Mon René Lévesque

L’adolescent derrière Lévesque, c’est moi. À côté d’un jeune Bernard Descoteaux.

Il était assis juste en face de moi. Si près que nos mains posées sur la table auraient pu se toucher, s’il n’utilisait les siennes pour porter sa cigarette à ses lèvres ou pour amplifier ses arguments de ses gestes. Il avait 53 ans, j’en avais 16. J’étais du comité organisateur qui l’avait fait venir au cégep de Thetford Mines, en ce jour de 1974 ou 1975. Mes camarades, lui et moi discutions des sujets du jour. L’incroyable gabegie entourant la construction du Stade olympique. « Croyez-vous qu’il y a de la corruption là-dedans ? » lui demandai-je. Ce n’est pas impossible, répondit-il. En tout cas, ça sentait mauvais. J’étais évidemment très impressionné d’être en sa présence, mais étonné par sa simplicité. L’absence de distance. Il discutait avec nous comme si nous étions de vieux camarades, dignes de son attention. Il était parfaitement à l’aise dans cet environnement étudiant.

Puis, je commis l’irréparable. Alors que j’avais en face de moi l’homme qui allait donner une boussole à toute ma vie professionnelle, je me levai pour aller faire autre chose que je trouvais, en cet instant, plus intéressant. Je m’en confesse aujourd’hui et ne me donnerai jamais l’absolution. Dans le corridor, j’avais vu le journaliste de Radio-Canada qui suivait Lévesque. Je crois qu’il était en train de recharger, grâce à une prise électrique, la pile de son enregistreuse, en ces temps-là assez volumineuse. C’est lui que je voulais interroger. Comment organisait-il son travail ? Comment faisait-il son montage ? Comment l’envoyait-il au siège social ? Suivait-il Lévesque dans tous ses déplacements ?

À Matignon

Je n’ai vraiment eu qu’une autre réelle interaction avec Lévesque. Muette mais, à mon avis, chargée de sens. Il était en visite à Paris en 1984 et tenait une conférence de presse avec le premier ministre socialiste français Pierre Mauroy dans une grande et magnifique salle de l’hôtel Matignon. La formule d’appui de la France à la cause québécoise était connue : la non-ingérence et non-indifférence. Connue et détestée par le Canada. Or, on était loin du référendum de 1980, et aucun match revanche n’était pour l’instant envisageable. La diplomatie française, dans des moments de faiblesse, décide de couper la poire en deux en affirmant que la position de la France n’a pas changé, mais en refusant de prononcer les mots. C’était exactement l’attitude, franchement puérile, adoptée par Pierre Mauroy.

J’étais à l’époque pigiste à Paris. À mon tour de poser une question, je me suis levé et ai demandé au premier ministre français, si je me souviens bien : « Vous dites que votre position n’a pas changé, alors vous pouvez le dire : non-ingérence et non-indifférence. » Il répondit que sa position, en effet, n’avait pas changé.

Je tournai mon regard vers Lévesque, qui me fixait avec intérêt, comme curieux de savoir ce que je ferais maintenant. Décidant d’y voir un encouragement, j’enfonçai le clou :

« Monsieur Mauroy, qu’est-ce que ça coûterait de prononcer les mots, non-ingérence et non-indifférence. Ce serait clair pour tout le monde, non ? »

Mauroy répondit sur le mode : vous allez me laisser le choix de mes propos et ne pas me dicter mes réponses.

Je regardai encore Lévesque, qui, me fixant encore, haussa légèrement les épaules, l’air de dire : c’est bien essayé, fiston, mais c’est tout ce qu’on va en tirer aujourd’hui. J’ai eu l’impression de partager avec lui, en cet instant, une émotion forte : la frustration.

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Mort d’un inconnu

J’allais revivre cette frustration un matin de novembre 1987. Alors correspondant de La Presse à Washington, je reçus cette commande : « Fais le tour des réactions américaines à la mort de René Lévesque. » La tâche ne semblait ni agréable ni difficile. Il n’y a qu’un certain nombre de cognoscenti du Québec aux États-Unis, on aura vite épuisé la liste.

En Nouvelle-Angleterre, la moisson fut bonne. La gouverneure du Vermont, Madeleine May Kunin, pourtant en voyage en Italie, a fait rappeler sa secrétaire pour compatir, dit-elle, à « cette véritable tragédie ». Un ancien gouverneur du Maine a retourné mon appel pour souligner combien « René », dit-il, « faisait honneur au peuple du Québec ». Et le conseiller de Michael Dukakis, gouverneur du Massachusetts et alors aspirant président, a pris sur lui de composer sur-le-champ une petite formule de regrets où il a parlé de Lévesque comme d’une « source de fierté » pour les siens. Il était passé là deux ans auparavant. La trace était encore chaude.

Je tentai ensuite ma chance dans le Washington officiel, chez les professionnels de la politique internationale.

Premier pépin, au département d’État, chez le responsable de presse du pupitre canadien.

Qui ? Lé-what ? Can you spell it ? Who was he ?

L-é-v-e-s-q-u-e. Toute la journée, les mêmes lettres ont dû être laborieusement répétées. La même explication, patiemment donnée.

À la Maison-Blanche. « On le connaît ? » Mais oui, le président Ronald Reagan l’a même brièvement rencontré, lui a serré la main, au sommet de Québec en mars 1985. Ah bon. On vous rappellera si…

Chez le conseiller politique du sénateur Ted Kennedy, du Massachusetts, qui a dû rencontrer Lévesque une demi-douzaine de fois, même ignorance. Chez celui du sénateur de New York Patrick Moynihan (qui a aussi reçu Lévesque à l’été de 1985), c’est comme si on parlait d’un leader serbo-croate.

L’impatience me saisit. Une douleur mêlée de colère monta en moi. Avec les conseillers de trois autres sénateurs, je jouai ma meilleure carte. « Écoutez, pour le Québec, c’est l’équivalent de la mort de Martin Luther King. Votre patron le connaît, lui a parlé. De grâce, faites le message. Je serais surpris qu’il ne veuille pas au moins dire une phrase polie. »

Puis le téléphone resta tragiquement muet.

Briser un tabou

J’ai pu transcender ces frustrations en jouant, sept ans plus tard, un rôle imprévu. Devenu conseiller de Jacques Parizeau, alors fraîchement élu premier ministre, je devais écrire le premier discours qu’il allait livrer à un conseil national du Parti québécois depuis son élection. J’étais convaincu qu’il fallait envoyer un signal fort d’ouverture, d’élargissement de la coalition indépendantiste, si on voulait avoir une chance de gagner le référendum.

Le discours était donc tout entier tourné vers la réconciliation des différentes factions qui se querellaient depuis au moins 15 ans au sein du parti et du mouvement. J’étais simplement sidéré de constater que le nom de René Lévesque n’était jamais mentionné, était devenu pour ainsi dire tabou, jamais prononcé. C’est que le Parti québécois, et son aile indépendantiste dirigée par Jacques Parizeau, n’avait toujours pas fait la paix avec l’aventure du beau risque de Lévesque. Son nom était devenu tabou, jamais prononcé. Or c’est la tentative puis l’échec du beau risque qui rendaient désormais l’indépendance possible.

Pour la première fois, donc, j’introduisis dans le discours un hommage à Lévesque et un appel à tous ceux qui avaient cru en son beau risque de rentrer au bercail, puisque nous allions tous, désormais, dans la même direction.

M. Parizeau allait livrer ce discours avec beaucoup de sincérité et d’énergie. Si on avait une crainte que les militants, vétérans de toutes ces batailles et porteurs de nombreuses cicatrices, aient une mauvaise réaction à cette volonté réconciliatrice, c’était mal les connaître. Ils reçurent ce vent de fraîcheur avec enthousiasme. La phrase écrite pour clore le long passage qui appelait à l’unité retrouvée apparaît encore, parfois, dans les écrits des uns et des autres : « que le dernier entré laisse la porte ouverte, s’il vous plaît ».

C’était un peu ma revanche sur l’histoire et sur la frustration. Jouer un rôle, mineur mais réel, à un moment charnière, pour réhabiliter dans sa propre famille politique la mémoire de René Lévesque.

C’est un peu comme si, conscient de mon erreur de jeunesse, j’étais revenu m’asseoir en face de lui.

(Ce texte a été d’abord été publié dans Le Devoir.)


4 réflexions sur « Mon René Lévesque »

  1. Bonjour M.Lisée,
    C’est avec émotion que je viens de lire votre texte sur René Lévesque. J’ai 62 ans et vos propos me transportent en 1975 lors d’une assemblée du parti Québécois à St-Jérôme où M. Lévesque a fait un discours. J’avais 15 ans. Prenant mon courage à deux mains, je l’approche après son allocution pour lui poser une question sur l’indépendance du Québec. Il m’a regardée dans les yeux et a pris le temps de me répondre avec respect et intérêt comme si j’avais été une adulte, une journaliste ou toute autre personne intéressante pour lui. Je n’oublierai jamais ce moment et il m’a convaincue de voter oui au référendum de 1980.

    Lorsque j’ai appris sa mort, j’étais en stage en obstétrique à l’hôpital Ste-Justine comme externe en cinquième année de médecine à l’Université de Montréal. Le choc fut terrible. J’allais me cacher dans les toilettes entre les soins aux patientes pour le pleurer. J’ai tellement pleuré, ayant le sentiment d’avoir perdu le père de notre nation.

    En 1995, j’avais 35 ans et je pratiquais la médecine. J’étais devenue plus conformiste. Je craignais alors qu’un Québec indépendant nous appauvrisse. Cependant lors du deuxième référendum, seule dans l’isoloir, j’ai respiré un bon coup et j’ai voté OUI en me disant intérieurement, « Je le fais pour toi René! « 

    À présent, bien qu’au départ je pensais voter comme une majorité de Québécois peut-être pour celui qui à mon sens a fait du bon travail pour gérer la pandémie de Covid-19, je vais voter pour le parti Québécois, pour ce courageux jeune chef, Paul St-Pierre Plamondon que j’apprends à connaître un peu mieux et à apprécier au fil de ses annonces et de ses déclarations. Je vais voter pour le parti Québécois, car le voir disparaître serait je crois désastreux pour le Québec face au ROC, mais aussi parce qu’au fond de moi, je me dirais que René Lévesque est maintenant mort à jamais…

    Lors d’un prochain référendum, malgré mes craintes, aurais-je le courage de voter OUI encore une fois? Je me dirai peut-être seule dans l’isoloir, POUR TOI RENÉ!

  2. Et si un autre effort avec le ROC était tenté? Un effort pour convaincre le ROC que sans un Québec avec tous les pouvoirs pour conserver et faire épanouir une nation « Franco-fun » (expression utilisé par CNN pour décrire les québécois) le Canada sera totalement américanisé voire assimilé…
    Bref, la formule d’Yvon Deschamps: « Un Québec indépendant dans un Canada fort! »

  3. Merci pour vos écrits. Continuez à replacer René Lévesque à la place qu’il mérite, il fut un grand homme pour le Québec et un grand et bon premier ministre. Dommage que sa dernière année comme premier ministre fut aussi chaotique. Ça n’empêche pas que nous lui devons respect et admiration pour son administration lors de son passage à la tête du Québec,de ses années comme journaliste et vulgarisateur du quotidien à l’international.

  4. Merci M. Lisée! Ça fait du bien de vous lire! Ça fait du bien de se rappeler l’histoire de notre lutte et du courage de celui qui a ouvert la voie!

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