Lire: La dent dure d’André Pratte

Trouviez-vous, comme moi, qu’André Pratte avait la dent dure, lorsqu’il était pendant 14 ans éditorialiste en chef du quotidien La Presse ? Dent dure envers les indépendantistes, bien sûr. Mais aussi avec les écolos, parfois avec les citoyens qui se plaignaient, à tort selon lui, du prix de l’essence. Il fut aussi très dur envers les leaders étudiants du printemps érable de 2012.

Je vais vous faire un aveu: je le lisais toujours. J’ai même lu ses bouquins. Parce qu’André Pratte était pendant ces années le fer de lance de la pensée fédéraliste québécoise et qu’il est essentiel de bien connaître et de bien comprendre ce que pense et fait l’adversaire. Il n’y avait jamais de langue de bois dans les textes de Pratte. Il allait au cœur de son argument, la plupart du temps avec lucidité.

Il était fréquemment soucieux de la faiblesse de l’argumentation fédéraliste, il se désolait du trop petit nombre de porteurs intellectuels de la cause. C’est pourquoi il travaillait si fort à inciter de nouvelles plumes pro-canadiennes à faire leur entrée dans son journal, pourquoi il a mis sur pied le think tank l’Idée fédérale, pourquoi il a tant écrit. Ainsi à cheval entre l’analyse et le prosélytisme, il lui arrivait de franchir le pas entre l’opinion et la propagande, mais assez rarement pour que ce soit l’exception. À sa décharge, admettons que sous Jean Chrétien comme sous Stephen Harper et Jean Charest, les défenseurs du Canada étaient souvent réduits à défendre l’indéfendable.

Que ceux qui se sont sentis meurtris par la prose d’André Pratte se rassurent. Dans son nouvel ouvrage « Sénateur, Moi ?« , il retourne sa sévérité sur lui-même. Il ne fait pas de quartier.

Il ne renie rien de ses convictions. Mais lorsqu’il fait un bref retour sur son parcours, depuis l’enfance jusqu’au Sénat dans les premières 50 pages du livre, il nous fait le récit d’une série de ratages. Enfant chétif, nul en sport, peu porté aux relations amicales, en proie à la dépression, rescapé d’une tentative de suicide, c’est triste à pleurer.

Son rapport avec son père, juriste jusqu’en Cour suprême, reste une cicatrice vive. « À ma naissance, écrit Pratte, vu mon état rachitique, mon père m’a surnommé ‘moustique’. Et, de fait, il m’a écrasé. »

Dur.

Décrocheur d’études en économie trop théoriques, il se replie sur les sciences politiques et trouve un emploi à CKAC – la grande radio privée de l’époque. Il découvre enfin un métier qui l’enchante, le journalisme. Il ne le quittera plus et s’investira dans le travail. Mais le stress inhérent à la fonction provoquera chez lui des migraines qui persisteront sa vie durant, malgré toutes les tentatives de traitement.

On aurait aimé avoir davantage de détails sur ses années à La Presse, sur ses rapports avec les puissants, sur ce qu’il a vu, entendu, vécu. Sur son combat pour ré-outiller idéologiquement le camp fédéraliste. Mais cela passe trop vite. Ce sera peut-être pour une prochaine fois.

Le dilemme permanent du sénateur

Le reste du livre — les autres 300 pages — sont consacrées à ses trois ans comme sénateur. Mélange de récit de ses combats et de réflexion sur le rôle du Sénat dans la démocratie canadienne.

Comme toujours, l’écriture de Pratte est claire, compréhensible, sans fioritures. Mais il faut beaucoup s’intéresser au Sénat pour prendre plaisir à le suivre jusqu’au bout. Comme dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur est sévère sur ses propres stratégies et choix dans les batailles qu’il mène. Il est plus dur encore envers la partisanerie, notamment conservatrice, qui mine la capacité du Sénat à réfléchir vraiment indépendamment aux enjeux soulevés par les projets de loi envoyés par la Chambre.

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Il décrit bien le dilemme permanent qu’incarne l’existence d’une seconde chambre, non élue et généralement mal aimée. Puisqu’il arrive fréquemment que le Sénat propose des amendements qui bonifient effectivement les projets venus de la Chambre, Pratte est un défenseur du maintien du Sénat. Cela se défend. Mais comment y faire reculer la partisanerie et en faire une vraie assemblée de sages ? Comme plusieurs autres, Pratte estime que l’élection du Sénat au suffrage universel poserait les conditions d’une impasse permanente entre deux chambres également légitimes.

Il passe en revue plusieurs propositions de réforme mais se replie finalement sur une version un peu bonifiée de ce que Justin Trudeau pratique depuis son arrivée, donc la nomination de sénateurs vraiment indépendants proposés par un comité de sages.

Bizarre que Pratte ne commente pas les idées émises pendant les débats constitutionnels de 1991-1992, sur des sénateurs nommés par les provinces. Puisque le Sénat a le mandat de défendre les provinces et les régions — et les droits de minorités — les Assemblées provinciales pourraient désigner ces sénateurs. Si une majorité qualifiée était requise, comme pour le Vérificateur général, il n’y a aucun doute que chaque province enverrait au Sénat des gens de qualité, faisant consensus. Le niveau de partisanerie serait de beaucoup réduit, sinon complètement évacué. La légitimité du Sénat en serait grandement rehaussée. Pas besoin de changement constitutionnel pour y arriver, le premier ministre canadien pourrait simplement indiquer qu’il userait de son pouvoir de nomination sur la base de ces recommandations des assemblées des provinces.

Évidemment cela suppose qu’on veuille maintenir le Sénat en vie. Pratte souligne que l’étude des projets de lois à la Chambre des communes souffre d’une absence de professionnalisme de députés trop engagés dans la lutte partisane pour bien faire le travail de législateurs. Je ne sais si cette opinion est avérée. Mais il est certain que la pratique des gouvernements, conservateurs comme libéraux, d’envoyer des lois omnibus épais comme des bottins téléphoniques rend impossible un bon travail législatif, à la Chambre comme au Sénat.

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Ma brève expérience de législateur pendant six ans à Québec m’a cependant permis de constater que, sauf pour les projets très litigieux, le travail en commission parlementaire est efficace et rigoureux. Rares sont les projets de lois qui ne sont pas bonifiés, de façon trans-partisane, par les députés et les ministres.

Tout étant perfectible, il est certain que si chaque projet était examiné une seconde fois par un second groupe de législateurs, on en retirerait une valeur ajoutée. Mais l’expérience québécoise démontre que la société se tire très bien d’affaire avec une seule chambre qui fait correctement son travail.

Le contre-argument est que le Québec détient le quart des sièges au Sénat, alors que son poids relatif  à la Chambre des communes est en diminution constante. Pratte indique bien comment, en fédéraliste québécois conséquent, il a défendu les droits du Québec, notamment lorsque le gouvernement Trudeau a voulu donner aux banques canadiennes le droit de faire reculer les protections offertes par la loi québécoise des consommateurs. Ici, le Sénat a en effet fait une différence. Mais ce n’était pas parce que 25% des sénateurs ont fait front. C’est parce qu’il s’est trouvé des sénateurs, comme Pratte, qui y tenaient. Il faut savoir que l’essentiel des reculs imposés au Québec par Ottawa depuis 1982 se sont fait avec l’aval du Sénat.

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