Monsieur Tempête et Madame Pas-de-vagues

Il a 61 ans, elle en a 54. Mais, c’est étrange, ils donnent l’impression d’être issus de générations complètement distinctes. Bernard Drainville semble porteur d’un lourd fardeau. De batailles épiques, de choix déchirants. Il en a gardé une couenne épaisse, zébrée d’impressionnantes cicatrices. Christine Fréchette semble avoir le sourire dans les yeux, le pied léger, l’entrain de celle qui a contourné les obstacles et à qui la vie a balisé un chemin vers le sommet.

Lorsqu’on lui demande ce qui la distingue de son rival, elle répond, avec raison : « la personnalité ». Les électeurs votent pour un parti, un programme, un chef. Ils votent aussi, beaucoup, pour une personnalité. Pour peu qu’elle convienne aux défis du moment.

On les sait studieux, besogneux. Les ayant côtoyés tous deux, je confirme. Nous sommes en présence de gens sérieux qui connaissent leurs dossiers, posent les bonnes questions, savent écouter et savent s’exprimer. C’est déjà ça.

J’appelle Bernard Drainville Monsieur Tempête, non seulement parce qu’il sait les affronter, mais parce qu’il lui arrive de les provoquer. Dans l’affaire de la Charte des valeurs, qu’il a déposée lorsqu’il était ministre de Pauline Marois, plusieurs approches étaient possibles. Il a choisi la plus maximaliste. Tout enrégimenter, tout de suite. Et virer ceux et celles qui ne se soumettaient pas à la nouvelle règle, quels qu’aient été leurs états de service, et même si cela offrait à nos opposants des dizaines de martyrs de la laïcité.

Je me suis longtemps demandé si cette gigantesque erreur de jugement était de son cru ou si elle lui avait été dictée par la première ministre, intransigeante en ces matières. Quelques années après cette bataille qui nous avait opposés en coulisses — et dans laquelle Bernard avait démontré une civilité et un sang-froid qui forcent l’admiration —, je lui ai posé la question. Avec sa franchise habituelle, il me répondit que non, on ne l’avait pas poussé à aller plus loin que ce qu’il avait jugé opportun. C’est une information importante.

Volontariste, Drainville peut donc aller trop loin. Mais, au moins, il va quelque part. Les lois qu’il a fait adopter comme ministre du Parti québécois (PQ) pour assainir le financement des partis politiques (le 100 $ maximum par an, c’est lui) et l’extension du vote sur les campus (qui a tant profité aux solidaires), on les lui doit aussi. Ministre de l’Éducation à la Coalition avenir Québec (CAQ), il a bravé la bureaucratie et les dogmes pour refouler les théories pédagogiques fumeuses et asseoir l’enseignement sur des données probantes, endigué l’enseignement de la théorie du genre, repoussé l’entrisme religieux, interdit les cellulaires à l’école et introduit une remarquable réforme de l’enseignement du français, y intégrant savamment la culture québécoise.

Voilà quelqu’un qui aime que les choses bougent. « C’est beau de consulter, mais parfois il faut trancher et assumer. » Ce qui s’appelle le leadership.

C’était une pichenotte à sa rivale, qui se présente comme celle qui consulte beaucoup. Pour le troisième lien, par exemple, est-elle pour ou contre ? C’est un mystère. Elle veut consulter. Les militants, les citoyens. Si ce sont ceux de la région de Québec, la réponse est toute trouvée : en avant les pépines ! Si ce sont les spécialistes ou les experts de CDPQ Infra, c’est plutôt : surtout pas ! Forte en chiffres, Mme Fréchette sait très bien que le lancement de cet ouvrage d’au bas mot 10 milliards serait la pire erreur de l’histoire des infrastructures (ex aequo, disons, avec le Stade olympique et le défunt aéroport de Mirabel). Au moment où son gouvernement rogne dans les dépenses de construction d’hôpitaux et d’écoles pour cause d’augmentation des coûts, le courage politique exigerait qu’elle dise cette vérité. Mais ce serait, à la CAQ, un suicide politique.

Cliquer pour commander. Versions numériques disponibles.

C’est là qu’on rencontre Madame Pas-de-vagues. Christine Fréchette fuit la controverse, déteste le désordre, abhorre la tempête. Elle dit maintenant bien vivre avec la loi caquiste sur la laïcité et les audaces de la CAQ sur la langue. Admettons. Il me paraît légitime de penser que, si elle avait été première ministre depuis 2018, la probabilité qu’elle ait mené ces combats est quasi nulle. Cela aurait semé trop de division. Il aurait fallu consulter davantage. Et, franchement, était-ce le bon moment ? (Airs connus.) Pour dissiper cette impression, l’ex-super ministre de l’Économie devrait nous annoncer vouloir ajouter une mesure identitaire forte à ce qui a déjà été accompli. Je serai patient.

Qu’on me comprenne bien : être experte à ne pas faire de vagues pourrait être son plus grand atout. Dans l’univers dystopique trumpien qui est le nôtre, peut-être vaut-il mieux se replier sur une figure habile, conciliante, qui arrive à avancer à pas de loup sans éveiller la bête. N’a-t-elle pas apaisé le dossier de l’immigration après le passage un peu rude de Simon Jolin-Barrette ? N’a-t-elle pas donné l’impression que les affaires étaient maîtrisées après que Pierre Fitzgibbon eut multiplié les embardées ? C’est un art.

Bernard Drainville, lui, doit étonner sur le terrain économique. Mais il doit se garder de vouloir trop se recentrer sur la question nationale. Dimanche, à Tout le monde en parle, il a refusé quatre fois d’offrir quelque critique que ce soit envers le discours insensé des plaines d’Abraham de Mark Carney. Même le libéral Charles Milliard a pris ses distances. Mais l’ancien candidat à la direction du PQ qu’est Bernard Drainville semblait vouloir flatter à ce point l’aile fédéraliste de son parti qu’il refusait de contredire le chef du gouvernement canadien.

Là-dessus, il devrait écouter sa rivale, qui disait dimanche : « Haïr le Canada n’est pas un projet de société ; s’agenouiller devant le fédéral non plus. »

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

5 avis sur « Monsieur Tempête et Madame Pas-de-vagues »

  1. À mon avis d’un côté ou de l’autre de l’assemblée nationale, les échanges entre PSPP et CF seraient plus intéressants qu’avec BD, un peu lourdeau de réaction mais un style ancien politicien qui ne répond jamais à la question. De toute façon c’est le PQ qui gagnera. Note: la PM de l’Alberta aurait pu être une bonne alliée, elle détestait les Trudeau, mais Legault, la grenouille 🐸 voulait être aussi gros que Ford, le bœuf.🐂
    Bonne journée MLisee.

  2. Bravo! Une analyse des plus juste qui démarre dès la première ligne.
    « Les mordus de polutique » c’est devenu,depuis récemment, une version une nouvelle version mièvre des Belles Soeurs. Au plaisir de vous revoir.

  3. « Sa personnalité » « la distingue ». ***
    Ç’a été là, ç’a été ça qui a, pour bcp, fait rater la « société distincte »***, il y a trois douzaines d’années. La distinction ne signifiant pas la même chose pour les anglos — (pcq [y] évoquant supériorité) —, ç’achoppé.
    Même chose ici, sa personnalité la distingue-t-elle en ce sens-ci, ou ne fait-elle que la différencier côtés style, mode, manière, forme, approche – différentes -, indépendamment de valeur(s) ajoutée(s) à/de celle(s)-ci?
    Drainville, c’est moins sa personnalité que ses idées, choix, tentatives – qui n’ont pas tjrs été des plus « appropriés ». Telle sa triste Charte des valeurs, qui avait coulé le PQ – (bien plus décisivement que le poing en l’air de l’autre – [celui en attente alors de son « ‘Moment’ »]).

    Mme Fréchette est bien fine, mais c’est là le problème, pas la solution.
    Drainville même l’est, « statégiquement » actuellement, « fin », trop.
    Pcq n’est-ce certes pas de finesse qu’il manque en ce moment en politique Q, mais bien d’élucidation, claire et nette, et d’application plus encore de ce qu’il faudrait (faire) pour que ç’aille mieux.
    Si t’as pas idée, toi, voulant être PM, de ce qu’il faudrait; s’il te faut « ‘consulter’ » à l’infini interminablement; ou si, comme M. Drainville, nonobstant ta personnalité fonceuse forceuse on ne peut plus affirmative, t’es néanmoins incapable de savoir — (de dire en tout cas) — qu’il faudrait ou ne faudrait pas ceci cela; (pcq ça pourrait déplaire à ceux-ci celles-là?… … …). Hé! et Aie!

    Bref, on n’est pas sortis du bois, on n’est pas tirés de là.
    Pcq en face, ce n’est pas mieux. C’est pire encore.
    Le chef du PQ, lui, ne l’a pas la personnalité.
    Ni idées, ni comportements de bon aloi.
    Ce n’est pas un prof d’histoire d’antan que requiert le Québec, c’est un chef d’État.
    Pas qqn qui se répand en lamentations de rétrospective**, ne faisant presqu’énoncer, dénoncer et vouloir réparer la passé; mais qqn habité de perspective et prospective, et montrant être habilité à construire un avenir, un devenir. Car…
    ** « Nicht zurück kann der Wille wollen »
    « Also wurde der Wille, der Befreier, ein Wehethäter: und an Allem, was leiden kann, nimmt er Rache dafür, dass er nicht zurück kann »…

    *** Se pourrait-il que ce qui « distingue » le plus le Québec soit la puce?
    La « puce-si-la-ni-mi-té »? (Face au danger, au « péril »… d’Inimitié?)
    Voyez comme Smith et Ford, eux, foncent dans l’tas.
    Au Québec, oh, attention!, faut faire attention, pas élever le ton.
    C’est ce que s’était empressé de sermonner un certain ministre d’Affaires sociales, à propos & à l’égard d’une mairesse dénonçant la condition d’itinérante ayant dû accoucher dans le bois — : « Qu’elle baisse le ton! »

    P. S. Si l’on se fie à l’entrée en matière du candidat Drainville, avec sa Régine Laurent : déroger d’abord, se conformer après seulement; non, ce ne sera pas « le début d’un temps nouveau ».

  4. Pourquoi une 3e chance pour ce parti qui n’a pas fait avancer le Québec pendant ses 8 ans. Peu importe Christine ou Bernard, il ne faut surtout pas se retrouver en octobre avec un gouvernement qui ne sait pas où il va.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *