Souvenirs fantasmatiques

La vidéo était à la hauteur de notre colère. Une attachée politique forte en montage, Caroline Bouchard, l’avait préparée, à ma demande. J’étais soufflé par sa force de frappe. On y voyait Gabriel Nadeau-Dubois affirmer que les gens l’abordaient « tous les jours » pour lui dire : « On s’attend à ce que vous soyez au moins capables de discuter entre vous. » Discuter, voulait-il dire, d’un pacte électoral avec le Parti québécois, que je dirigeais (de 2016 à 2018). On y voyait aussi Manon Massé, sur une scène, avouer : « Les gens m’arrêtent dans la rue et me disent : “Manon, s’il vous plaît, alliez-vous !” » Puis apparaissaient Amir Khadir et Andrès Fonticella, tous deux extrêmement actifs pour convaincre leurs militants de « l’urgence d’agir », de faire front contre la droite. Amir avait dressé une liste de circonscriptions à se partager, sans toutefois nous l’avoir soumise. C’était trop tôt. On s’en parlerait après.

Je reviens sur cet épisode car un récent sondage indique qu’une alliance Parti québécois-Québec solidaire obtiendrait la faveur de plus de 70 % des électeurs de chaque parti et se hisserait aux portes du pouvoir, avec 33 % d’intentions de vote, donc dans la marge d’erreur avec la CAQ, à 35 %. Mon estimé collègue Michel David abordait jeudi cette question dans « L’alliance fantasmatique », un texte qui alternait entre la certitude que cette alliance est nécessaire et le constat qu’elle ne se fera pas.

Je suis régulièrement la cible de deux courants contradictoires sur cet épisode de 2017. Côté jardin, progressistes et syndicalistes me reprochent d’avoir échoué à établir un pacte aussi évidemment désirable pour nos causes communes, dont l’indépendance. N’aurais-je pas dû être plus conciliant ? Côté cour, on m’éperonne, comme le fait l’ex-ministre Nicolas Marceau dans son, par ailleurs, excellent ouvrage Une fois le Québec souverain (VLB) : « Je demeure estomaqué par l’incroyable naïveté de gens, autrement intelligents et allumés, qui ont cru qu’on pouvait s’entendre avec des extrémistes. » (Merci Nicolas pour l’intelligent et l’allumé ;-).)

La vérité est que le calcul électoral était encore plus éclatant qu’aujourd’hui. L’électorat francophone cherchait un véhicule capable de le débarrasser des libéraux. On pourrait difficilement y arriver seul. Il était préférable — en aucun cas de fusionner — mais de s’allier, le temps d’une élection, soit à la CAQ (ce que notre aile conservatrice souhaitait), soit à QS. Mais la CAQ ayant rejeté l’indépendance et se positionnant beaucoup plus à droite que le gouvernement qu’elle est devenue, rien ne justifiait, idéologiquement, un pacte. Puis, les appels du pied ne venaient pas de la CAQ, mais de QS — d’Amir en particulier. On nous octroyait 23 % du vote, et QS 13 %. Mais une alliance ratisserait plus largement encore. Notre base militante et l’essentiel de notre caucus étant massivement progressiste, davantage d’atomes pouvaient être crochus sur notre gauche que sur notre droite.

J’avais été élu chef en portant cette proposition et, malgré la résistance, passive, réelle et croissante avec le temps, de nos éléments de centre droit, la pratique du compromis inhérente à la vie du PQ depuis sa création permettait d’envisager cet arrimage. C’était vrai même chez nos militants pourtant aigris que QS ait, depuis sa naissance, concentré son feu sur nos circonscriptions et seulement sur elles. À preuve, ceux de Verdun avaient accepté le principe d’un candidat commun avec QS dans une partielle qu’on aurait pu gagner ensemble. Ceux de Gouin acceptèrent de ne pas présenter de candidat, ce qui n’aurait pas empêché, mais rendue plus ardue l’élection de Gabriel Nadeau-Dubois. Ils jugeaient comme moi qu’il fallait ainsi lancer un signal d’ouverture, de trêve électorale, alors que le débat crucial de la convergence se déroulait dans les instances solidaires.

Gabriel, Andrès, Amir déployaient une vraie campagne de conviction pour emporter la mise. On me rapportait qu’Amir estimait à 75 % l’appui que la proposition allait récolter. Ce chiffre était proche de celui qu’un sondage Léger avait mesuré dans l’électorat solidaire : 87 %. Nous avons commencé à douter de ce pronostic lorsque le mandat d’ouvrir la négociation fut rejeté par les militants solidaires circonscription par circonscription, y compris dans celles des promoteurs de l’idée.

Au final, les militants réunis en congrès solidaires votèrent contre la proposition à 75 %, assaisonnant cette rebuffade en nous affublant des épithètes de racisme et de néolibéralisme. C’était d’autant plus fantasmatique que, la veille, un sondage les avait informés qu’une alliance nous catapulterait 10 points devant les libéraux et qu’avec 50 % du vote francophone, un gouvernement majoritaire progressiste et indépendantiste nous était assuré. Je précise : ils n’ont pas rejeté le pacte. Ils ont rejeté le mandat d’ouvrir même une négociation.

Après l’échec, le commentariat se jeta sur nous, et surtout sur moi, telle une tornade de fiel, trucidant notre naïveté, notre médiocrité stratégique, notre absence totale de jugement. Il me semblait qu’il valait la peine de mieux partager le blâme et de faire appel à l’électorat solidaire, dont la forte volonté d’alliance avait été rejetée par leur parti. Ce faisant, on pourrait au moins en attirer un certain nombre vers nous. (Ceux que Véronique Hivon aimait appeler les « PQS ».)

D’où, la vidéo. Sous une musique d’enfer et à l’aide d’extraits des propos des porte-parole solidaires, elle mettait en lumière cette trahison et appelait à se replier sur nous. Vous ne l’avez pas vue ? C’est parce que je l’ai soumise à mes officiers qui, tous, la trouvaient trop dure. C’est à regret que je l’ai mise aux archives. Mais dois bien aux férus d’histoire récente de la leur offrir en exclusivité aujourd’hui. À vous de juger si elle est fantasmatique, fantasmagorique ou simplement fantastique.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

24 réflexions sur « Souvenirs fantasmatiques »

  1. Je n’attends plus rien de QS. Et la dernière scène avec l’histoire de l’allégence au Roy ne fait que conforter l’idée qu’il n’existe que pour faire du bruit.

  2. Elle était fantastique cette vidéo. Et pas trop dure. C’était un simple rappel des faits. Vraiment dommage qu’elle n’ait pas été diffusée. Une autre belle occasion manquée.

  3. Le battement de cœur à la fin, on dirait qu’il a un « clic » (un problème de valve). Cet échec fut effectivement le problème au cœur de cette élection 😉

  4. Plusieure événements indiquent une forte présomption de mauvaise foi des militants de QS face au PQ.
    – Gabriel Nadeau Dubois a accepté d’assister à un stage de formation au Broadbent Institute du NPD pour apprendre à devenir un bon fédéraliste et à travailler non seulement à ce que l’indépendance ne se réalise jamais, mais de surcroit à détruire le PQ.
    — La Presse a publié une entrevue avec Catherine Fournier qui disait que sa grand-mère était nulle autre que Françoise David. S’est elle présentée pour le PQ dès le départ pour le saboter et le déstabiliser en sachant qu’elle allait démissionner?
    – Les militante de QS travaillent majoritirenment pour le NPD et non pour le BQ au fédéral et le processus d’accession à l’indépendance de QS (leur fausse assembée constituante qui sera noyautée par les militants fédéralistes de QS en arrivera automatiquement à conclure que l’indépendance n’est pas nécessaire pour obtenir une société progressiste.
    – L’hostilité générale de beaucoup de militants de QS qui ne cessent de qualifier le PQ de parti raciste et xénophobe et leur adhésion à l’idéologie multiculturaliste fait de ce parti une aile gauche des libéraux pour ne pas dire des laquais à la solde de la dynastie Trudeau. C’est pourquoi si le PQ négocie quelque entente que ce soit avec QS il devrait exiger que QS cesse toute ces actions de dénigrement contre le PQ.

  5. probablement que cette publicité aurait été mal reçue en 2016: trop amère…il ne faut pas traiter un allier potentiel de traitre…valait mieux sans doute calmer le jeu et espérer de nouvelles occasions d’alliances plus tard….être patients et rester au-dessus de la mêlée étaient probablement une meilleure stratégie..d’ailleurs, QS semble plus attachée à la souveraineté maintenant qu’en 2016…en ce moment, on voit bien que les 2 partis essaient de se ménager…donc un rapprochement demeure possible..Avec les élections américaines de mi-mandat, j’ai l’impression que, enfin, les extrêmes redeviennent à nouveau toxiques…peut être que les militants de QS vont eux aussi voit un intérêt à se rapprocher du centre…dans une démocratie, c’est la seule manière d’aspirer au pouvoir…(en tout cas il faut souhaiter qu’il en soit ainsi!)

  6. Il n’y a rien, absolument rien de dure dans cette video. Par contre, les militants de QS devraient se poser des questions sur leur degré d’intelligence et de compréhension stratégiques à cette époque ainsi que sur la médiocrité de leur capacité de négociation. Les derniers résultats de l’élection de 2022 devraient les aider en ce sens….

  7. Cette vidéo aurait dû être diffusée à l’époque, elle est percutante.
    Le politburo de QS, contrôlé par des militants d’extrême gauche anti-PQ, a eu le dernier mot en 2017 : NON à un rapprochement.
    Aujourd’hui, l’électorat de QS répond également NON (à 54% en novembre 2022 ) à l’indépendance du Québec.
    Comment QS se sortira-t-il de la quadrature du cercle?

  8. Eh bien, vous auriez dû quant à moi! Nous sommes trop « gentils » comme peuple, nous manquons cruellement d’affirmation.

  9. LA NAÏVETÉ DU PQ, LA HARGNE DE QS CONTRE LE PQ
    Commentaire Pierre Boucher

    Cette vidéo aurait dû être publiée. Un autre exemple de la naïveté du PQ face à QS qui n’a jamais ménagé le PQ. Je vous aime M, Lisée, j’ai voté pour vous à la chefferie du PQ. Je ne vous manque jamais aux mordus et dans le Devoir. L’alliance électorale avec QS était mauvaise idéologiquement, incohérente et stratégiquement mauvaise. QS n’a d’indépendantiste que le nom et est une secte radicale d’extrême gauche. QS est l’héritier des marxistes-léninistes des années 70-80. Nicolas Marceau a raison. La convergence a échoué et le PQ en est sorti très amoché. Dans Taschereau et je ne suis pas le seul, je n’aurais jamais voté QS, en l’absence d’un candidat péquiste. Beaucoup de qusistes n’auraient pas voté PQ. C’était une lubie sur papier, un calcul, une addition qui ne pouvait fonctionner dans la réalité. LE PQ pour rassembler, gagner et faire l’indépendance, n’aurait jamais dû se camper à gauche, il a exclu la droite qui a fait le succès de la CAQ, cette leçon ne semble pas, hélas, avoir encore été comprise. Sans rancune, vous êtes un indépendantiste convaincu et un intellectuel très doué M. Lisée qui nous éclaire souvent très utilement.

  10. Vous auriez le faire; il est important d’agir sans être sans trop se retenir de peur de faire mal. Les adversaires ne se gênent pas.

  11. Je ne suis pas du parti QS..et dieu m’en garde.
    GND est le « type » même du… »fourbe de complaisance ».

    Moi aussi, je me suis trompée sur son compte, lors de la grève étudiante.
    Combien parmi Nous l’avons découvert par la suite ? Beaucoup trop !
    La duplicité de QS et de ses « fanatiques-mentors » ne me surprend pas..

    Gardez la tête haute Monsieur Lisée.
    Comme le disait si bien De Gaule: « Vous n’avez pas démérité de la Nation. »

  12. Un peu raide, en effet, mais bon. Manque de discernement flagrant de la part des militants QS qui ont dit non à la proposition. C’est bien-bien dommage qu’ils se soient « tiré dans le pied » de la sorte et qu’ils nous aient entraînés dans une vague CAQ.
    J’étais membre de QS jusqu’à ces élections-là. Je ne vote plus pour eux.

  13. Cher monsieur Lisée, je crois bien que votre personnalité non fiable et votre esprit tordu expliquent le rejet massif des membres de QS. La crainte légitime d’êtres avalés tout cru ou du moins bousculés par un esprit auquel on ne peut se fier a joué à plein. La situation aurait pu être différente avec Véronique Hivon. Vous pourriez le reconnaître. D’ailleurs, QS vous abattu aux élections de 2018. Pourquoi pas une retraite « bien méritée »

    • Parlant d’esprit tordu, on ne peut que constater que vous faites de la projection, en plus de répandre du fiel en sombrant dans l’attaque personnelle. Le petit ton de «donneur de leçon» complète la démonstration.

    • Une personnalité non fiable et un esprit tordu? Ben voyons, où allez-vous chercher ça? Ses propos sont au contraire on ne peut plus limpides. M. Lisée demeure une des très rares personnes qui ramène régulièrement la question de l’indépendance. J’espère qu’il sera au devant de la scène le plus longtemps possible.

  14. Trop dure???
    Que penser de QS qui va prêter allégeance au roi, en laissant tomber leur « conviction » et du même coup, isoler le PQ?
    C’est gentil ça?

  15. Trop dur??? D’abord ce n’est pas très bon, c’est pas mal amateur comme montage. Mais surtout, affirmer que c’est trop dur témoigne d’une fragilité qui disqualifie de toute participation au débat politique ou même à tous débats. Ces gens qui vous ont dit cela, sont des citoyens de porcelaine identiques à ceux qui détectent des « micro agressions » partout. Avec de tels conseillers ou stratèges je comprends qu’on se soit écrasé ainsi. J’espère que PSPP n’a aucun de ces conseillers dans son entourage et qu’ils sont tous rendus à la CAQ!

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