Octobre 70: la grande peur de la jeunesse

Au cœur de l’argumentaire du pouvoir, en Octobre 1970, on trouve la jeunesse. Personne, à Ottawa, Québec ou Montréal, ne pense que le Front de libération du Québec, qui détient alors deux otages, puisse traduire son discours révolutionnaire en réelle tentative de prise du pouvoir. En réelle insurrection.

Or il faut pouvoir affirmer qu’existe au Québec, à ce moment, un état « d’insurrection appréhendée» pour invoquer la Loi sur les mesures de guerre qui donne aux policiers le droit d’arrêter et de perquisitionner sans mandats, puis de détenir des citoyens pendant 90 jours.

Mais si la jeunesse étudiante, motivée par l’action du FLQ, prenait la rue, on aurait là, pensent les stratèges de la crise à Ottawa, le cocktail explosif. Le grand mérite de l’ouvrage que vient de rééditer et compléter l’historien Éric Bédard, Chroniques d’une Insurrection appréhendée, est de nous plonger dans le mouvement étudiant de 1970 et de nous donner une réelle température des lieux, au moment des événements.

Une grève avait immobilisé certains Cégeps et universités en 1968,  des leaders étudiants avaient participé une émeute célèbre, le 24 juin 1968, avant-veille de l’élection fédérale qui portera Pierre Trudeau au pouvoir. Mais derrière le brouillard des gaz lacrymogènes, nous démontre Bédard, on trouve davantage de désarroi que de détermination. Le débat interne sur les objectifs du mouvement étudiant conduit en 1969 à la dissolution de la grande association étudiante nationale, ce qui laisse le mouvement sans structure et sans leadership au moment d’Octobre. Une énorme manifestation fut organisée en 1968 en faveur de McGill français, mais ses leaders furent écartés de l’association de l’université anglophone par la suite. De même une occupation célèbre a eu lieu dans ce qui deviendra Concordia pour défendre les droits des étudiants noirs, mais cette action même allait tempérer les ardeurs étudiantes pour la suite.

Bédard démontre brillamment comment le mouvement étudiant aborde Octobre 1970 en état de désorganisation et de démobilisation. Reste que, dans les Facultés de sciences sociales francophones en particulier, les thèses indépendantistes, voire la sympathie avec le FLQ, est considérable.

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Le fil des événements

Il se passe peu de choses sur les campus entre le jour de l’enlèvement du diplomate britannique Richard Cross, le 5 octobre, et celui du ministre du travail du Québec Pierre Laporte, le 10. Comme certains syndicats, des groupes d’étudiants appuient « les objectifs » du FLQ et, comme Claude Ryan, René Lévesque et plusieurs autres, appuient l’idée de libérer les prisonniers felquistes en échange des otages.

La journée-clé est le 14 octobre. L’intellectuel du FLQ Pierre Vallières se rend à l’Université de Montréal et sa présence débouche sur le débrayage des étudiants de sciences sociales, en appui aux demandes felquistes. Le lendemain, à la très jeune UQAM, des étudiants votent la grève et occupent deux des pavillons. La direction de l’Université décide de fermer toute l’institution à titre préventif.

Le 15 au soir, quelques heures avant le début de la rafle policière qui mettra presque 500 québécois en prison, ils sont 3000 étudiants et syndicalistes rassemblés au Centre Paul Sauvé à Rosemont à reprendre les slogans felquistes, à l’appel des Vallières, Michel Chartrand et robert Lemieux. Mais une fois la soirée terminée, les 3000 militants retournent sagement chez eux.

Ils se réveilleront dans un Montréal quadrillé par des soldats. Aucune manifestation n’est organisée, aucune émeute ne vient troubler la métropole.

En braquant sa loupe d’historien sur le mouvement étudiant de la fin des années 60, Bédard remet les choses en perspective. L’agitation étudiante du temps était réelle, mais désorganisée et fragmentée. Elle ne présentait aucun danger pour le pouvoir. Elle pâlit en comparaison des mobilisations étudiantes de 2005 et surtout de 2012.

En Octobre 1970, pour observer au sein du mouvement étudiant de quoi appréhender une insurrection, il fallait une énorme dose de mauvaise foi. De toute évidence, cette mauvaise foi était au pouvoir.

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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !