Pas le goulag

Depuis que Mark Carney a eu l’idée saugrenue de réécrire notre histoire depuis le symbole de domination militaire britannique qu’est la Citadelle, la conversation politique, d’ordinaire monopolisée par les ennuis du jour, s’est attardée sur la réalité sous-jacente : les fondamentaux de notre présence au sein du Canada.

C’est rarissime, et c’est précieux. Paul St-Pierre Plamondon a consacré son discours de dimanche au rappel de certaines vérités qui fâchent. Citant Gandhi, il a noté qu’il n’y avait plus grande victoire pour le dominateur que d’avoir convaincu les esclaves de se dire heureux dans leur soumission. Marc Tanguay, pensant être ainsi réduit à l’esclavage dans la rhétorique péquiste, a réclamé des excuses. Il ne les aura pas.

PSPP aurait pu citer Pierre Trudeau. Lorsqu’il faisait campagne pour les candidats de la Fédération du Commonwealth coopératif (ancêtre du NPD), en 1956, il disait aux électeurs : « Vous vivez en esclavage, puisque vous obéissez à des chefs qui ne dépendent pas de vous. »

Il aurait pu citer André Laurendeau, qui écrivait, au lendemain de la grève de Radio-Canada, en 1959 : « L’homme que les faits désignent comme un citoyen de seconde classe, comme un colonial par rapport à une forte et inaccessible métropole, comme un nègre dont les souffrances n’éveillent aucun écho chez le maître tout-puissant : cet homme, ou bien s’écrase et consent à un esclavage moral, ou bien revendique sa dignité outragée. »

Il aurait pu citer Jean Drapeau, qui, dans un livre publié aussi en 1959, écrivait : « Allons-nous, Canadiens français, accepter mélancoliquement le destin de prolétaires — bien payés, peut-être —, d’esclaves — bien vêtus, peut-être —, mais quand même prolétaires et quand même esclaves ? » Le mot a donc déjà été utilisé, par des fédéralistes, pour définir la condition des francophones dans le Canada. Admettons que c’était déjà une exagération, une figure de style.

À l’autre bout du spectre, on trouve évidemment la citation d’un indépendantiste, René Lévesque, ayant déclaré que le Canada « n’est pas le goulag ». Le goulag étant le réseau stalinien de geôles infectes dont on ne ressortait pas toujours vivant. Il est vrai que le fondateur du Parti québécois n’a dit cela qu’après avoir échoué à faire l’indépendance.

Y a-t-il cependant, dans le Québec et le Canada de 2026, des éléments de contrainte avérés qui permettent de dire que les Québécois sont collectivement soumis à une réelle sujétion, ce que l’Académie française définit comme « l’état d’une personne ou d’un groupe qui sont soumis à la domination, à l’autorité d’autrui » ? La réponse est oui.

Prisonniers du Canada. Légalement, dans notre pays aujourd’hui, le Québec n’a pas le droit à l’autodétermination. La loi C-20, adoptée en 1999, stipule que si une majorité de Québécois, quelle qu’elle soit, votait pour son indépendance, leur choix serait soumis aux veto suivants :

1) il faudrait qu’une majorité de députés canadiens soient d’accord avec la question ;

2) il faudrait qu’une majorité de députés canadiens jugent la majorité suffisante ;

3) il faudrait que toutes les autres provinces du Canada acceptent notre départ, chacune disposant d’un veto ;

4) il faudrait que les électeurs de certaines de ces provinces votent, par référendum, pour notre départ, puisque certaines d’entre elles ont voté des lois forçant la tenue de ces consultations en cas de changement constitutionnel majeur.

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Évidemment, on peut croire, comme René Lévesque au sujet de notre autodétermination, que « personne — pas même les grandes puissances ne peuvent s’opposer à ce phénomène, donc encore moins Ottawa, qui n’est pas une grande puissance — ne pourra bloquer les décisions du peuple québécois ».

Il reste que le cadre légal canadien actuel nous interdit de divorcer sans avoir l’aval de chacun de nos partenaires. Cette loi fut adoptée en 1999 par le Parlement canadien contre l’avis de tous les partis de l’Assemblée nationale, y compris par le chef du camp du Non de 1995, Daniel Johnson. Le politologue de l’Université de Montréal Alain Noël avait brillamment résumé ce carcan canadien moderne par l’expression : « Canada, love it or don’t leave it ! »

Prisonniers de la monarchie. Je ne vous l’apprends pas, les Québécois sont massivement opposés à la monarchie et leur Assemblée nationale a unanimement renié le serment qu’ils devaient au roi. Mais ils ne peuvent s’en extraire sans l’approbation de toutes les autres provinces. C’est comme ça. En attendant, tous les immigrants devenant citoyens, y compris au Québec, doivent prêter « sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles Trois, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs ».

Prisonniers de la loi fondamentale du pays. Adoptée en 1982 sans référendum et contre le vœu des deux partis de l’Assemblée nationale, y compris le chef du camp du Non de 1980, Claude Ryan, cette constitution a restreint l’autonomie québécoise en matière de langue et d’éducation. Elle a aussi a étendu la capacité de juges nommés par Ottawa et venant majoritairement du reste du pays d’invalider nos lois. Aucun parti politique fédéral n’envisage de corriger cette situation, qui leur convient parfaitement.

La prédiction (malédiction ?) de Pierre Trudeau selon laquelle le texte allait durer « mille ans » semble s’avérer. Il est arrivé que l’Assemblée nationale vote unanimement une loi, celle sur les écoles passerelles en 2002, et que la Cour suprême l’invalide. La Cour, qui semble composée à dessein par Ottawa de juges opposés aux lois identitaires québécoises, pourra décider sous peu si nos lois sur la langue et la laïcité, adoptées en respectant à la lettre les dispositions constitutionnelles qui nous ont été imposées, doivent tout de même être invalidées. Les Québécois ont été appelés en 1992 à se prononcer sur une version présentée comme améliorée de cette constitution. Ils ont dit non à 57 %. Elle s’applique quand même.

Prisonniers de niveaux d’immigration non consentis. On pensait avoir réussi, en 1991, à obtenir un contrôle partiel mais réel des flux d’immigration au Québec, au terme d’une entente où Ottawa nous déléguait le dernier mot sur la sélection de tous les travailleurs immigrés, y compris temporaires. Mais, en 2014, en violation de l’entente, Ottawa a inventé un nouveau programme de travailleurs temporaires emprunté depuis par des centaines de milliers de personnes. Une aggravation des crises du logement et des services publics s’en est suivie, ainsi que l’augmentation de l’utilisation de l’anglais au travail. En 2018 et en 2022, le gouvernement de la Coalition avenir Québec fut élu avec « le mandat fort » de rapatrier les pouvoirs en immigration. Ottawa a dit non.

Si la sujétion décrit une situation où d’autres que nous ont le dernier mot sur notre sort, à partir de normes ou de structures qui nous ont été imposées, alors nous sommes des sujets.

Ce n’est pas le goulag, non. Mais constitutionnellement, juridiquement et politiquement, c’est une prison. Nous ne sommes pas des esclaves, non. Mais certains d’entre nous sont, de toute évidence, parfaitement satisfaits de cet état de sujétion et catastrophés à l’idée qu’un jour, on puisse choisir de s’en libérer. Je ne pense pas que Gandhi les approuverait.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

3 avis sur « Pas le goulag »

  1. Que dire de plus?
    Les Québécois ont toujours été « satisfaits » du statu quo: Un emploi un char, des vacances dans le sud etc.. Notre intelligentia, culturelle et économique est aussi complice de ce statu quo car ils en sont les grands bénéficiaires.
    Il ne faut pas oublier que la région de Montréal, qui est inondée d’anglophones souvent unilingues, et d’immigrants qui eux échappent à notre intégration est un obstacle démographique et politique à tous ce que les francophones désirent.

  2. Merci, M. Lisée!
    Si le roi Charles III continue de parfaire sa connaissance de la langue française, comme il l’a déjà démontré à plusieurs reprises, et qu’il l’utilise pour communiquer avec les Canadiens quand il vient au Canada, Comme Gandhi alors, il pourrait se mettre dans le chemin de Doug Ford ou même dans celui de la gouverneure générale du Canada (qui nous coûte très cher aussi), lesquels refusent encore de s’exprimer correctement dans nos deux langues officielles et refusent aussi de reconnaitre à quel point les Québécois construisent une économie forte et propre en Amérique du Nord et pour la postérité. L’élève a dépassé le maître… Nous avons aussi une culture et une franchise que beaucoup d’Américains nous envient en ce moment. Avec toute cette évidence qui se déploie à l’international, le « RoC », qui cherche désespérément à se démarquer des Américains et aussi dans toutes les Amériques, n’a plus tellement le choix. Le « RoC », comme le font d’ailleurs très bien les Québécois depuis si longtemps, peut s’exprimer beaucoup plus souvent dans cette très belle langue française. Le Mexique, le Brésil, …s’en réjouiraient aussitôt je crois.
    Le Parti Québécois a fait un bon travail, Robert Bourassa l’avait fait aussi. M. Legault a fait du bon travail aussi, compte tenu qu’il avait le 47e président des USA dans les jambes. Ce n’est pas rien.
    Cordialement,
    Guy J.J.P. Lafond (VELO) – in
    Un esprit sain dans un corps sain à la conquête d’une conscience universelle et propre.

  3. Bonjour Mr Lisée, je suis originaire de Thetford, vous êtes allé à l’école avec mon cousin André Côté.

    Je me demandais qu’est-ce qui arriverait si après une victoire du PQ, PSPP signait une entente commerciale et financière du Gouvernement Américain et d’une grande banque Américaine, préréférendaire ayant des avantages marqués vs le Canada. Cette entente signée deviendrait active le lendemain d’un référendum gagnant.
    Ceci aurait une incidence importante sur le vote indépendantiste. J’aimerais bien vous lire sur cette option.

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