Redresser le français: mode d’emploi

J’écrivais dans un texte précédent Affaibllir le français: mode d’emploi, combien était précaire la situation de la langue, notamment à Montréal.

La difficulté lorsqu’on discute de la question est que les éléments du déclin sont réunis, mais que son effet ne sera complètement mesurable que dans les années à venir. Certains indicateurs, pris isolément, peuvent même soutenir un discours jovialiste (utilisé jusqu’à très récemment par le PLQ, notamment, et plusieurs chroniqueurs.) La réalité est que si on figeait la situation linguistique québécoise à son niveau actuel, la prédominance du français se maintiendrait sur le long terme.

(Une version écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Mais nous sommes un peu comme un groupe sur un canot, ramant contre le courant, sur une rivière qui débouche sur une spectaculaire chute d’eau. Avant la loi 101, nous ramions très peu, et le courant nous rapprochait de la chute à une vitesse de, disons, 10 noeuds. Grâce à la loi 101 et à ses effets, nous avons ramé suffisamment fort pour avoir ralenti à 5 noeuds notre vitesse vers la chute. De la rive, des spectateurs applaudissent ce grand succès. Mais à moins de ramer jusqu’à annuler la force du courant, donc 0 noeuds, ou l’inverser, l’échec est assuré.

Petit rappel

L’histoire est connue mais mérite d’être rappelée. Arrivé au pouvoir en 1976, le Parti québécois héritait d’un déclin mesurable du français. Au centre-ville de Montréal, l’anglais s’imposait, souvent unilingue, sur les affiches. Parmi les enfants d’immigrants, 85 % choisissaient l’enseignement public en anglais, langue incontestée du succès. Au travail, la langue de travail était celle du patron, anglophone dans 83 % des cas.

René Lévesque ne savait pas, en donnant le dossier de la langue à Camille Laurin, que ce dernier proposerait, non pas une réforme, mais une révolution. Laurin avait compris que pour mettre fin au déclin d’une langue, il faut certes changer les lois, mais surtout bousculer les esprits. Faire savoir qu’une nouvelle ère commence. Qu’une nouvelle normalité s’installe.

Presque un demi-siècle plus tard, l’élan impulsé par Laurin s’est épuisé, rogné notamment par des juges fédéraux, une immigration linguistiquement désastreuse et un grave affaiblissement de la notion de français langue commune dans la métropole. Que faire ?

De petites réformes bienvenues, d’autres mesquines

Il y a dans les besaces des réformistes de bonnes mesures, à portée limitée. Étendre la loi 101 aux 175 000 salariés d’entreprises à charte fédérale. Faire de la connaissance du français une condition d’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec. Obliger toutes les entreprises à traiter en français avec l’État québécois. Que du bon pain.

Puis il y a le pinaillage contre-productif : enlever à des municipalités leur statut bilingue, ce qui ne change rien au bilinguisme de leurs services ; interdire à des hôpitaux de régions d’offrir des services en anglais, comme si les blessés avaient besoin d’un test linguistique et comme si le niveau de bilinguisme réel actuel des médecins et des infirmières ne rendaient pas cette mesquinerie caduque ; faire en sorte que l’État ne puisse parler l’anglais qu’aux seuls membres de la « minorité historique ». Chouette idée, mais comment les reconnaître, au téléphone ?

Il faut être à la fois plus sérieux et plus ambitieux. Marquer, par l’ampleur des mesures prises, qu’un véritable virage s’opère.

Oser un vrai virage : immigration francophone

Plus d’un demi-million de personnes sont entrées au Québec ces vingt dernières années sans connaissance du français. Ils n’auraient jamais pu immigrer au Royaume-Uni sans connaissance de l’anglais (pourtant nullement en déclin) y compris pour des séjours courts ou du travail saisonnier. On pourrait simplement copier-coller ici la politique linguistique d’immigration britannique, en substituant le français à l’anglais, et le tour serait joué. Car c’est, numériquement, le facteur de déclin le plus important.

Le tabou du contrôle linguistique au point d’entrée doit tomber. Chaque fois qu’on l’aborde, on nous répond que tel ministre, tel banquier, tel artiste n’aurait pu immigrer sous un tel régime. Bravo. Mais seuls ceux qui sont passés au français participent à ce concert. On n’entend pas les autres, notamment les 50% qui ont fait un transfert linguistique vers l’anglais. C’est comme si on évaluait la saison 2019-2020 du Canadien en ne comptant que les parties gagnantes. Le déclin ne peut être renversé que si la connaissance du français au point d’entrée est obligatoire (et que si les réfugiés sont payés pour l’apprendre en arrivant). Tous les rapports nous le disent : avec un taux d’échec de 90 %, mesuré par la vérificatrice générale du Québec, la francisation n’a donné, ne donne et ne donnera que des résultats médiocres.

Parmi les nombreux commentaires suscités par ce texte dans Le Devoir, je retiens celui d’Anne Bernard, qui a longtemps oeuvré au ministère de l’immigration du Québec:

« Toute politique doit être incarnée dans la réalité. Voici un exemple: La ministre de l’Immigration sous le gouvernement de Pauline Marois, Mme Diane de Courcy, avait amorcé un virage notable en matière de sélection des immigrants ( catégorie travailleurs qualifiés uniquement) en exigeant un niveau de connaissance élevé du français ( niveau 7 = intermédiaire avancé) pour obtenir des points a la grille de sélection.

C’est alors qu’un mouvement important s’est opéré dans cette catégorie d’immigrants qui n’avait aucune connaissance du français. Je prends pour exemple les candidats provenant d’Iran. Avant cette exigence, ces candidats utilisaient la porte d’entrée du Québec et étaient sélectionnés sans connaissance du français ( et pouvaient obtenir des points s’ils avaient une connaissance de l’anglais). Bon nombre d’entre eux quittaient pour l’Ontario se sentant davantage anglophiles car ils immigrent au Canada et non au Québec. Les autres se fondaient a la minorité anglophone. Avec cette exigence de niveau 7, les Iraniens se sont mis a s’inscrire intensivement, en Iran, à leurs frais, à tous les cours de français offerts par les Alliances françaises afin d’être en mesure d’obtenir des points a la grille de sélection et être sélectionnés. Un changement majeur s’est opéré.

Toutefois il était possible et il est toujours possible d’être sélectionné au Québec sans connaissance du français. Concrètement parlant, il nous faut exiger que la connaissance du français de niveau 7 devienne obligatoire dans la sélection de nos immigrants, sans quoi nous n’atteindrons jamais nos objectifs, peu importe les énoncés politiques
les plus vertueux. » 

Le flot anglicisant de l’éducation post-secondaire

À Montréal, le flot anglicisant est amplifié par les succès des établissements postsecondaires anglophones, à la fois chez les jeunes Québécois et chez les étudiants étrangers qu’on compte désormais en dizaines de milliers. Aucune action marginale ne suffira à changer cette dynamique.

Pour obtenir aujourd’hui un résultat équivalent, dans le réel et dans le symbole, aux mesures de Camille Laurin, il faut assumer enfin concrètement l’idée que le français doit être, pour tous, la langue commune. Qu’elle doit donc être une composante incontournable de l’éducation.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Beaucoup sont fixés sur l’idée d’étendre la loi 101 au cégep et d’ainsi fermer leurs portes aux francos et allos qui n’ont pas transité par l’école primaire ou secondaire anglophone. Mais cela signifie enfermer les inscrits restants, jeunes anglos et allos et des milliers d’étudiants étrangers, dans un univers parallèle où le français est facultatif. C’est ainsi qu’on se retrouve avec un jeune anglo montréalais sur quatre qui avoue ne pas parler le français.

