Merci Donald !

Cher président américain, jusqu’à présent, nous, Québécois, avions de bonnes raisons d’être fâchés contre vous. Vous avez frappé notre industrie du bois et de l’aluminium de tarifs absurdes et vous nous avez conduits, pour nous protéger contre vous, à élire comme premier ministre canadien quelqu’un que l’on connaissait à peine, Mark Carney. Nous commençons à douter de la qualité de notre choix.

Mais ces jours derniers, cher Donald Trump, vous nous avez fait tout un cadeau. Vous avez annoncé aux touristes de 42 pays exemptés de visas que, pour entrer chez vous, il leur faudrait désormais laisser vos douaniers consulter leur activité des cinq dernières années sur les réseaux sociaux. Même si notre compte Facebook, par exemple, n’est pas destiné au public, mais à nos seuls amis. La proposition est sous étude, et pourrait être définitivement adoptée en mars prochain.

Les pays visés ne sont pas les « pays de m…. » que vous raillez régulièrement mais, par exemple, ceux-ci: Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Chili, Corée du Sud, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Israël, Italie, Japon, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Taïwan.

Avant de demander une autorisation de séjourner dans votre pays pour moins de 90 jours, les voyageurs devront fournir cinq années d’historique de leurs activités sur les réseaux sociaux; les adresses électroniques utilisées au cours des 10 dernières années; les numéros de téléphone utilisés au cours des cinq dernières années; et des informations sur les membres de leur famille, y compris leurs adresses et numéros de téléphone.

L’objectif, a-t-on expliqué, est de refuser l’entrée à ceux qui détestent votre pays. Une critique, même féroce, de votre auguste personne ne suffirait pas à nous fermer la porte, dites-vous. Les Canadiens ne sont pas sur cette listes, vous nous en voyez enchantés. (Nous avions nos propres raisons de ne plus aller chez vous, merci.) Mais comprenez-vous pourquoi des millions de personnes qui, autrement, auraient voulu visiter votre pays pourront décider de ne plus y aller ?

Déjà, depuis votre arrivée en janvier dernier, on a noté que 8,7 millions de touristesde moins ont traversé votre frontière, par rapport à la même période de l’an dernier. La courbe va bientôt piquer du nez, grâce à vous. Elle s’étendra à d’autres qu’aux touristes : chercheurs, spécialistes. Entrepreneurs, même, peut-être.

En quoi cela nous met-il de bonne humeur ? D’abord parce que cela met un baume sur les chocs économiques que vous nous avez infligés. Nous avons déjà, depuis le début de l’année, enregistré une hausse de notre tourisme, à la fois parce que nous sommes restés chez nous plutôt que de vous visiter et parce que davantage d’Ontariens et d’Européens sont venus nous voir. Plusieurs de nos régions ont affiché l’été dernier leur meilleure saison touristique depuis 2015.

Nos centres des congrès profitent également de votre fermeture d’esprit. Seulement cette année, sept congrès internationaux qui devaient avoir lieu chez vous ont été organisés à Montréal. À mon avis, il faudra agrandir nos salles.

Votre propension à repousser les voyageurs n’arrive pas seule, il faut avoir la franchise de le dire. D’autres destinations naguère alléchantes présentent désormais des dangers. Il n’y a qu’à consulter la page « Conseils aux voyageurs » du gouvernement canadien pour perdre le goût du voyage. À la rubrique France, on lit : « Faites preuve d’une grande prudence en France en raison de la menace terroriste élevée. » Pourquoi ? « En France, au cours des dernières années, différents attentats opportunistes et prémédités ont eu lieu. Ceux-ci ont fait de nombreux morts et blessés. Il est fort probable que d’autres attentats surviennent. »

Bon, il ne faut pas paniquer, nous avertit-on, il suffit pour visiter en toute quiétude d’éviter les endroits suivants, prisés par les terroristes : les édifices gouvernementaux, y compris les écoles, les lieux de culte, les lieux culturels, y compris des salles de concert, des boîtes de nuit et des centres d’événements, les aéroports, les endroits publics comme les attractions touristiques, les restaurants, les bars, les cafés, les centres commerciaux, les marchés, les hôtels et autres lieux fréquentés par les étrangers.

Cliquer pour commander

La même prudence nous est suggérée par Ottawa si on souhaite visiter l’Allemagne. Mais on met à cet endroit l’accent sur le crime. Voyez : « Les groupes organisés de voleurs utilisent souvent des techniques de distraction et sont particulièrement actifs dans les zones suivantes : les principales villes ; les plaques tournantes de transport ; les transports publics ; les marchés de Noël ; les attractions touristiques. » Bref, si vous évitez les villes et les attractions touristiques, tout ira bien. Et fuyez les trains : « On constate une augmentation significative du nombre de passeports volés dans les trains, surtout pendant la période des vacances d’été et d’hiver. »

La notice sur le Royaume-Uni n’est guère plus rassurante : « Au Royaume-Uni, des attentats ont déjà fait des victimes. Il s’agissait d’agressions violentes conduites au hasard dans des lieux publics, telles que des attaques au couteau, au camion-bélier ainsi que d’explosions. » On nous invite aussi à éviter de nous approcher de manifestations, qui peuvent tourner au vinaigre.

Il est étonnant de constater que la Bulgarie ou la Roumanie sont considérées comme plus sûres, pour le touriste, que plusieurs grands pays d’Europe de l’Ouest. Et comme il est recommandé de n’aller ni en Russie, ni en Ukraine, ni en Iran, d’éviter plusieurs pays d’Afrique et d’Asie, la destination québécoise ne s’impose-t-elle pas ?

Les autres pays dispensent aussi leurs conseils aux voyageurs. Au sujet du Canada, le ministère français des Affaires étrangères sert une mise en garde péremptoire : compte tenu de l’étendue du pays, attention aux pannes d’essence. Aussi, l’hiver, il fait froid. D’autant que : « La présence d’animaux sauvages aux abords des routes peut présenter un danger en cas de vitesse excessive. »

Les autorités du Royaume-Uni ont une vision moins bénigne de notre tranquillité : « Les terroristes sont susceptibles de tenter de commettre des attentats au Canada. Ces attaques pourraient être indiscriminées et viser notamment des lieux fréquentés par des ressortissants étrangers. » N’exagèrent-ils pas un peu ? On peut le penser lorsqu’ils avisent les voyageurs visitant le Canada de se « familiariser avec les consignes de sécurité à suivre en cas de séisme ou de tsunami ». Tsunami ? Au Canada ?

Tout bien considéré, cher Donald, votre pays était jusqu’à votre retour notre principal concurrent dans l’attrait de touristes, et dans le pouvoir d’attraction tout court. Aucune campagne publicitaire n’aurait pu détourner vers nos destinations autant de touristes et autres activités en tout genre que votre récente décision de vous mettre le nez dans nos photos de chatons et de mariage. Nous sommes, grâce à vous, à l’aube d’une nouvelle ère.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

2 avis sur « Merci Donald ! »

  1. Attention aussi, dans tous les pays cités : un pot de fleur chutant d’un étage élevé, peut vous blesser, voir vous tuer. Circuler en dehors des trottoirs

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *