Rions un peu… des tensions linguistiques !

À l’été 1978, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau reçoit une bien étrange missive d’un des intellectuels les plus brillants au pays, Marshall McLuhan. Spécialiste des communications modernes, auteur de la célébrissime phrase « le médium, c’est le message », McLuhan propose un remède inédit pour calmer les tensions linguistiques qui minent le Canada, surtout depuis l’élection, deux ans plus tôt, du Parti québécois de René Lévesque.

« Je vous écris aujourd’hui pour suggérer une stratégie de survie du Canada uni. Puisque toutes les blagues sont fondées sur un élément de revendication ou un irritant, la question du séparatisme peut générer une grande production d’histoires drôles. J’estime littéralement vrai que, si nous pouvions assembler et diffuser un flux continu d’anecdotes comiques sur les relations entre Canadiens français et les WASP [white anglo-saxon protestants], les tensions s’en trouveraient très rapidement réduites. L’humour génère de l’empathie à la fois pour la source et pour la cible de la blague. Quand les choses sont trop tendues, l’humour disparaît. »

J’ai trouvé cette épatante lettre dans les archives de Pierre Trudeau, que je compulse pour alimenter mon prochain ouvrage, Lévesque/Trudeau. Leur duel/notre histoire. (Appel à tous : je suis preneur de tout témoignage, texte ou anecdote sur leur relation personnelle ou politique). Dans sa réponse, Trudeau n’adhère pas à la suggestion de son « cher Marshall ». Il note que les blagues sur les Newfies « n’ont rien fait pour rehausser l’image des gens de notre dixième province ». Il conclut ne pas compter « engager des auteurs de blagues dans un avenir prochain ».

Quel dommage ! J’estime que nous devons à McLuhan de tester sérieusement son hypothèse. Il faudrait des groupes représentatifs de francos et d’anglos ayant exprimé, dans un questionnaire, un préjugé négatif envers l’autre groupe (disons de niveau 5 sur une échelle de 10). Pour obtenir une base de référence, un premier groupe de 12 volontaires serait invité, contre rémunération, à discuter à bâtons rompus. On retesterait leur niveau d’aversion à la fin de leur rencontre pour constater si une simple discussion, sans humour, aurait un effet apaisant.

Un second groupe serait invité à se raconter à tour de rôle des blagues ne portant pas sur leurs groupes linguistiques. On saurait alors si l’humour, en soi, réduit l’aversion. Dans un troisième groupe, les francos raconteraient des blagues anti-anglos, et inversement. Dans un autre, ce serait l’inverse : les francos et les anglos feraient alternativement de l’autodérision. Les membres d’un dernier groupe liraient les blagues de façon aléatoire. On aurait alors de solides points de comparaison.

Il faudrait des blagues. Heureusement, dans un pur esprit scientifique, j’en ai regroupé un certain nombre que j’offre gracieusement aux chercheurs. Les voici, alternativement anti-frog et anti-bloke.

Pourquoi les Américains se sont retrouvés pris avec les noirs et les Canadiens avec les frogs ?
Parce que les Américains ont eu le premier choix !

Un enfant franco-ontarien dont la famille a déménagé au Québec demande : « On est quoi en ce moment ? » « Des Québécois », répond son père. « Et avant, reprend l’enfant, on était quoi ? » Son père répond : « On t’a rien. »

Un ministre d’une province anglophone doit démissionner pour avoir accepté d’un entrepreneur un réfrigérateur. Incrédule devant la sévérité de la sanction, un ministre québécois rétorque : « Incroyable ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir dans le frigo ? »

Pourquoi est-il écrit On et Off sur les commutateurs de lumière ? C’est pour les anglos. Nous, les francophones, on sait quand la lumière est allumée ou éteinte.

Une anglophone : « Je ne serais pas contre l’idée d’être en couple avec un Québécois, mais j’aurais trop peur qu’il se sépare. »

Un francophone se trouve trop intelligent pour avoir des relations avec le citoyen moyen. Un grand spécialiste le branche à une machine à rendre moins intelligent, mais l’avertit qu’il ne doit y rester que cinq minutes. Appelé pour une urgence, le spécialiste revient, affolé, après une heure. Il interroge son patient : « Comment vous sentez-vous ? » Le patient répond : « What’s the matter ? »

L’autre jour, un jeune séparatiste très éloquent m’expliquait qu’un Québec indépendant serait plus écologique, plus pacifiste, plus social-démocrate. Je lui ai répondu : « C’est intéressant ce que tu dis, mais pourrais-tu juste me donner mon trio Big Mac ? »

Comment désigne-t-on un Québécois qui parle anglais ? Un bilingue. Et un Albertain qui parle français ? Un miracle.

Un Québécois et un Canadien anglais trouvent une lampe magique. Le génie leur offre de réaliser chacun un voeu. Le Québécois lui demande de construire autour du Québec un mur bien étanche de 40 pieds de haut. Son tour venu, le Canadien anglais dit au génie : maintenant, versez-y 39 pieds d’eau !

Dans les mois suivant le référendum de 1995, un Québécois, un Canadien anglais et une jolie Suédoise sont dans la cabine d’un train qui entre dans un tunnel. Dans l’obscurité, on entend le son d’un baiser, puis celui d’une claque au visage. La Suédoise pense : « Le Québécois a dû vouloir m’embrasser, s’est trompé et a embrassé le Canadien, qui l’a giflé. » Le Canadien pense : « Le Québécois a dû embrasser la Suédoise, qui a voulu le gifler, mais s’est trompée et m’a giflé. » Le Québécois pense : « J’ai hâte au prochain tunnel, je vais encore faire un bruit de baiser avec ma bouche, et encore gifler le Canadien. »

Je suis convaincu que grâce à cette expérimentation, menée dans les règles de l’art, on pourra enfin faire breveter le « théorème McLuhan d’apaisement ludique des conflits ». Un prix Nobel de la paix posthume est, il me semble, dans la poche.

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