Ces dernières semaines ont été pourries pour le savoir-vivre dans une partie non négligeable de la classe politique canadienne. Et je ne parle même pas de Pierre Poilievre et de son fantasme de voir Justin Trudeau derrière les barreaux.
La palme de l’obséquiosité revient à celui dont on pensait qu’il était rompu aux usages et aux codes, ayant fréquenté la royauté à Londres, les diplomates à l’Organisation des Nations unies (ONU) et la haute fonction publique à Ottawa. Je suis convaincu que Mark Carney a une intelligence vive, une connaissance fine des enjeux. Je vois dans ses petits sourires qu’il compense par un humour pince-sans-rire sa certitude d’être toujours, partout, le premier de la classe.
Je ne veux en rien diminuer la difficulté de la tâche qui lui incombe et pour laquelle il a postulé : composer avec l’enfant-roi qui préside la superpuissance mondiale voisine et qui peut, d’un coup de mauvaise humeur, faire plonger notre économie dans une récession. Comme vous, je l’observe, composant avec Donald Trump en le flattant dans le sens du poil, mais généralement sans quitter le cercle de la raison. « Vous êtes un président transformateur », lui a-t-il dit l’autre fois dans le Bureau ovale. Oui, mais c’est vrai aussi d’un ouragan. Vous avez « un focus implacable sur l’économie, sur le travailleur américain ». Vrai, mais il n’a pas dit que l’économie, ou le travailleur, s’en sortiraient ragaillardis ou déconfits.
L’habileté manœuvrière est indispensable dans ce terrifiant cas de figure. Fréquentant le président orange depuis maintenant six mois, Mark Carney avait conclu qu’il serait malhabile de laisser Doug Ford diffuser aux États-Unis des publicités, parfaitement véridiques, où Ronald Reagan contredisait Donald Trump sur les tarifs. On ne sait jamais jusqu’où aller lorsqu’on contredit un caractériel. Ford a passé outre aux avis de Carney et son audace nous a valu une rupture des négociations et une menace de 10 % de tarifs supplémentaire. Doug Ford doit des excuses à Mark Carney.
Mais pourquoi Carney en a-t-il présenté à Trump ? Nous ne sommes plus dans l’habileté, nous sommes dans l’automutilation. Dans le monde normal — le monde d’avant —, cette publicité aurait fait partie de la conversation continentale sur l’opportunité des tarifs. Dans le monde anormal actuel, les règles varient selon l’humeur du prince. S’excuser d’avoir enfreint une règle jusque-là inexistante constitue un acte de servilité. Dans ce contexte, la citation de Stendhal s’applique : « Celui qui s’excuse s’accuse. » Ici, il fait plus, il se révèle. Lui qui avait entamé son mandat en promettant de garder les « coudes élevés » a plutôt fléchi les genoux. Il voulait projeter une image de force, il vient de démontrer sa faiblesse.
On peut reprocher des tas de choses à Trump, et je ne m’en prive pas, mais il faut reconnaître chez cet intimidateur un don absolu pour repérer chez l’autre les vulnérabilités, puis les exploiter. Carney s’est rendu — nous a rendus — plus vulnérable qu’avant. Déjà, il avait baissé le pavillon de la souveraineté canadienne en abolissant en catastrophe la taxe numérique qui devait protéger notre culture. Qu’avons-nous obtenu en échange de ce renoncement ? De toute évidence, davantage de mépris.
En février dernier, l’ex-premier ministre Stephen Harper disait ceci : « Je pense que si Trump était déterminé, il pourrait causer beaucoup de dommages économiques à court terme, mais j’accepterais cela. J’accepterais n’importe quel niveau de dommage pour préserver l’indépendance du pays. » Je n’ai pas l’impression qu’il se serait excusé.
Bref, sur les tarifs, on s’ennuie de Ronald Reagan. Sur la défense de notre indépendance, on s’ennuie de Stephen Harper. C’est dire combien l’heure est grave.

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Quelques mots, avant de conclure, sur Doug Ford. On l’a vu plusieurs fois, bras dessus, bras dessous, avec son « ami » François Legault. On dit que les États n’ont pas d’amis, seulement des intérêts. Il n’y a pas de raison pour que cela soit différent entre provinces.
L’intérêt bien compris sait parfois user de la générosité comme d’un outil. Pourquoi pensez-vous que, lorsque l’incendie ravage les forêts du voisin, on se précipite pour y dépêcher nos pompiers et Canadair ? Parce qu’on espère que lorsque la catastrophe frappera nos étendues sylvestres, ce service nous sera rendu. C’est de l’empathie rentable. L’amitié comme un investissement.
Lorsque, au contraire, on s’active pour tirer profit de la difficulté connue par un voisin et l’aggraver, que pense-t-on en tirer en retour ? La décision de Doug Ford de solliciter publiquement, directement et, semble-t-il, personnellement des médecins fâchés contre François Legault pour les attirer dans ses hôpitaux est l’acte le plus abject commis à notre endroit par un Ontarien depuis 1989, lorsque des habitants de Brockville se sont essuyé les pieds sur notre drapeau.
Comment doit-on répondre au malotru de la province voisine ? Une idée, comme ça : proposer gratuitement aux Chinois le site abandonné de Northvolt pour la construction d’une usine d’assemblage de voitures électriques, mais à condition qu’ils inondent le marché canadien. Et à condition aussi qu’ils désignent leur modèle le plus économique, apte à écraser la concurrence ontarienne, la Furie. J’admettrai la version anglaise : Fury.

Oui bien d’accord avec votre texte en général surtout les lignes sur M. Ford qui a agi tel un poignard dans le dos en profitant des problèmes de son soi-disant ami…Je respecte énormément M. Carney et le travail qu’il fait pour le Canada mais pour les excuses ce n’était pas à lui de les faire ni à M. Ford qui soit dit en passant a fait une gaffe monumentale en publiant cette publicité, elle nous a peut-etre coûté cher mais c’était un plaisir tout de même de regarder M. Reagan contredire Trump !!!!
J’adore !
Je suis d`accord avec vous
tout a fait d.accord
Merci pour cet aparté! Pas facile de s’y retrouver en ce moment avec les USA au sud, l’Ontario à l’ouest et nos difficultés à nous au Québec. Faire une relecture de ce qui se passe et se projeter en avant relève presque de la boule de cristal.
Après avoir voter non au premier référendum et serré la main du diable (Chrétien), j’ai déchanté! Je suis maintenant plus convaincu que jamais que nous devons, comme peuple québécois, prendre notre destinée à bras le corps. Merci pour votre vaste don au québécois Monsieur Lisée!
J’appuie vos commentaires monsieur Lisée. Tout cela est bien navrant et fait rêver plus fort à une souveraineté que les Québécois ont peur de se donner.
Tout à fait d,accord avec tout ce que vous avez écrit. 🙂