Paul Bégin : les colères d’un indépendantiste

Le petit Paul s’est cassé les deux poignets. La douleur est insupportable. Assis sur une chaise roulante à l’hôpital de Chicoutimi, ses poignets sur les genoux, l’enfant de douze ans attend. Mais nous sommes en 1955. Alors il n’attend pas d’abord les soins. Du moins c’est ce qu’il finit par comprendre. «On attend de savoir, avant de prendre la décision de me soigner, si mes parents sont solvables.» Ils le sont. Mais Paul réalise en cet instant que l’argent mène le monde. Même pétant de santé, le jeune Bégin est turbulent, colérique, un « faisant-mal», dit-on à l’époque.

« Je n’en peux plus, écrit-il. Tout à coup, la religieuse qui semblait en charge de l’endroit où je me trouvais s’est penchée, devant et dos à moi, pour accéder à un classeur. Le temps de le dire, elle s’est retrouvée, forte d’une puissante poussée de mes deux pieds sur son postérieur, le visage écrabouillé dans ce classeur.»

La pauvre n’y était sans doute pour rien. Mais elle était la seule figure d’autorité disponible pour subir le courroux de l’enfant face à l’injustice. «Cette marque au fer rouge, parce qu’elle en fut une, m’a accompagné tout ma vie et m’accompagne encore aujourd’hui» écrit Bégin dans son récent ouvrage À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002).

Le livre se termine sur une colère presque identique. Ministre de la Justice, Bégin est sur la table d’opération, tentant de sauver un oeil malade. Ce n’est qu’une fois libéré des mains des chirurgiens qu’il apprend que, dans l’intervalle, le bureau du premier ministre Bernard Landry a tranché, contre son avis, dans un dossier chaud. Les procureurs en grève exigeaient qu’un arbitre tranche leur litige et impose sa décision à l’État, ce qui ne se fait jamais. M. Landry insiste pourtant et choisit ce moment pour imposer sa décision. Ulcéré, Bégin donne, politiquement parlant, un grand coup de pied au PM : il démissionne de son poste de ministre, quitte le caucus péquiste et dénonce l’immobilisme indépendantiste de son alors ex-chef.

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Deux parcours

En 750 pages, Paul Bégin raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, notamment l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la réforme des tribunaux administratifs et la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Ministre de l’environnement, c’est lui qui a posé les bases de la Politique québécoise sur l’eau et il fut la voix du Québec lors de la rencontre historique de Kyoto. Comme ministre responsable de la Capitale nationale, il allait préserver les berges du Saint-Laurent de la menace de planteurs de condos et permettre que s’y installe ensuite la magnifique promenade Champlain.

Il brosse aussi le portrait du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Bégin encore étudiant s’engage dans le RIN de Pierre Bourgault. Devenu avocat à Québec il offre ses services juridiques aux candidats péquistes dès les années 1970. Il devient militant actif dans les instances du PQ de Québec par la suite et vit très durement la décision de Lévesque d’engager son gouvernement dans le « beau risque » d’un renouvellement du fédéralisme après l’arrivée au pouvoir du conservateur Brian Mulroney.

Un résistant du beau risque

Cette période 1984-1985 provoque une crise majeure au sein du gouvernement Lévesque et au sein du parti. L’intérêt de l’ouvrage de Bégin est de nous raconter cette histoire du point de vue du militant outré de voir la démocratie péquiste mise à mal par les retournements du chef. La région de Québec, dont Bégin était le président, et sa circonscription de Jean-Talon représentaient des bastions forts de la rébellion anti-beau risque.

Bégin raconte comment une assemblée générale de Jean-Talon qui devait sans surprise se solder par l’adoption d’une résolution anti-beau risque et l’élection de délégués opposés à ce virage se déroula d’une façon complètement surréaliste. Cette circonscription de Québec est le lieu de résidence de beaucoup de membres de cabinets ministériels, donc des porteurs réguliers de cartes du parti, mais jamais présents lors des activités du comté. Ce soir-là ils se présentent en nombre suffisamment important pour former la majorité des militants et, selon un ordre de marche bien établi, faire voter des résolutions et élire des délégués pro-beau risque. Bégin est livide. Il affirme qu’avant la rencontre, René Lévesque lui-même a téléphoné à la présidente de l’exécutif de Jean-Talon pour lui annoncer ironiquement qu’elle allait « passer une très très belle soirée ».

Pour le congrès qui suit en janvier 1985 et qui verra la victoire de la position du chef, Paul Bégin propose aux résistants de quitter la salle des délibérations au moment où le vote aura été pris. C’est ce que René Lévesque avait fait, au PLQ en 1967, lorsque les militants libéraux avaient rejeté sa proposition de souveraineté-association. Bégin a une autre idée: faire signer par tous ces partants un « registre de la dissidence » au sortir de la rencontre, sous le feu des caméras. Bégin décrit la scène:

« Conformément au plan prévu, j’empoignai le bras du Dr Camille Laurin et tranquillement, très tranquillement, je l’entraînai dans les allées du plancher du congrès. Au départ de notre marche, nous avions environ les deux tiers de la salle à traverser. À ce moment-là, seuls quelques délégués préalablement informés nous ont suivis. Mais très rapidement les délégués orthodoxes [anti-beau risque] ont compris ce qui se passait et, en nombre grandissant, ils nous ont emboîté le pas.» Au final, environ le tiers des délégués les ont suivi. Le PQ était désormais « irrémédiablement divisé en deux».

Pas tout à fait, car lorsque Jacques Parizeau reprend le flambeau en 1988, il appelle Paul Bégin à son secours. Il en fait d’abord le trésorier du parti, puis son vice-président. À ce titre, lors des manœuvres entourant la mort de l’entente du lac Meech en 1990 et la campagne référendaire de Charlottetown en 1992, Bégin fait partie du petit groupe de stratégie se réunissant le lundi autour de M. Parizeau et comprenant Bernard Landry, Jean Royer (chef de cabinet) et quelques autres. Il est dans le premier cercle. Il sera finalement candidat à l’élection de 1994.

Dans le camp Parizeau

Il est intéressant de constater (et dans mon cas, d’apprendre) que Royer était suffisamment allumé à l’intransigeance indépendantiste de Bégin pour aller l’aviser en privé des décisions prises par M. Parizeau et qu’il aurait pu réprouver. C’est le cas en ce qui concerne, d’abord, l’entente stratégique avec l’ADQ et le Bloc et, ensuite, la désignation de Lucien Bouchard comme négociateur en chef pendant la campagne. Bégin était opposé à l’entente, car insuffisamment indépendantiste à son goût, mais n’allait pas contredire le chef publiquement. Il comprenait ensuite l’importance de la désignation de Bouchard même s’il se méfiait du personnage.

Pour cette période, Bégin réserve ses mots les plus durs à Bernard Landry. Un peu de contexte. Depuis la prise du pouvoir en septembre 1994, deux hypothèses étaient évaluées quant au moment de la tenue du référendum: printemps ou automne 1995. La stratégie indépendantiste connaissant des ratés au début de 1994, M. Parizeau a pris la décision d’annoncer en mars que les Québécois n’étaient pas, pour l’instant, prêts à voter, repoussant ainsi l’échéance à l’automne.

C’est le lendemain de cette annonce de M. Parizeau que Bernard Landry prononce sa célèbre déclaration selon laquelle « je ne veux pas être le commandant en second de la brigade légère qui fut exterminée en Crimée en vingt minutes à cause de l’irresponsabilité des chefs. Nos troupes ne veulent pas être envoyées à l’abattoir.»

La déclaration était tellement forte que plusieurs pensent depuis qu’elle a précédé, et provoqué, la décision du report du référendum à l’automne. Le ministre Bégin, lui, se souvient très bien que ce n’est pas le cas. Il pense surtout qu’elle a eu un impact dommageable sur la mobilisation des troupes:

« Cette déclaration était incontestablement l’intervention la plus négative et la plus préjudiciable à la cause souverainiste que l’on avait pu entendre jusque-là; elle était également la plus destructive et la plus mesquine à l’égard du chef de la cause souverainiste. Elle dépassait même en petitesse la déclaration du président de la Standard Life, Claude Garcia [qui avait dit qu’il fallait « écraser » les séparatistes].»

Sous Bouchard, une impatience qui monte

Des années Bouchard, outre son activité ministérielle, Bégin raconte sa participation aux travaux entourant le déluge au Saguenay, puis des lendemains de la crise du verglas. Il relate entre autres une rencontre houleuse du conseil des ministres où Hydro-Québec a tenté de faire voter en urgence une autorisation de construction, non seulement d’un approvisionnement supplémentaire pour Montréal ce qui était défendable, mais de deux interconnections nouvelles vers les USA et l’Ontario. La décision aurait permis de court-circuiter la procédure normale de consultation. Il a fallu un temps avant que Bégin, à l’environnement, comprenne la manœuvre, révélée lorsque sa collègue Rita Dionne-Marsolais a vu qu’une note de bas de page des documents distribués laissait entendre que ces travaux ne pourraient se réaliser avant quelques années. Donc qu’il n’y avait pas d’urgence.

Bégin n’en parle pas, mais je me souviens qu’il intervenait souvent en Conseil des ministres pour s’inquiéter de l’absence de stratégie souverainiste. J’estimais qu’il avait bien raison. Il explique cependant comment l’atteinte du déficit zéro fut une période difficile, glauque, démobilisante. Il raconte aussi l’épisode Michaud, le vote tenu dans la précipitation, son regret d’avoir participé à cette injustice, puis sa volonté de la réparer en présentant les excuses d’un plus grand nombre possible de ses collègues.

À quand le prochain référendum ?

Au moment de la démission de M. Bouchard, Bégin est évidemment sollicité par les deux aspirants à sa succession: Bernard Landry et Pauline Marois. Dans un premier temps, il refuse de se commettre, affirmant ne vouloir appuyer qu’un chef qui s’engagerait à tenir un référendum sur l’indépendance avant la fin du mandat en cours (on était en 2000, donc avant 2003). Dans un revirement qui manque singulièrement de clarté, Bégin décide d’appuyer Landry qui, pourtant, n’adhère pas à cet engagement. (Marois non plus mais, rapidement, elle se désiste.) Le militant a-t-il senti, là, que s’il n’embarquait pas dans la charrette du futur chef qui se remplissait rapidement d’aspirants-ministres, son avenir ministériel à lui serait compromis ? C’est une question ouverte.

Sur l’horizon référendaire, Bégin n’en pense pas moins que la désignation de Gilles Baril comme responsable de l’organisation électorale incarne la lueur d’espoir qu’il entretenait pour une consultation prochaine. Surchargé de responsabilités et brûlé par une série de déconvenues, y compris lors de partielles, Baril démissionne.

S’ensuit un chassé-croisé où Bégin intervient à répétition au conseil des ministres en faveur d’une échéance souverainiste claire et où il pousse le premier ministre à se commettre. Landry ayant déclaré au Devoir que c’est en pays souverain que Québec recevrait le Sommet des Amériques en 2005, Bégin en tire la conclusion logique qu’il faudra donc un référendum dans l’intervalle. Lors d’un conseil des ministres, il dit aux journalistes toute la joie que lui inspire une telle décision, seulement pour se faire rabrouer vivement une fois le point de presse terminé.

Peu après, en privé, Landry lui annonce avoir bien réfléchi et avoir décidé de s’engager à tenir ce référendum en cas de réélection. L’annonce doit en être faite lors d’un Conseil national tenu à Gatineau le 9 septembre 2002. Mais Landry se ravise et annonce à ses ministres et députés réunis en matinée qu’il ne fera pas cette annonce. Aucune discussion n’est permise. Bégin, hors de lui, quitte la pièce et la ville, s’assoit à une terrasse et rédige brouillon sur brouillon de lettres de démission. Une fois calmé, il prend plutôt la décision de terminer son mandat et de ne pas se représenter.

C’est le mois suivant qu’a lieu la grève illégale des 300 procureurs du Québec, immobilisant l’action gouvernementale dans les Palais de justice du Québec. Bégin s’apprête à recommander une loi spéciale de retour au travail ce mercredi de conseil des ministres, quand la rétine de son œil gauche se décolle, l’obligeant à passer ce mercredi sur la table d’opération. (Cinq ans auparavant, un autre décollement lui avait fait perdre une partie de sa vue à l’œil droit.) Il apprend le lendemain que le premier ministre a ignoré son avis et agi sans l’avertir.

Tirer sa révérence

« Que ressent-on vraiment, me direz-vous, en apprenant qu’un geste aussi incompréhensible et brutal que celui énoncé plus haut a été posé à votre égard par votre premier ministre ? De la colère ? Non. Une très très grande colère ? Non plus. Une considérable frustration, alors ? Pas vraiment, non plus ! Je dirais plutôt qu’on ressent, de manière plus profonde encore que la colère et la frustration, un sentiment de trahison, une impression de petitesse de la part de celui qui a posé un tel geste et surtout un profond mépris à son égard.»

En fait, Bégin se demande si Landry ne l’a pas fait exprès pour le pousser à la démission. «N’étais-je pas devenu pour Landry cet emmerdeur qui n’arrêtait pas de lui pousser dans le dos pour qu’il prépare un référendum ?»

L’aventure politique de Paul Bégin est à l’image de celle de dizaines d’autres membres des gouvernements du Parti Québécois. Grand serviteur de l’État, ministre infatigable, Paul Bégin fut un des participants-clés de la modernisation et de la démocratisation de la justice de la nation. S’il avait été militant puis ministre d’une formation politique non indépendantiste, il tirerait de son parcours une fierté sans partage.

Mais cela ne suffit pas pour ceux qui, comme lui, moi et des milliers d’autres, ont choisi l’action politique aussi et surtout pour accomplir la plus grande réforme nationale qui soit, l’indépendance. Le résumé que je fais ici du livre de l’ex-ministre ne signifie pas qu’il a eu raison sur tout et à chaque fois, ni qu’il ait toujours bien lu la conjoncture. Mais sa résilience et sa constance méritent le respect. Comme plusieurs de ses colères.

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L’homme qui voyait grand

L’historien Denis Vaugeois consacre un petit livre à son cousin, l’homme-à-idées Sylvain Vaugeois. Sans ce dernier, Montréal ne serait pas un des pôles internationaux du jeu vidéo. La Cité du multimédia est aussi née dans sa caboche. L’auteur trace le parcours de cet idéateur impénitent et passe en revue les autres propositions qui, elles, n’ont pas vu le jour.

J’en nomme deux: faire de l’aéroport alors vide de Mirabel un hôpital international privé pour soigner les riches du monde entier et verser les revenus au trésor québécois. Établir, non un TGV, mais un Maglev — train à suspension magnétique — entre New York et Montréal et le faire arriver non loin du Centre Bell à un nouveau terminal doté d’une chute artificielle de 100 mètres ! L’homme nous a quitté, à 46 ans, victime de ses démons. Il aura été, pour le Québec, toute une étoile filante.

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