Le cégep est le passage obligé de tous les techniciens, professionnels, ingénieurs et élites du Québec. Si on croit sérieusement que tous ces diplômés vont travailler en français dans nos entreprises et nos établissements, il faut tirer la conclusion logique : au Québec, tous les étudiants, de toutes les langues et de toutes les origines doivent faire et réussir leur cégep en français.

Rien dans la constitution canadienne qu’on nous a imposée en 1982 ne protège l’enseignement post-secondaire anglophone ou francophone. Il n’y est question que de l’enseignement « primaire et secondaire ». Il y aurait certainement contestation, mais ce serait dans le fol espoir que la Cour suprême invente du droit nouveau pour trouver un droit post-secondaire là où il n’existe pas. Des anglos auraient bien sûr toujours le droit d’aller dans des collèges anglos non-subventionnés aux droits de scolarités très élevés. Mais même en ce cas, on pourrait faire en sorte que ses diplômés soient assujettis à un examen de français obligatoire et, si on le désire, à une session d’immersion obligatoire en cégep francophone.

Il nous est donc parfaitement loisible de décréter que tous les cégeps anglophones devront devenir francophones dans un délai de, disons, dix ans. La mesure sera structurante en amont, forçant les high schools à bien préparer leurs élèves à cette étape exigeante. D’ailleurs, sait-on que 12 % des profs de Dawson et 20 % de ceux de Vanier sont francophones ? Dans son excellent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix nous apprend que cette proportion est de 26 % au cégep Champlain, de 44 % à celui de Lennoxville et de 63% à celui de Québec. Ils n’attendent que le signal pour se mettre à enseigner en français !

Voilà le geste à poser pour planter profondément le pilier du français langue commune.

Les étudiants étrangers et l’université

Sur cette lancée, il faut faire en sorte que les étudiants québécois de nos universités anglophones maintiennent leur niveau de français et en démontrent la maîtrise pour obtenir leur diplôme. Nos étudiants étrangers devraient avoir terminé dans leur pays d’origine un cours d’introduction au français comme condition d’inscription puis, une fois chez nous, avoir dans leur cursus des cours obligatoires de perfectionnement.

Il y a donc pour l’essentiel deux approches dans l’indispensable chantier de redressement du français. Il y a les mesures prises en aval: les inspections, les règlementations, les sanctions. Je ne dis pas qu’elles sont inutiles, au contraire. Mais il s’agit d’énergie négative, de contrôle.

Je propose ici des mesures en amont. Plutôt que de contrôler l’utilisation du français, inonder le territoire d’un beaucoup plus grand nombre de parlants français. Tous les immigrants, tous les étudiants de Cégep, tous les étudiants étrangers, tous les étudiants d’universités, devenant chacun porteur d’une réelle connaissance de la langue commune.

Ces mesures auraient (auront ?) cumulativement un effet considérable: elles exprimeront concrètement la volonté nouvelle de la nation de vivre en français.

Le nouveau déclin du français est nourri par une injection permanente de résidents non francophones et par une augmentation constante du nombre de jeunes adultes montréalais pour qui le français est accessoire. Cette combinaison rend illusoire toute tentative de faire du français une réelle langue commune.

Le nouveau redressement du français doit passer par ces gestes fondamentaux : immigration francophone de tous, cégeps francophones pour tous.


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7 réflexions sur « Redresser le français: mode d’emploi »

  1. J’adore l’idée des CEGEP français dans un horizon de 10 ans. Quelle bonne idée! Il faudrait cependant qu’il y ait un échéancier des étapes vers un renversement graduel de la situation. Ça donnerait un signal clair qu’on ne veut pas se retrouver dans 9½ ans et que rien n’a été fait.
    Le cours d’anglais langue seconde devrait être amélioré.
    Le financement des universités anglophones devrait aussi être attribué de manière à favoriser efficacement l’introduction de cours en français pour en arriver à les rendre bilingues.

  2. Le concept de « complétude institutionnelle » rappelé par Frédéric Lacroix dans l’échec de la loi 101 rejoint votre commentaire M.Auclair.

  3. -Avez-vous proposer à M. Plamondon cette approche en remplacement de celle du programme actuel du PQ?
    -10 ans pour l’implantation? Où en sera l’anglisisation de MTL dans 10 ans?
    -Dans L’échec de la loi 101, Frédéric Lacroix rappelle le concept de «complétude institutionnelle», bien connu en sociologie, concept qui relie la vitalité d’une langue à l’ampleur du réseau institutionnel qui lui est attaché (hôpitaux, universités, cégeps). Le réseau hospitalier doit être francophone et non pas bilingue selon ce principe de « complétude institutionnelle »

  4. Votre passage à l’émission « Mordus de politique » lundi le 22 février nous a démontrés à quel point vos collègues, Françoise Boivin et Pierre Moreau, entretenaient des préjugés à votre égard en affirmant que vous balayiez du revers de la main toute la réforme de Mélanie Joly alors que vous aviez analysé qu’un article sur le français dans les entreprises fédérales !!! Bravo à Sébastien Bovet de vous avoir permis de répliquer en quelques secondes …

  5. Les constats de Frédéric Lacroix et de Charles Castonguay dans leurs travaux respectifs sont alarmant. La loi 101 doit être revue et corriger et, j’espère que le ministre Simon Jolin-Barette, a la veille de son dépôt de projet de loi, aura pris connaissance de ces travaux et saura prendre acte des constats qui y sont exposés. Je crois également que le français dans les études post-secondaire devra devenir une obligation à court ou moyen terme si l’on veut vraiment amorcer ce virage et freiner le déclin. L’aspect du financement et des subventions aux CEGEP et aux universités devront eux aussi faire l’objet d’études et de réformes, afin de contrer ce phénomène.

  6. Bonjour de Québec Jean-François. Comme M. Auclair , je vous suis pour les CEGEPS en français. Ce n’est pas d’hier qu’a commencé le déclin du français à Montréal et ailleurs dans la province. J’ai beaucoup de parentée à Montréal et les environs et je me souviens d’avoir entendu d’une de mes tantes dire qu’elle aimait bien la soupe aux  » mushroums « . Je lui ai demandé ce que c’était et c’est ma mère qui a répondu qu’elle parlait de champignons. Ceci se passe dans les années 70. Une autre fois, je discutais avec un de mes cousins, et il me répondait en français en y mêlant quelques mots d’anglais. Ce qu’il fait toujours depuis plus de 40 ans ! Il m’avait dit qu’il ne comprenait pas toujours ce que je disais. Alors, il n’est pas surprenant que nous en soyons rendu là. Bien sûr, il faut que notre gouvernement fasse rapidement un virage et un ménage pour qu’on parle notre langue partout au Québec. Je n’ai pas la solution miracle mais c’est vrai que les immigrants(es) devraient connaître le français pour pouvoir demeurer au Québec ! L’an passé j’avais de jeunes voisins et ils avaient un jeune bébé, une fille. Lui venait d’ici mais elle venait de Colombie et parlait espagnol au bébé et elle m’avait dit qu’elle parlait tous les jours avec sa mère en espagnol et en plus, écoutait la télévision en espagnol ! Ce n’est vraiment pas de cette façon que cette jeune femme et sa fille vont s’intégrer à notre société. Il y a beaucoup de pain sur la planche, comme on dit. Mais c’est récupérable si les élus font les efforts nécessaires pour arranger tout cela. J’ai de l’espoir pour que tout redevienne à la normale mais il faut y mettre du sien , surtout ceux et celles qui arrivent ici. Il est cependant normal que dans certains métiers et professions que l’anglais soit nécessaire. Mais pour l’affichage, c’est notre langue qui doit primer !

  7. Ne considérez-vous pas que de donner partout le droit à des services de santé en anglais amène nécessairement les directions à exiger le bilinguisme chez tous les employés? Quant au cégep en français, je vous suis!

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