Rien à changer au français. That’s it !

Récemment sur mes réseaux sociaux, mon algorithme a fait régulièrement apparaître cet extrait des Beaux Malaises. Je choisis d’y voir un appel. La fille de Martin Matte fait ses devoirs et trouve le français ben compliqué.

Elle: “Foi” ça prends-tu un “e” ?
Lui: Ça dépend, c’est le foie ou la foi ?
Elle: La foi. Ben oui, si c’est féminin ça prend un “e”.
Lui: Non. Si c’est la foi ça prend pas de “e”.
Elle: C’est quand que ça prend un “e” d’abord ?
Lui: Quand c’est masculin, le foie.
(Il regarde le cahier)
Lui: Toi, c’est “la fois” avec un “s”
Elle: Non, le “s” c’est au pluriel !
Lui: Non, là c’est comme “il était une fois”, donc, un “s”.
Comme, l’émission que tu regardes, “La Voix”, c’est “La Voix” “x”, c’est comme ça !
Elle: Mais le “x” c’est parce qu’il y a plusieurs chanteurs !
Lui: Oui, mais non. On dit “La Voix”, “x”.
Elle: Pourquoi c’est pas un “e” d’abord ?
Lui: Parce que la voie “e”, c’est comme le chemin. C’est pas compliqué !
Elle: Oui c’est compliqué !
Lui: Non, écoute, moi j’ai des trucs. “La foi”, croire, c’est souvent à vide, c’est souvent pas vrai, donc il y a rien après. Tandis que “la fois” – une fois, “s” – comme, “le foie”, “e”, féminin – l’autre c’est pluriel, c’est le contraire. Comme “‘la voix” “x”, sauf “la voie” “e”, le chemin. That’s it, là !

Le français est mon outil de travail depuis quatre décennies. Se méprenant sur mon compte, la Fondation Pierre-Gérin-Lajoie m’a un jour approché pour animer une de leurs dictées P.G.L. J’ai refusé. C’eut été une imposture de concocter avec eux un texte difficile, puis de le tester sur les bollés en français du Québec, alors que je savais que j’y échouerais lamentablement. Je n’ai pas d’objection à ce que nos scribes d’élite s’adonnent à cet exercice. Mais on s’attend du citoyen moyen qu’il garde une bonne forme physique, pas qu’il réussisse chaque année un triathlon. Alors  je ne vois pas pourquoi on réclame à des centaines de millions de francophones des tests quotidien de grammaire tarabiscotée, de règles où les exceptions sont aussi nombreuses que les usages conformes, des contresens nombreux, une écrasante obligation de mémoriser des graphies dont la logique intrinsèque n’est connue que par les historiens de la langue.

De tout temps, j’ai été partisan d’une vraie réforme de l’orthographe. Davantage depuis que ma fille de six ans a écrit sa première phrase: “Ki cour le plu vit, la panter ou lescargo ?” Elle avait saisi l’essentiel. Mais plutôt que de passer tous ses cours de français suivants à étendre son vocabulaire et à naviguer dans riches nuances des passés et futurs, à imaginer la jolie tournure de phrase, de goûter, donc les plaisirs de la langue, elle fut contrainte, comme nous tous, à peiner sur chaque caprice de Dame Langue Française, d’intérioriser ses incongruités, d’être même parfois sommée de trouver géniales ses dysfonctionnements. Quelle perte de temps, et surtout quelle perte d’amour pour la langue elle-même.  

Dans son instructif La langue racontée (Somme Toute), la linguiste spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, explique combien ces complications furent souhaitées par… les révolutionnaires français de 1789. Voulant transformer une France linguistiquement diverse en une seule nation parlant une même langue, ils instaurèrent l’éducation nationale uniforme, de Provence jusqu’en Normandie. Le moment était aux grandes réformes — ils réimaginaient toute la société, le droit, le rapport à la religion, le calendrier même. Belle occasion d’opérer une vaste démocratisation de l’orthographe et de la grammaire, dont la complexité n’était alors connue que de quelques nobles – qui d’ailleurs s’en foutaient, le notion de “faute d’orthographe” n’existant pas. On allait maintenant instruire les analphabètes pour qu’ils se comprennent entre eux. Pourquoi fallait-il leur imposer plusieurs formes du son « o » (o, au, eau, eault), des f et des ph, des accents graves et circonflexes ?

« Si on l’avait fait, explique Beaudoin-Bégin,le français aurait perdu tout son lustre prestigieux. Savoir écrire avait été jadis un signe social distinctif. Si tout le monde apprend maintenant à écrire, il faut un autre signe de clivage social: savoir bien écrire. […] La langue et le respect des règles deviennent des méthodes d’exclusion sociale. »

Bref, la langue révolutionnaire n’est pas la langue populaire. Elle est toujours la langue qui distingue les uns des autres. Une belle occasion gâchée par la prétention et l’esprit de classe.

Lucide, je sais qu’il est illusoire d’espérer voir surgir dans l’Hexagone une vraie réforme. Je rêve cependant qu’un gouvernement du Québec s’allie à, disons, la Wallonie et le Sénégal, pour enclencher le processus. On pourrait évidemment commencer par suivre la recommandation de la Fédération internationale des professeurs de français, et de leur association québécoise, de simplifier l’ostie d’accord du participe passé, en particulier lorsque avoir se prend pour être spécifiquement pour nous enquiquiner. Ce serait déjà ça. On procéderait ensuite par étapes de simplification, comme le font de tout temps des langues moins prétentieuses que la nôtre.

Ce serait une “tour de babel” linguistique disent les critiques. Pas plus que lorsqu’on lit des manuscrits de vieux français, qu’on trouve charmants avec leurs vieilles tournures. Il y a des complications semblables aux nôtres dans telle et telle autre langue, lit-on. Oui, mais cumulativement nous en sommes les champions.

À ceux qui prétendent qu’on y perdra en subtilité et qu’on “nivelle par le bas”, je rappelle que le français est aujourd’hui beaucoup plus simple qu’il ne l’était lorsqu’il s’apparentait au latin, où la fin de chaque nom change selon sa fonction dans la phrase. Cette simplification n’a empêché ni Verlaine, ni Vigneault. Qu’en espagnol seules les lettres «c», «n» et «r» puissent se doubler ne semble pas avoir handicapé García Márquez. D’autres insistent pour faire subir à nos enfants ces enfers qui forment l’intelligence et de caractère. S’opposaient-ils à l’invention de la poulie, réduisant la pénibilité du travail, et de la machine à laver ? Je leur accorde que nos ancêtres avaient moins d’embonpoint et beaucoup de caractère. Mais ils mourraient bien jeunes.

***

C’était couru, la publication de ce texte dans Le Devoir a suscité un flot de réactions. J’en retiens deux:

Votre chronique « Rien à changer au français, « that’s it », elle est « Right on »! Lorsque je travaillais au Nicaragua, j’avais été surpris de voir que tous les écoliers du primaire étaient capable de réciter des textes de Ruben Dario. En effet, n’ayant pas à étudier très longtemps la grammaire et l’orthographe, ils peuvent donc très tôt se consacrer à la littérature. D’ailleurs, la langue espagnole s’écrivant comme elle est parlée, le concept de dictée (si précieux en français) n’existe même pas pour eux. Pendant ce temps, ici, on passe encore du temps en secondaire V à expliquer les accords de participe passé avec avoir.
André Gervais

Je vous remercie pour votre dernière chronique sur le français…  Je me sens moi-même un passionné de la langue, fais du volontariat pour enseigner le français à des immigrants, et aime les langues en général : je maîtrise l’anglais depuis longtemps, et ai dévoué beaucoup de temps ces 5 dernières années à apprendre l’espagnol.

