Meech 1. Le constat de décès

6a00d83451f25369e200e551cb8c858833-800wi-150x150Le « trouble » est arrivé dans le bureau du premier ministre québécois à 18 h 30, le vendredi 22 juin 1990.

Il était visible, en couleur et en direct, sur l’écran de télévision. Il avait le visage de Clyde Wells. De sa banquette parlementaire, l’œil furieux et la voix dure, le premier ministre terre-neuvien assenait le coup de grâce à l’accord du lac Meech, et à la prétention des Québécois d’être reconnus comme une variété de Canadiens quelque peu hors norme.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton jusqu’au 24 juin, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

« Au vote ! au vote ! » criaient de leurs sièges d’opposition les députés conservateurs. Inflexible comme le roc de son île, Wells ajournait pour l’été la session de son mini-Parlement, sans que Meech ait été approuvé ou rejeté.

Le lendemain, le délai légal de ratification de trois ans expirerait, emportant avec lui l’accord de Meech dont les cinq modestes conditions* devaient sceller le retour du Québec dans le giron constitutionnel canadien. Emportant aussi, ce qui est bien plus important encore, le socle politique de Robert Bourassa.

Wells avait pourtant promis, juré, signé, 13 jours auparavant, dans la grande salle de conférence d’Ottawa, devant ses 10 partenaires de la fédération canadienne. Promis, juré, signé qu’il allait « tout mettre en œuvre » pour que l’assemblée terre-neuvienne se prononce « avant le 23 juin ».

Dans l’avion qui ramenait la délégation québécoise d’Ottawa à Québec, le lendemain de cette touchante cérémonie, Bourassa n’en finissait plus de partager son soulagement. À tous et chacun, il répétait : « Imagine le trouble qu’on aurait eu si ça n’avait pas marché. » L’instabilité politique, la crise du fédéralisme, l’anéantissement du programme libéral. « Il répétait pas ça au pilote, mais c’est tout juste », raconte son conseiller de toujours, Jean-Claude Rivest.

À l’étage du premier ministre, dans le bunker qui fait face au parlement, sur la Grande-Allée, les portes des bureaux sont ouvertes, ce 22 juin. Les conseillers du chef québécois circulent, écoutent les postes de télé, échangent des informations, maintiennent le contact avec Ottawa et les provinces amies.

Parfois, Bourassa monte un étage et se retrouve sur le toit de l’édifice, où il a fait installer une table de jardin et quelques chaises en plastique blanc recouvertes de coussins, un téléphone. Aucun parasol ne couvre encore le repaire ensoleillé du premier ministre. Il faudra attendre quelques mois, un détour par Bethesda et deux opérations pour que l’accessoire vienne compléter le tableau champêtre de patio nord-américain de banlieue, pelouse en moins. En attendant, plusieurs visiteurs bougonnent intérieurement contre cette table blanche qui leur renvoie en plein visage les rayons du soleil, leur arrachant une larme, et conférant un subtil avantage à leur interlocuteur.

La « connerie »

C’est autour de cette table, selon le souvenir de John Parisella, chef de cabinet du premier ministre, que le constat de décès de Meech est établi, ce 22 juin. Ébranlé, peiné, le chef du gouvernement ? Non, le père de Meech est à peine endeuillé. « Je n’étais pas envahi par une tristesse sans limite », dit-il. Déçu, oui. Devant quelques collaborateurs venus le rejoindre pour vivre cet instant comme on passe au salon funéraire exprimer ses condoléances au veuf, Bourassa détend l’atmosphère, glisse quelques blagues.

On l’a beaucoup dit, Bourassa est un animal politique à sang froid. Un de ses plus grands admirateurs, Parisella, le décrit «un peu comme un extraterrestre, en un sens. C’est comme s’il avait déjà vécu le moment qu’il est en train de vivre, comme s’il revenait seulement comme un figurant sur la scène. »

Disons qu’il était contrarié. « Il trouvait que c’était de la bêtise, purement et simplement, rapporte Rivest. Il interprétait ça comme une connerie, étant donné les enjeux. » Une connerie qui allait le placer « devant un problème immense ».

Bourassa sait qu’il doit parler aux Québécois, le soir même. Il faut réagir. Il décide de faire une brève allocution à l’Assemblée nationale, puis de parler plus longuement le lendemain, en conférence de presse. Au téléphone, il en avertit son ami Brian Mulroney, et quelqu’un avise son adversaire Jacques Parizeau, qui doit lui donner la réplique.

tricheurParler, mais pour dire quoi ? Il ne le sait pas encore. Jusqu’à la toute fin, malgré quelques doutes pendant les quatre derniers jours, Bourassa croyait, dur comme fer, que « la raison » allait l’emporter. « Je ne peux pas croire que le Canada anglais va refuser le lac Meech, se disait-il. Ça va être l’impasse. Ils ne sortiront pas gagnants de cet échec-là.»

« Je ne m’y attendais pas, explique-t-il. J’avais des doutes les derniers jours, mais pas au point de préparer une déclaration en cas d’échec. »

(Demain: 2. Les trois conseillers du chef au front)

*Les cinq conditions de Meech :

1. Reconnaissance, pour l’essentiel symbolique, du caractère distinct du Québec;
2. Droit de veto sur les changements aux institutions du Canada;
3. Enchâssement dans la constitution de l’accord qui donne au Québec une assez large autonomie en matière de sélection des immigrants;
4. Droit de retrait avec compensation pour les futurs programmes fédéraux en juridictions québécoises;
5. Permanence de la présence de trois juges québécois à la Cour suprême.

Ce contenu a été publié dans 1990-1992 De la mort de Meech à la mort de Charlottetown, Le Tricheur par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !