Moyenne au bâton

On attendait de François Legault une nouvelle « vision économique ». Il nous l’annonçait depuis plusieurs mois. Vous étiez donc, comme moi, en équilibre précaire au bout de vos chaises dans l’attente d’une forte injection d’adrénaline économique. Il serait exagéré de dire que nous n’avons eu droit qu’à une dose homéopathique. Disons simplement, pour résumer, que M. Legault nous a annoncé avoir eu raison depuis qu’il est au pouvoir mais que, pour la prochaine année, il aurait encore davantage raison. Bref, il va continuer à faire ce qu’il a fait jusqu’à présent, mais… encore plus. (J’admets que l’inclusion de l’industrie de la défense comme « pilier » de la croissance est arrivée sur le tard. Merci, Donald !)

On se demande cependant pourquoi cet interventionniste n’a pas, auparavant, poussé la Caisse de dépôt à investir davantage au Québec, comme il entend le faire maintenant. Il nous dit qu’il compte accélérer les chantiers d’Hydro. Quoi ? Ils n’étaient pas déjà en accélération ? Et les politiques d’achat québécois. Après sept ans, on s’étonne que tout n’ait pas déjà été fait. Lorsqu’il nous dit qu’Investissement Québec va investir davantage dans l’économie, le vertige nous prend. L’ère Fitzgibbon n’aurait été qu’un avant-goût ?

Le premier ministre a saisi l’occasion de sa grande sortie pour nous offrir un des bilans comparatifs dont il raffole. Face au Canada et à l’Ontario, l’économie québécoise va mieux depuis qu’il est aux affaires.

Je ne vais pas le contredire. Je vais au contraire surenchérir. Et attirer l’attention de l’indépendantiste qui sommeille dans son subconscient sur le fait que le Québec a, depuis le dernier rendez-vous référendaire, il y a 30 ans, démontré qu’il n’était pas une province comme les autres.

Le bien connu titulaire de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, Luc Godbout, a présenté la semaine dernière à l’Institut de recherche sur le Québec une passionnante synthèse intitulée Le Québec depuis 1995 : recul ou progrès ?.

Recul, oui, si on calcule le poids démographique du Québec dans l’ensemble canadien. Nous formions 24,6 % de l’ensemble il y a 30 ans, nous n’en formons plus que 21,9 %. Ça ne fait que commencer. Bizarrement, ce recul de 2,7 points de pourcentage ne se reflète pas dans le recul de notre poids économique, qui n’affiche que –1,5 point. Comment l’expliquer ?

C’est que nous croissons, par habitant, plus rapidement que le reste du Canada : 42 % chez nous plutôt que 34 % chez eux.

Nous sommes plus travaillants. En 1995, notre taux d’emploi était à la traîne de 4,2 points, nous sommes désormais en avance de 2,6 points.

C’est parce que nos mères de famille sont plus travaillantes. En 1995, elles étaient en retard de 1,9 point, elles sont désormais en tête de 6,4 points. (Grâce aux garderies à faible coût et aux congés de maternité / paternité.)

Nous chômons moins qu’eux. En 1995, le chômage était de 1,9 point plus élevé au Québec. Aujourd’hui, il est de 1,1 point plus bas.

On paie mieux nos femmes. On les payait mieux avant aussi (84,2 % du salaire des hommes contre 81,6 % au Canada en 1997) ; on progresse en consolidant notre avance (91 % contre 87,4 %).

On est davantage sortis de l’aide sociale. Nous y étions en plus forte proportion il y a 30 ans (11,8 % contre 10,1 %). Nous avons gagné la course depuis (4,8 % contre 5,8 %).

Nous sommes devenus moins pauvres. En 1995, notre taux de faible revenu était supérieur de 3 points par rapport au Canada. Maintenant, il est plus faible de 0,6 point.

Nous sommes plus égalitaires. Au coefficient Gini qui mesure l’inégalité, non seulement nous avons légèrement réduit la nôtre (de 0,280 à 0,272), mais, le Canada étant devenu plus inégal entre-temps (de 0,293 à 0,300), nous nous distinguons davantage.

Bon, il est vrai que le gouvernement Legault nous a replongés en déficit. Mais une comparaison sur 30 ans montre qu’à l’époque, notre solde budgétaire (à –10,2 % du PIB) était pire que ceux des États-Unis, de l’Italie, de la France et du Royaume-Uni, alors qu’aujourd’hui (en 2023) il est meilleur que ceux de ces pays, à –2,8 %. Bref, leurs positions se détériorent, la nôtre s’améliore.

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C’est aussi vrai en matière d’endettement. La dette nette par habitant de nos voisins ontariens a crû de 26 % depuis 15 ans ; la nôtre a décru de 7 %.

Il est vrai qu’en 1995, les craintes quant à l’avenir économique d’un Québec indépendant ont pesé lourd sur le débat. Nous devions dire alors que, libérés des contraintes du Canada — qui concentrait ses investissements productifs en Ontario et ailleurs et nous envoyait de la péréquation en consolation —, nous pourrions prendre notre essor.

La lecture actuelle de la situation est différente. Malgré l’investissement massif du Canada ailleurs — et de façon scandaleuse dans les chantiers navals de la Nouvelle-Écosse et de la Colombie-Britannique, qui ont 90 % du pactole, dans un pipeline de 38 milliards de dollars pour l’Alberta, dans des subventions éhontées de 20 milliards par an pour l’industrie pétrolière —, nous avons réussi non seulement à tirer notre épingle du jeu, mais à dépasser la moyenne canadienne.

Et, entre autres, vous savez quoi ? En matière d’emploi, grâce à nos innovations sociales, comme les centres de la petite enfance (CPE). « Nous n’avons pas les moyens de rester au Canada », disait la semaine dernière le chef du PQ, estomaqué par la hauteur du déficit canadien. Au regard des données colligées par Luc Godbout — et de celles de François Legault —, la démonstration n’est-elle pas faite que les fils qui nous rattachent au nid canadien nous empêchent de voler plus haut encore ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Une réflexion à propos de “Moyenne au bâton

  1. LE Philosophe Q de l’heure dit pas mal la même chose eu égard à « la moyenne au bâton » (« c’est une ‘game’ de pourcentage »)
    https://www.facebook.com/watch/?v=830302486585190
    Sauf que peut-on le prendre par l’autre bout (du bâton) en arguant e.g. qu’est-ce au monticule que ça se passe (le plus); un bon lancer important plus — (quantitativement) — qu’un adroit frappé – (c’est ainsi que Yamamoto a vaincu Toronto tout récemment).

    En tout cas, ce qui s’avère remarquable chez Legault, n’est-ce pas vraiment sa « moyenne » qui compte pour lui, mais bien le bâton même. C’est d’user du bâton; grossièrement, cavalièrement, bêtement. Jouer perdant, quoi.

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