Ça se passait au siècle dernier. Jeune journaliste pour L’Actualité, j’avais été invité, avec un petit groupe de chroniqueurs, à une rencontre avec le ministre québécois des Affaires internationales de l’époque, le libéral John Ciaccia, qui présentait son énoncé de politique « Le monde pour horizon ».
Le document, très étoffé, était résolument tourné vers la promotion de nos entreprises et de nos produits à l’étranger. M’avisant que le document envisageait d’étendre le réseau de bureaux et de délégations « notamment en Espagne, en Europe de l’Est et en Amérique latine » et sachant me trouver devant un fier fédéraliste, ci-devant ex-sous-ministre de Jean Chrétien, j’osai lui demander pourquoi le contribuable québécois devait payer deux fois pour la promotion de nos entreprises dans le monde, une fois pour les diplomates canadiens, une autre pour les diplomates québécois.
Il m’a regardé comme si j’étais un peu demeuré (j’avais l’air vraiment jeune, il faut le dire) et me lança : « Tout le monde sait que les ambassades travaillent pour l’Ontario ! » Tout le monde ? Pas moi, jusqu’à ce moment.
Le temps a passé et, dans diverses fonctions, j’ai été en contact avec des diplomates canadiens à Ottawa, aux États-Unis, en Europe et en Asie. Je peux attester d’une chose : ils sont compétents. D’une autre : les plus fervents anti-québécois sont issus du Québec. J’ai ainsi vu l’ambassadeur canadien à Paris contredire ouvertement, devant nos hôtes français, un premier ministre du Québec. J’ai vu des diplomates canadiens (des deux langues) interdire à des gouvernements étrangers de nous recevoir. J’en ai vu vouloir s’imposer dans des rencontres que nous souhaitions en tête à tête. (J’ai vu un ministre espagnol éconduire un diplomate canadien qui tentait de s’imposer.) Un responsable d’une région mexicaine m’a expliqué avoir retiré une bannière nous souhaitant la bienvenue à la demande d’un diplomate canadien. Une mesquinerie active, donc.
Je sais aussi que ces petitesses sont très mal acceptées par beaucoup de diplomates canadiens, issus du Québec ou d’ailleurs, et que plusieurs des francophones qu’on rencontre dans les consulats et ambassades sont, secrètement, des souverainistes québécois.
Mais revenons à la révélation de John Ciaccia. La diplomatie canadienne travaille-t-elle pour l’Ontario ? Oui, mais pas seulement. Aux États-Unis, pendant les années de pouvoir de Stephen Harper, le réseau canadien était tout entier au service de l’Alberta et de son projet de superpipeline Keystone XL. Les très grandes entreprises québécoises utilisent le réseau canadien à leur avantage et s’en portent bien.
Notre collègue Boris Proulx décrit depuis 2020 dans ces pages le parti pris anglophone d’Affaires mondiales Canada. Pour l’accès à des postes supérieurs, les anglophones, qui formaient 68 % des candidats, obtenaient 74 % des promotions, les 32 % de francophones n’en obtenant que 26 %. La haute direction du ministère était, de plus, le paradis des unilingues anglophones. Aiguillonnée par une réprimande du Commissaire aux langues officielles, Mélanie Joly, détenant ce portefeuille, a frappé un grand coup en annonçant qu’à compter de 2025, aucun employé de la haute direction d’Affaires mondiales Canada ne pourra être confirmé dans son poste sans avoir démontré qu’il maîtrise sa langue seconde.

Pour l’année suivante (2026), l’ensemble du personnel diplomatique devait traverser le même filtre, « tant à l’étranger qu’à l’administration centrale [à Ottawa]. » Hum. Nous avons tous pu constater que le nouvel ambassadeur à Washington, Mark Wiseman, était incapable de s’exprimer en français, sauf pour lire une phrase qu’il avait de toute évidence longuement répétée. Comment a-t-il pu éviter le couperet imposé par Mme Joly ?
C’est que, en ces matières, expliquait l’ex-diplomate à l’ONU Louise Blais (celle qui vient d’être nommée émissaire du Québec pour la révision de l’accord de libre-échange avec les É.-U.), il y a dans ce ministère tellement d’exceptions en matière d’exigences linguistiques que « c’est plutôt l’exception qui devient la règle ». La nomination de Wiseman étant politique, il profite d’un traitement exceptionnel.
Le fait que Wiseman se soit publiquement prononcé contre la gestion de l’offre qu’il a aujourd’hui le mandat de défendre bec et ongles, qu’il ait imaginé une explosion démographique canadienne sans n’avoir jamais songé, il l’a avoué, à l’effet que cela pourrait avoir sur la survie du français, démontre combien on se fiche de nous lorsqu’on fait ces choix.
Soyons clairs : l’existence des lois linguistiques et laïques québécoises pose deux problèmes importants aux diplomates canadiens qui ne sont pas issus du Québec. D’abord, beaucoup d’entre eux, s’ils sont représentatifs de la population du rest of Canada et on n’a pas de raison d’en douter, y sont, personnellement, opposés. L’ambassadeur canadien à l’ONU, Bob Rae, avait exprimé publiquement en 2021 son désaccord avec la loi 21, la déclarant « profondément discriminatoire ». Il ne fut nullement inquiété, et resta en fonction jusqu’en novembre dernier. Dénoncer publiquement une loi votée par la seconde province en importance au Canada (et des contribuables qui paient 20 % de son salaire) lui a semblé tout naturel.
Même si les diplomates sont neutres — ou simplement professionnels —, imaginez le degré de difficulté qui leur est imposé lorsqu’un investisseur potentiel leur demande d’expliquer ces lois. C’est beaucoup leur demander. Surtout lorsque le gouvernement du Canada qu’ils représentent conteste en Cour suprême la constitutionnalité de certaines de ces lois.
Il y a plus. Sentant qu’on n’est jamais mieux représenté que par soi-même, le Québec a développé un réseau d’une ampleur telle — le plus important de tous les États non souverains au monde — que sa présence induit, chez les diplomates canadiens, le réflexe de laisser le Québec défendre le Québec, ils s’occuperont du reste du pays. Je ne les en blâme pas.
Ce cercle, disons, vicieux, fait en sorte que la diplomatie canadienne devient de plus en plus la diplomatie de nos voisins. Et la question du jeune journaliste que j’étais est plus pertinente que jamais. Pourquoi payons-nous deux fois ? Il y aurait bien une façon de faire cette économie. Je vous laisse deviner laquelle.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

J’ai essayé de partager sur Facebook, mais il semble que vous soyez devenu un »média » officiel…
en effet