Je suis d’accord avec plusieurs de vos analyses et propositions, et aimerais soulever quelques points supplémentaires.  Comme vous, j’aimerais beaucoup voir la francophonie cesser d’être à la merci des diktats de la France et/ou de son Académie, et commencer à prendre des initiatives.  Le danger de la « tour de Babel »?  J’aimerais rappeler qu’il y a de nombreuses différences orthographiques et/ou syntaxiques entre l’anglais de Grande-Bretagne et celui des E-U, entre l’espagnol d’Espagne et celui/ceux d’Amérique latine, entre le portugais d’Europe et celui du Brésil…  Cependant, contrairement au français, toutes ces langues s’accommodent bien de ces diversités régionales…  La diversité est donc possible, et le danger n’est pas si grand.  Devant l’incapacité historique  de la France à moderniser sa langue, il est temps que d’autres nations fassent preuve d’initiative..

Le participe passé représente certainement un point de départ logique qui pourrait rapidement (?) faire consensus.  Autre possibilité : le remplacement des accents aigus, graves et circonflexes par un signe diacritique unique, le « macron », tel que très bien expliqué dans un article récent du magazine L’Actualité…

La culture française souffre aussi historiquement d’un complexe de supériorité qui l’empêche de jeter un regard critique sur sa propre langue.  L’apprentissage de l’espagnol m’a cependant démontré à quel point cette langue, malgré des règles orthographiques plus simples et cohérentes, possède une souplesse, une puissance et une richesse impensables en français.  Certains de mes co-disciples s’amusent à utiliser en espagnol certaines tournures de phrase pour la seule raison que ces manières de s’exprimer sont « impossibles en français »…  Autre anecdote : l’italien et l’espagnol ont (au contraire du français) une orthographe phonétique (notamment parce que leurs académies respectives ont procédés, au XVIIème siècle, à une simplification à laquelle l’Académie française s’est refusée…).  Des études ont montré qu’à l’école primaire, les élèves italiens dominent l’orthographe à l’âge de 7 ans, alors qu’il faut attendre l’âge de 9 ans avant d’atteindre le même niveau en France!  Que de temps perdu à des apprentissages essentiellement inutiles!

Finalement, un aspect qui n’est que très rarement évoqué :  celui de la compétitivité internationale de la langue française.  Nombreux sont ceux qui déplorent la perte d’influence internationale du français.  Mais je prétends que les très nombreuses incohérences de la langue française lui font perdre son pouvoir d’attraction face à des langues comme l’anglais ou l’espagnol (alors que ces dernières n’ont rien à envier au français quant à la beauté ou le pouvoir d’attraction de la langue).  Selon moi, les francophones creusent leur tombes, et sont en partie responsables de leur propre malheur!  Comme vous le soulever, le français se distingue de nombreuses autres langues par son incapacité à pouvoir faire des révisions périodiques…
Christian Deschepper
Professeur retraité

Votre texte de ce matin est comme une profonde respiration qui calme l’anxiété que j’ai toujours eue à écrire. Je vais le garder précieusement, le faire lire à mes enfants de 42 et 44 ans qui ont eu des difficultés dans l’apprentissage du français et qui l’écrivent avec des fautes, beaucoup de fautes.

La bonne nouvelle c’est qu’ils ne s’empêchent pas d’écrire, comme s’ils avaient intégré que l’importance de partager leurs opinions dépasse le fait d’accorder ou non le participe passé avec avoir.
Louise Maurice

Les Allemands ne font pas de fautes d’orthographe: à part les mots empruntés d’autres langue, l’allemand s’écrit exactement comme il se prononce. I.e. lè Alleman ne fon pa de faute d’ortograf.
Jean Pierre Delisle

3 avis sur « Rien à changer au français. That’s it ! »

  1. Vous prenez partie pour une simplification du français écrit. C’est votre droit. Toutefois, compte-tenu de l’influence que vous exercez et par souci d’honnêteté intellectuelle, ne serait-il pas bon d’offrir à vos lecteurs deux ‘’réactions’’
    contraires?

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