanson du répertoire patriote des anciens Canadiens-français aujourd’hui Québécois.
Il faudra bien un jour que la nation québécoise se trouve un hymne à sa mesure.
Radcan s’entête, avec nos taxes, à parler de « simplifications » alors que même CTV admet les falsifications de Carney.
Les Québécois peuvent simplement reprendre l’hymne original Canadien qui se distingue clairement de la version édulcorée qu’en a fait le fédéral.
J’irais même jusqu’à dire que les Québécois devraient reprendre leur nom de ‘canayens’ (ou canadiens, à débattre).
Le Canada, c’est nous!
Il ne faut pas oublier que, le 25 avril 1849, le parlement de Montréal fut incendié par des émeutiers tories. Ils étaient en colère contre la sanction d’une loi indemnisant les habitants du Bas-Canada ayant subi des pertes matérielles pendant les rébellions de 1837-1838.
La plupart des médias rapporte que les séparatistes sont outrés par le discours de M. Carney. Il me semble qu’une nuance s’impose. J’ose croire que l’indignation suscitée par cette désinformation est partagée par une grande majorité de Québécois(es) et ce, peu importe leur allégeance politique.
Malgré ce passé, nous risquons encore nous dire non au 3e référendum. Le référendum devrait pourtant se gagner à plus de 70%.
Minimum, je ne comprends pas que le peuple du Québec n’adhère pas à plus de 70% pour dire oui au pays du Québec.
« Laurier se fondit à ce point dans l’empire que même Henri Bourassa lui faussera compagnie. »
« « Mon pauvre Henri!… » »
MERCI !
Robert Vincent B.Urb., DAP, MBA
VP Société d’histoire des Riches-Lieux (Saint-Denis, Saint-Charles)
Bien sûr tout ce que vous dites Jean-François est plein de bon sens mais en plus des propos mensongers ce Carney, ce sont les appuis de ses ministres québécois qui m’a le plus outré. Fidèles à leur habitude, ils ont été de véritables nouilles bien cuites. Quel honte d’avoir de tels représentants.
Les bénis-oui-oui ont toujours été utiles pour manoeuvrer docilement en amadouant le peuple. Frantz Fanon nous a beaucoup appris pour en comprendre les rouages.