Les secrets de la « French section »

À la fin de 1992, alors que les sondages montrent qu’une majorité de Québécois sont enclins à voter pour l’indépendance, Jacques Parizeau est invité à prendre un avion privé, à Dorval, qui l’emmène quelque part en Nouvelle-Angleterre où l’attendent trois responsables du département d’État américain. Ils l’interrogent sur la future politique nord-américaine d’un Québec souverain. Ils lui montrent ensuite une série de photos, y compris celles de hauts fonctionnaires fédéraux que M. Parizeau pensait jusque-là avoir rencontrés sans que personne ne le sache.

Peu après, en mars 1993, il est accueilli à l’Élysée par François Mitterrand. Pendant leur tête-à-tête, le président français — qu’on savait très entiché de renseignements (il avait mis sur écoute des actrices, dont Carole Bouquet) — demande à son invité s’il avait aimé sa rencontre avec les responsables américains. Ces étonnantes anecdotes furent racontées sur-le-champ par M. Parizeau à son chef de cabinet, Jean Royer, qui me les confirme.

Conclusion : le renseignement existe. Il concerne aussi le Québec. Il concerne aussi les indépendantistes et leur projet. Et il existe encore, même si, après les scandales qui ont éclaboussé la Gendarmerie royale du Canada pour ses actions illégales au Québec des années 1960 et 1970, une mise au pas a été imposée en 1984 au nouveau Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS).

Il y a HUMINT et il y a SIGINT. Le premier réfère aux renseignements humains, provenant soit de sources, soit d’agents infiltrés. La dernière manifestation connue date de 2017, lorsqu’un informateur du SCRS fut découvert au sein du Bloc québécois. Le SIGINT est plus furtif : il s’agit d’informations récoltées en captant les télécommunications. Le Canada dispose d’une agence dont personne ne parle jamais, le Centre de sécurité des télécommunications (CST), dont le budget annuel est de 1,6 milliard de dollars, moitié plus que pour le SCRS, et qui ne relève que du bureau du premier ministre.

Légalement, il lui est interdit d’espionner directement des citoyens canadiens. Mais si des diplomates étrangers sur écoute parlent avec des Canadiens ? Personne ne ferme le robinet.

Dans son livre Spyworld: Inside the Canadian and American Intelligence Establishments, un artisan du CST, Mike Frost, a levé en 1994 le voile sur l’ampleur du travail de l’agence. Puisqu’elles doivent respecter leur obligation légale de ne pas espionner leurs propres ressortissants (ce qui n’est pas toujours le cas : on a un jour chargé Frost de trouver où la femme du premier ministre Trudeau, Margaret, achetait sa marijuana), les agences comme le CST demandent aux agences alliées de faire le sale boulot pour elles. Les Canadiens ont été tantôt chargés par les Britanniques de mettre sur écoute des ministres que Margaret Thatcher soupçonnait de déloyauté, tantôt chargés par les Américains d’espionner une cible américaine en territoire américain.

Frost a révélé l’existence au sein du CST d’une « French Section », vouée à l’interception et à l’analyse des questions liées au mouvement indépendantiste et des relations France-Québec. Elle est opérationnelle depuis au moins les années 1970, sinon avant. Ayant travaillé au CST entre 1970 et 1990, il ne peut nous renseigner que sur cette période. Mais il explique notamment que les Norvégiens captent avec leurs coupoles nordiques un lot de communications sur les Soviétiques. Dans cette récolte, ils attrapent aussi au vol des informations concernant la France et le Québec. Les Canadiens ont un temps acheté ces données en vrac, puis les ont analysées. Les Suédois et les Danois furent aussi des fournisseurs de renseignements bruts. Le délai entre l’interception et l’analyse est cependant assez long, et les autorités fédérales ont estimé que lorsqu’elles recevaient les informations, elles avaient perdu de leur fraîcheur.

Frost raconte qu’après l’élection du Parti québécois en 1976, le CST a demandé aux Norvégiens d’intercepter explicitement les communications entre la France et le Québec. « Le gouvernement Trudeau souhaitait en savoir le plus possible », se souvient Frost. « Techniquement, on écoutait les communications de la France, mais, dans les faits, on espionnait aussi des Canadiens, puisque leurs interlocuteurs étaient des Québécois. »

Il arrive ! Précommander.

L’intérêt d’Ottawa pour les communications France-Québec ne s’est pas tari après la victoire du Non au référendum de 1980. Frost fut notamment chargé d’installer, en 1982, à l’ambassade du Canada en Côte d’Ivoire, un système d’interception des communications, dans l’espoir de capter via Abidjan des bribes d’information sur les tractations entre la France et le Québec. Avec quel résultat ? Nul ! « Même pas un indice », note Frost. Pourquoi Abidjan et pas Paris ? « Les Affaires étrangères voulaient vraiment qu’on soit à Paris, dit-il. Mais pendant ma carrière, on n’y est pas allés pour trois raisons. Politiquement, c’est de la dynamite. Techniquement, on ne pensait pas que c’était faisable. Physiquement, l’ambassade ne disposait pas de locaux adéquats pour installer un poste d’interception. » L’ambassade a déménagé en 2018, peut-être a-t-on aménagé dans ses nouveaux pénates des « locaux adéquats ».

Quoi qu’il en soit, une nouvelle tentative fut faite peu après à Rabat, au Maroc, avec beaucoup plus de succès qu’à Abidjan. Les mots-clés utilisés pour capter des transmissions parlant du Québec font mouche, et les renseignements sont transmis à la French Section.

Qu’en est-il depuis ? Impossible de le savoir. Pierre Elliot Trudeau avait donné en 1969 ordre aux services secrets d’espionner le PQ. L’ordre était illégal, même à l’époque. On conçoit que les espions d’aujourd’hui soient plus attentifs aux règles. Mais une voie de contournement est toujours grande ouverte. « C’est le travail de notre agence de comprendre et d’enquêter sur l’ingérence étrangère, » déclarait encore samedi dernier à la CBC le directeur du SCRS, Dan Rogers, en parlant de l’Alberta. Or, l’ingérence étrangère est déjà avérée dans le cas des séparatistes albertains, et elle est de tout temps présumée dans notre cas. C’est d’ailleurs précisément pour savoir si les Français ou les Cubains rôdaient dans nos partis que la GRC avait à l’origine approché Claude Morin.

Les services de renseignement sont payés pour être paranoïaques et, comme le dit l’adage, « même les paranoïaques ont des ennemis ». Mais puisqu’il faut savoir si ingérence il y a, il faut enquêter sur les influencés, non ? Même si on les considère comme des victimes potentielles de l’ingérence, ne faut-il pas, pour les protéger, les écouter, percer leurs secrets, épier leurs rencontres stratégiques, les infiltrer ?

Le gouvernement de Justin Trudeau a étendu en 2019 le mandat du CST pour lui permettre la collecte « incidente » de renseignements, lorsque des communications de Canadiens sont captées lors d’opérations visant des étrangers. La nouvelle loi permet aussi au CST de prêter ses grandes oreilles électroniques aux autres agences (SCRS, GRC), qui ont de leur côté des mandats nationaux. Il leur faut cependant obtenir la permission du ministre de la Défense ou d’un juge indépendant. Cela ne semble pas insurmontable quand l’avenir du pays est en jeu.

René Lévesque répétait « Quand tu prends le téléphone, parle comme si tu étais en public ! », tant il tenait pour acquis que ses communications étaient sur écoute. Robert Bourassa en était pareillement convaincu. Il évoquait une conversation qu’avait eue son conseiller Jean-Claude Rivest avec Lucien Bouchard et dont ses interlocuteurs fédéraux étaient bizarrement au courant.

Pour le prochain candidat de Québec solidaire dans Gouin, Alexandre Boulerice, présumer qu’il existe encore de l’espionnage canadien envers les indépendantistes québécois est un désordre mental. Heureusement, il est « sûr que ça se soigne ». C’est éclairant. Et pour l’aveuglement, cher Alexandre, y a-t-il un remède ?

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Une réflexion à propos de “Les secrets de la « French section »

  1. J’en suis tout à fait convaincue. J’ai lu sur le sujet et vous pourriez ajouter à vos espions les agences gouvernementales suivantes: le triumvirat CIA-US, MI6-British et le Mossad-Israel et le Canada est le D »Artagnan de ces trois Mousquetaires. Tout ce beau monde est intéressé à savoir ce qui se passe partout dans le monde. De plus, avec la technologie aujourd’hui, nous sommes tous épiés et non pas seulement les partis politiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *