Peine d’amour, Juste colère

En ces temps de fragilité pour la liberté d’expression, il faut saluer le cran avec lequel l’écrivaine Kim Thúy utilise la sienne. Il faut aussi reconnaître la fougue avec laquelle ses contradicteurs ont réagi. On assiste donc à un sain exercice de débat public, sur un sujet essentiel, entre Québécois. Si tout le monde pouvait rester poli, ce serait encore mieux.

J’aimerais verser au dossier des éléments rarement abordés. D’abord sur la représentativité des personnes qui affirment parler au nom des immigrants. Il faudrait pour le savoir demander aux immigrants actuels ce qu’ils pensent des niveaux d’immigration. Heureusement, on peut toujours compter sur l’ami Jack Jedwab, de l’Association des études canadiennes, pour poser les questions qui choquent.

Il a publié il y a à peine trois mois un sondage Léger. Il révèle qu’au Québec, 43 % des immigrants estiment que « trop d’immigrants viennent en ce moment au Canada ». Cela monte à 57 % au Canada. Une majorité claire. Et à peine moins forte que la proportion de non-immigrants, 60 %, qui a le même avis. Nous avons ici un beau cas d’intégration réussie de la population immigrante dans nos débats internes. Jack a voulu savoir si cette intégration est aussi robuste chez les membres des minorités visibles. Absolument. Chez eux, 61 % estiment qu’il y a trop d’immigrants, une conviction partagée par un plus léger pourcentage de Blancs, 58 %. En plus, il y a beaucoup d’indécis. Lorsqu’on les répartit, on trouve 72 % d’immigrants au Canada (et 54 % au Québec) qui estiment que le robinet est trop largement ouvert. C’est quand même bizarre qu’on entende si peu leur point de vue. N’ont-ils pas, eux aussi, la liberté d’expression ?

Faut-il moralement les gronder ? N’est-il pas plus grave pour un immigrant, qui a quitté la précarité de sa contrée d’origine pour trouver ici une terre d’espoir, de vouloir fermer la porte aux suivants, que pour un natif qui n’a pas vécu cette expérience et qui y est moins sensible ? Ne devrait-on pas leur dire, pour citer Mme Thúy, que « soudainement, on pointe tous ceux qui ne sont pas du bon groupe comme étant la cause, la source de tous les problèmes de notre société » ?

Je ne partage pas cette sévérité. Je pense au contraire que, comme les autres citoyens, les immigrants savent faire la part des choses. Accueillir, par vagues successives, les victimes de catastrophes naturelles ou politiques — Vietnamiens fuyant la dictature communiste, Chiliens traqués par la dictature de Pinochet, Haïtiens fuyant le tremblement de terre, Ukrainiens fuyant l’invasion russe — sollicite chez tous la même veine humanitaire.

Mais l’entrée soudaine de centaines de milliers de personnes, par le fait de Justin Trudeau et son équipe de ministres irresponsables — et contre l’avis de leurs hauts fonctionnaires –, dans une société où les services publics et le logement étaient en équilibre précaire, c’est l’exact contraire de l’humanisme. On sait avec certitude que l’afflux d’une immigration débridée est l’une des principales causes de la crise du logement. On sait avec certitude que la hausse des loyers est la principale cause de l’augmentation de la précarité dans toute la classe moyenne inférieure et de la ruée vers les banques alimentaires. On sait avec certitude que cette hausse des loyers est la principale cause de l’augmentation du nombre d’itinérants, dans toutes les régions du Québec. On sait avec certitude que l’afflux d’immigrants a fait entrer en 2023 dans le système scolaire 16 000 élèves de plus, nécessitant près de 3000 embauches. Cette pression additionnelle est venue exacerber les problèmes d’un réseau à bout de souffle, où un nouvel enseignant sur cinq décroche pendant ses premières années.

Est-ce la faute d’un groupe d’étrangers ? Absolument pas. Chaque nouvel immigrant venu chez nous a fait le bon choix : nous aurions fait le même à sa place. Mais c’est la faute d’un groupe de gouvernants qui, par idéologie et par calcul politique, a provoqué chez les citoyens de ce pays, natifs et immigrants, davantage de misère, de pauvreté, d’itinérance, de précarité. S’il faut exprimer une peine d’amour ou une juste colère, c’est envers eux — et non envers les immigrants, et encore moins envers les Québécois — qu’il faut la diriger.

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Je viens de parler de calcul politique. C’est un non-dit du biais systémique libéral envers davantage d’immigration. Lorsqu’une personnalité devient candidate du Parti libéral, du Québec ou du Canada, son directeur de campagne lui explique immédiatement que son porte-à-porte et son pointage vont se concentrer d’abord dans les secteurs de sa circonscription issus de l’immigration. C’est là que le vote libéral est le plus concentré. C’est celui qu’il faut « faire sortir ». Le candidat libéral comprend donc, en 24 heures, que sa survie politique dépend principalement des électeurs issus de l’immigration. Et que plus il y en aura, plus il lui sera aisé de gagner ses élections. S’il se sent investi de la mission de faire échec aux séparatistes, cette conviction sera plus forte encore.

Au congrès de 2023 du Parti libéral du Canada, le sondeur Dan Arnold avait donné la formule. Comparativement aux électeurs nés ici, ceux nés à l’étranger offraient 19 % davantage d’appui aux libéraux. Le conflit d’intérêts est patent. Est-il permanent ? Maintenant que la majorité des immigrants estiment que la politique libérale d’immigration est calamiteuse, peut-être se tourneront-ils vers les vrais humanistes : ceux qui ont le courage et la lucidité de mettre le bien commun, et non l’apparence de sensiblerie, au centre de leur action.

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

3 avis sur « Peine d’amour, Juste colère »

  1. Voici une belle étude de cas à faire. Il me semble que l’enjeu de l’immigration et sa gestion illustre les écueils de notre système politique partisant. Par exemple on y retrouve la notion de conflit d’intérêts (jusqu’à quel point les partis politiques mettent de l’avant leur propres intérêts avant ceux du bien commun?). On y retrouve aussi comment les partis utilisent études et média pour influencer l’opinion publique en leur faveur.

  2. Bonjour.
    Votre texte fait du bien et trace la ligne dans le débat actuel. Merci !!!
    Concernant un autre débat, je me demandais s’il vous est possible d’obtenir l’information suivante, pcq je n’y arrive pas….
    J’aimerais connaître les statistiques de responsabilité lors d’accident de la route impliquant une voiture avec un piéton ou un vélo.
    Autrement dit, lorsqu’il y accident grave, il y a enquête pour déterminer ce qui s’est passé et éventuellement déterminer à qui la faute.
    Des statistiques sont disponibles pour étayer les accidents sous différents angles, mais l’aspect de responsabilité est absent.
    Croyez-vous que c’est possible de trouver cette information ??
    Merci !!!

  3. Sujet digne d’intérêt. Tant mieux si de nombreux immigrants sont aussi d’accords avec le fait qu’on reçoit beaucoup d’immigrants.
    Par contre, l’enjeux soulevé par l’auteure me semble d’une grande importance. Je pense que la manière dont le PQ et la CAQ parlent de l’immigration depuis quelques années pose aussi problème dans les perceptions qu’en ont les immigrants ou enfants d’immigrants. Sans parler de l’impacte de la charte des valeurs, ou loi 21, qui ont laissé l’impression d’un nationaliste défensif ou de fermeture. Et ai-je besoin de parler « des votes ethniques » de Parizeau? On en sent encore les effets.
    Michel David a bien parlé de l’enjeu dans un article récent du Devoir intitulé « Les jeunes, l’indépendance et le PQ ». : « Il est vrai que la capacité d’accueil a ses limites et que le Québec n’a pas à rougir de son hospitalité. Il ne saurait non plus être question de tolérer des tentatives d’endoctrinement comme celles qui ont été découvertes à l’école Bedford. Le PQ serait néanmoins bien inspiré de manifester plus de bienveillance pour l’immense majorité des immigrants qui ne demandent pas mieux que de contribuer à l’enrichissement du Québec dans le respect de ce qu’il est. De nombreux jeunes pourraient alors le voir d’un autre œil.  » Je pense que ça parle de ce que Kim Thuy dénonce. Qu’en pensez-vous?

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