Les opinions salées de Poilievre

Devinette. Qui a écrit ce gazouillis : « Le Canada a un psychopathe fasciste comme premier ministre et une nazie comme vice-première ministre. Ils se sont récemment donné des pouvoirs extraordinaires pour écraser des dissidents pacifiques » ? Réponse : il ne s’agit pas de Pierre Poilievre, l’aspirant chef conservateur.

Non, il s’agit de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Le message a obtenu 7300 mentions « J’aime » en anglais, plus de 700 en français. Je tiens à vous en informer simplement pour indiquer que, comparé à Bernier, Pierre Poilievre a des airs de modéré. Et cela nous donne une idée de l’extension du spectre politique canadien, qui fait une place de plus en plus grande à la droite de la droite.

Les gageurs disent aujourd’hui que le prochain chef conservateur sera soit un Jean Charest représentant l’aile centriste du parti, soit Pierre Poilievre. Ce dernier a déjà récolté le plus d’appuis dans le caucus conservateur (une quarantaine) et les premiers sondages internes le créditent d’une bonne longueur d’avance. Selon Abacus, parmi les conservateurs, Poilievre est perçu deux fois plus positivement que Jean Charest et deux fois moins négativement. (Ce sont les Québécois qui plombent les chiffres de M. Charest : 47 % en ont une opinion négative, contre 20 % qui en ont une opinion positive.)

#TruckersNotTrudeau

La popularité de Poilievre n’a donc pas été entamée par la sympathie qu’il a exprimée envers les occupants de la colline du Parlement. Il les a applaudis comme des patriotes même si, officiellement, leurs organisateurs réclamaient qu’un putsch remplace le gouvernement élu il y a quelques mois à peine. Sur Twitter, Poilievre utilisait le mot-clic #TruckersNotTrudeau pour parler des « Canadiens pacifiques, joyeux et intelligents qui se battent pour la liberté et contre la peur sur la colline Parlementaire ». Sa position n’était pas ambiguë : « Je suis fier des camionneurs et je suis de leur côté. »

Il n’est pas complètement impossible, si les dieux de la conjoncture lui sourient, que le fougueux Poilievre soit d’ici trois ans le premier ministre du Canada. Sur la crise ukrainienne, il a présenté sur plusieurs plateformes une position qui a le mérite de l’originalité et de la clarté. Un bémol : son application aurait entraîné l’Europe et l’Occident dans une récession majeure.

Sa recette ? Couper tout approvisionnement en gaz et en pétrole russe. Il accuse ainsi plusieurs pays européens d’avoir été « faibles » et de s’être « recroquevillés » devant Poutine. En effet, même les sanctions qui empêchent l’utilisation par les banques russes du système Swift ont été écrites de façon à permettre la poursuite des transactions d’achat de produits pétroliers russes. Pour la simple raison que, si on coupait net cet approvisionnement, on priverait l’Europe de 40 % de son gaz naturel, l’Allemagne, de 66 %. Assez pour faire basculer l’économie européenne dans le gouffre et faire exploser partout sur la planète les prix de l’énergie. (Ce que M. Poilievre explique pour sa part en un mot : #JustInflation. Je propose plutôt : #PutInflation.)

Pas d’amis au G7

Depuis des mois, Américains et Européens tentent de trouver des moyens de pallier une possible décision russe de couper ses livraisons, en augmentant par exemple la production pétrolière mondiale ailleurs et en envisageant des scénarios de rechange. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle tentera de se priver complètement d’énergie fossile d’ici 13 ans. Poilievre voudrait que ce soit fait depuis 13 jours.

Disons, pour faire court, que si Pierre Poilievre avait tenu ce genre de propos comme représentant du Canada lors des quelques rencontres virtuelles du G7 tenues depuis le début de la crise ukrainienne, il ne se serait pas fait beaucoup d’amis.

Le candidat conservateur en profite, comme le fait d’ailleurs le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour dire que le pétrole et le gaz canadiens offrent une réponse toute trouvée au problème européen. Poilievre défend en particulier un projet de 10 milliards de dollars d’extraction et de liquéfaction de gaz terre-neuvien, appelé Bay du Nord, qui pourrait être livré aux Européens, pour le plus grand bien de l’économie canadienne et le plus grand chagrin des oligarques russes. Cela se tient. Mais les chars de Poutine auront eu le temps de se rendre au Portugal avant que le premier navire de gaz canadien soit en vue de la côte européenne.

N’empêche, Poilievre promet, s’il devient premier ministre, de pulvériser les règles environnementales introduites par Trudeau pour les nouveaux projets. Tout se tient, écrit-il : « dit simplement, mon gouvernement supprimera les bureaucrates qui bloquent les projets, pour que nos travailleurs empochent leurs chèques de paie et que notre énergie propulse nos alliés contre la tyrannie ».

Cette proposition de Poilievre est assez représentative du genre de raccourci intellectuel dont il est devenu le champion. On peut compter sur lui pour produire à répétition ce genre de prose. Attentifs, nous notons que, pour l’instant, il n’a pas dépassé les frontières de l’outrance que Maxime Bernier franchit désormais avec régularité. L’ex-chef Andrew Scheer, qui appuie Poilievre, l’a fait récemment en écrivant que « Trudeau est la plus grande menace contre la liberté au Canada ».

Poilievre est dans ce sillage, comme en fait foi cette phrase visiblement très travaillée de sa déclaration de candidature : « le gouvernement essaie de museler quiconque ose critiquer, notamment avec des lois qui contrôlent ce que vous regardez ou dites sur Internet. Utilisant [la] COVID comme opportunité politique, le gouvernement Trudeau attaque nos petites entreprises, camionneurs et travailleurs. Par ailleurs, il cible les honnêtes chasseurs et agriculteurs tout en laissant les criminels et les trafiquants d’armes faire ce qu’ils veulent. » Il faut se lever de bonne heure pour insérer un aussi grand nombre de sophismes en un si petit nombre de phrases. De toute évidence, Pierre Poilievre est un lève-tôt.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


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