Lire: Pauline à la page

Elle a bien failli tirer un trait définitif sur la politique. Un faux départ, au tout début. Embauchée comme attachée de presse de Jacques Parizeau en 1978, elle sort de cette expérience, écrit-elle, «traumatisée». Et elle promet qu’on ne l’y reprendra plus: « J’avais essayé, je ne m’y étais pas sentie à l’aise, point final.» La porte de la politique, ajoute-t-elle, était « verrouillée à double tour».

Que s’est-il passé, exactement, pendant les brefs sept mois de son passage au cabinet de Monsieur pour provoquer une telle révulsion de la chose politique ? Elle, si organisée dans les fonctions importantes qu’elle avait assumée dans le domaine du service social, explique qu’elle était désormais dans le noir complet sur ce que seraient ses activités du jour. Accompagner le premier ministre dans ses déplacements, réagir au gré de ses décisions et des chocs médiatiques, cela la pesait. Elle ne décidait de rien. Sans compter, écrit-elle. « l’importance des jeux de coulisses», les interprétations fausses de ce qui a été dit ou fait. L’obligation d’être toujours sur ses gardes.

Dans ce passage comme dans quelques autres de Pauline Marois – Au delà du pouvoir, l’ex-première ministre lève le voile sur des moments charnières de son parcours politique. Mais, comme si elle laissait à un biographe à venir la tâche de combler les vides, elle se réserve le droit de nous cacher l’anecdote, le dialogue, le détail croustillant qui nous ferait mieux comprendre de quoi ces moments étaient faits.

Il y a dans ce livre bien écrit — ses plumes Élyse-Andrée Héroux et Laurent Émond donnent à Mme Marois une éloquence qui sert superbement le récit — une double volonté: aborder le parcours dans son entier, y compris les moments difficiles, oui, mais se garder de régler des comptes où de nuire à ses ex-collègues.

La rivalité qui l’a opposée à Bernard Landry ne peut évidemment être esquivée. Elle y consacre plusieurs passages, indispensables à la compréhension des choses, mais ne mine pas complètement ce filon qui aurait pu dominer un ou deux chapitres. (Par contraste, l’autobiographie de Guy Chevrette fait de son propre conflit avec Landry le fil conducteur de l’ouvrage. L’hagiographie consacrée l’an dernier à M. Landry par Jean-Yves Duthel, truffée d’erreurs factuelles, est une enfilade de règlements de compte.)

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Comme souvent avec les autobiographies de personnalités politiques, on trouve au début du livre les meilleures pages. Le milieu familial, l’enfance, les passions, rébellions et amours, l’éducation. La rencontre de cette fille de milieu modeste avec les élèves friquées du Mont-Jésus-Marie de Québec impriment chez Pauline Marois une aversion des inégalités sociales qui ne la quittera pas. Sa vie entière est expliquée là, dans le refus de l’inégalité des chances et dans la volonté d’offrir aux plus modestes, et aux femmes, des avantages alors réservés uniquement aux hommes et aux riches.

Pauline en trois temps

Michel Chartrand est allé à Brébeuf mais parlait comme un charretier. Pauline tient de sa mère, puis de son éducation, le souci d’une langue de qualité. C’est la jonction entre cette façon de s’exprimer et la richesse accumulée par son entrepreneur de mari qui ont produit l’écueil le plus important que la vie mettra sur sa route.

Les toilettes de la Castafiore

Elle croit savoir exactement quand, qui et quoi ont cristallisé l’image de grande bourgeoise qui allait tant lui nuire. Lors de son arrivée au Ministère de la santé, en 1999, des travaux de rénovation sont en cours dans des locaux vétustes. La journaliste Elisabeth Thomson, de la Gazette, demande à voir les plans. Elle découvre qu’une nouvelle toilette, située entre deux salles de réunion, est plus coûteuse que les autres car elle est silencieuse. La facture des travaux s’élève à 400 000 $ au moment où le système de santé vient de subir une cure minceur. Mme Marois affirme qu’elle a appris l’existence de cette toilette dans le journal. L’affaire devient aussi virale qu’elle pouvait l’être avant l’invention des réseaux sociaux. Commentateurs et caricaturistes s’en donnent à cœur joie. Ne manquait que Serge Chapleau, pour la dessiner en Castafiore, pour que la mayonnaise prenne.

Mme Marois nous entraîne dans sa folle aventure, où elle accouche successivement d’une grande réforme, puis d’un enfant, à répétition. Il y a une forme d’héroïsme dans cette succession de tâches, impossibles à réaliser pour le commun des mortels et des mortelles.

Cette dame, dite « de béton» par Stéphane Laporte, a une constitution de fer. Mais elle nous révèle pourquoi elle ne s’est pas battue, au lendemain de la démission de Lucien Bouchard début 2000, pour prendre sa place. Elle était, pour une rare fois de son existence, en panne d’énergie. Hésitante. Bernard Landry, qui se préparait à cette éventualité depuis longtemps, avait cumulé de très nombreux appuis au conseil des ministres et dans le caucus. Pauline pouvait penser remporter le vote des membres, dont beaucoup étaient issus des réseaux de la santé et de l’éducation, où elle avait excellente réputation. Mais il lui aurait fallu toute son énergie. Ce serait pour une autre fois.

Elle nous raconte la nuit du Métropolis, de la victoire électorale et de l’attentat politique qui, au fond, la visait, avec beaucoup de justesse. Elle fut, ce soir-là, admirable de sang froid, de sens de la décision et de la responsabilité.

Ensuite, les chapitres consacrés à son mandat de première ministre ne sont pas sans intérêt. Mais ils m’ont fait le même effet que la lecture des Mémoires de René Lévesque. Jusqu’à la prise du pouvoir, on sent la capacité de recul, l’émotion, parfois l’auto-dérision. Ensuite, non. On assiste à une défense du bilan gouvernemental, efficace mais sans grande nuance. C’est aussi le passage où Mme Marois se garde de raconter les débats internes, vifs et très intéressants, qui ont jalonné certaines de ses réformes.

C’est pourquoi j’aimerais proposer aux éditeurs la règle Lévesque/Marois. Si un ancien premier ministre souhaite écrire son autobiographie, exigez deux tomes. Un premier, sur tout le parcours de la naissance jusqu’aux portes du pouvoir, publiable immédiatement. Un second, sur les années de pouvoir, qui ne serait écrit que 10 ans plus tard.

Cette réserve étant émise, le parcours de Pauline Marois est à plusieurs égards exemplaire. Si cette lecture peut susciter 1000 vocations politiques, elle aura ajouté au legs considérable de notre première première ministre.

Pauline Marois – Au delà du pouvoir. On peut commander l’ouvrage ici.


A quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit. Les libertés des citoyens sont suspendues. Près de 500 Québécois sont emprisonnés, presque tous pour simple délit d’opinion. Les résidences de 37000 Québécois, presque tous indépendantistes, sont perquisitionnées, sans mandat.

Ce livre raconte comment est née, a grandi puis s’est imposée dans la tête de deux premiers ministres l’idée d’infliger à la société québécoise un choc psychologique apte à traumatiser, non seulement les petits réseaux d’appui au terrorisme felquiste, mais l’ensemble du mouvement nationaliste. Il relate comment ils ont dû surmonter de nombreux obstacles pour y arriver : manœuvrer, inventer des complots et une inexistante «insurrection appréhendée».

2 réflexions sur « Lire: Pauline à la page »

  1. C’est surprenant comment des personnes peuvent avoir une vie plein de rebondissements, qui les rendent de plus en plus expérimentés, et que malgré tout ça ne les aide qu’à tomber de plus haut une fois aux commandes.

  2. Elle aura été une très grande déception au poste de première ministre. Devant la caméra, elle semblant insécure, inconfortable, pas en confiance, mal assurée.

    Je l’écoute dans les médias aujourd’hui et je lui en veux. Je pense notamment à son entrevue d’une heure avec Marie-Louise Arsenault. Confiante, décontractée, forte, affirmée, si elle avait montré ces mêmes traits de personnalité pendant ses années de pouvoir, elle y serait probablement encore. Chose certaine, Couillard n’y aurait jamais accédé. M’enfin!

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