Les diplomates canadiens à Washington aimeraient bien savoir qui se cache derrière le pseudonyme « Mukden ». Ce personnage a publié il y a deux semaines un texte informé et argumenté sur ce que devrait être la stratégie de Donald Trump pour arriver à ses fins : avaler le Canada. Ils voudraient savoir s’il s’agit d’un étudiant brillant et retors ou d’un membre du gouvernement Trump, également brillant et retors, qui souhaite faire avancer ses thèses sous couvert de l’anonymat.
Le texte est publié en ligne sur un site conçu tout exprès pour proposer au gouvernement Trump des stratégies plus audacieuses que la moyenne sur les questions internationales. Un texte très fouillé publié début janvier propose, par exemple, une stratégie qui conduirait à faire de Cuba un territoire américain, un peu comme Porto Rico. L’hypothèse avancée : puisque Cuba ne peut pas avoir de prêts du Fonds monétaire international et subit une grave crise d’endettement — aggravée par le blocus américain —, Washington devrait offrir un prêt généreux (40 milliards de dollars américains) à La Havane. Puisque les autorités cubaines n’ont jamais été capables de générer suffisamment de revenus pour respecter leurs échéances, ils seraient tôt ou tard en défaut de paiement. Cela serait un prétexte pour une invasion militaire. Il fallait y penser. Le texte est signé Aurelian.
Celui qui porte sur le Canada n’est pas moins réfléchi. Intitulé (je traduis) « La stratégie centrifuge. La fragmentation comme stratégie dans la doctrine Monroe septentrionale », le texte établit d’abord clairement que si Donald Trump veut faire du Canada le 51e État, il s’y prend comme un manche. Mukden rappelle très justement que l’histoire même de la construction du Canada fut constamment alimentée, sinon guidée, par la crainte d’une agression ou d’une absorption par les États-Unis. Plus Washington est agressif envers eux, plus les Canadiens répondent par une volonté renouvelée de vivre ensemble et de faire front, au-delà de leurs divergences.
C’est fâcheux pour les tenants de la doctrine Monroe réactivée à la mode Trump voulant, selon son récent document stratégique, « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental ». Le sentiment pro-canadien et antiaméricain suscité par les menaces trumpistes occulte cependant une tendance qui devrait sourire aux impérialistes américains.
« Le Canada est aujourd’hui plus fragmenté qu’il ne l’a été depuis des décennies, écrit le stratège anonyme. De nombreux facteurs de division — notamment le séparatisme provincial, une population immigrée record et les griefs des peuples autochtones — pourraient bientôt entraîner l’éclatement total de notre voisin du Nord. » S’ils savaient s’y prendre, continue-t-il, « les États-Unis devraient profiter de cette fragmentation imminente au Canada pour remodeler radicalement l’environnement nord-américain et le rendre plus favorable à leurs intérêts ».
Il diagnostique cette fragmentation comme suit.
Une population immigrante peu loyale. « Près du quart des Canadiens sont des immigrants nés à l’étranger, soit le pourcentage le plus élevé de l’histoire du Canada. Ces nouveaux arrivants, originaires pour la plupart de la Chine continentale, du sous-continent indien ou des Philippines, perçoivent souvent la citoyenneté canadienne comme une simple occasion économique. Ils refusent de s’assimiler à une identité nationale canadienne partagée ; nombre d’entre eux cherchent plutôt à promouvoir leurs propres intérêts ethniques, faisant avancer les objectifs de leurs pays d’origine au détriment du Canada. Dépourvus de tout attachement sentimental au Canada, ces migrants économiques ne se battront pas pour le maintien de la fédération, surtout si les États-Unis offrent des conditions économiques plus avantageuses pour compenser la perte de la citoyenneté canadienne. »
La capitulation envers les Autochtones. « Le Canada a capitulé, du moins rhétoriquement, sinon politiquement et juridiquement, face aux peuples autochtones qui contestent la légitimité même de son statut d’État. Sous le gouvernement Trudeau, le Canada a reconnu avoir commis un génocide contre les Autochtones. Pour expier cette faute, le gouvernement canadien a offert des indemnisations généreuses et a triplé son budget consacré aux affaires autochtones entre 2015 et 2025. Les dirigeants canadiens ont vigoureusement combattu le “négationnisme” des abus commis dans le système des pensionnats pour Autochtones, malgré l’absence de preuves de charniers d’élèves. Tout cela a gravement sapé les fondements mêmes de la souveraineté canadienne, accroissant le risque de sa fragmentation. »
Le séparatisme provincial. « La double pression exercée par les immigrants non assimilés et les griefs des Autochtones a sapé la volonté et la capacité du gouvernement fédéral canadien de résister au séparatisme provincial et autochtone. »
Mukden estime que « la résurgence du séparatisme québécois offre une occasion unique aux États-Unis ». Il pense — à tort, à mon avis — qu’en réponse à l’élection du Parti québécois, Ottawa va offrir à la Belle Province des changements constitutionnels majeurs qui seront profondément impopulaires dans le reste du pays. Cette crise serait « susceptible de pousser plusieurs provinces à quitter la fédération ». Cela me semble un peu hardi comme prévision.

Quoi qu’il en soit, l’auteur propose à Washington d’encourager activement les indépendantistes québécois en offrant d’abord « un soutien financier manifeste au PQ pendant la campagne électorale ». Évidemment, ce serait illégal en vertu de la loi québécoise et refusé par le PQ, mais rien n’empêcherait Washington de financer directement des campagnes de soutien au Oui dans le Far West non réglementé des réseaux sociaux.
Ensuite, il suggère « des opérations psychologiques visant à attiser le séparatisme québécois et albertain ». Il ne donne pas d’exemples. Il propose aussi « des négociations commerciales secrètes avec le PQ », où Washington s’engagerait à appliquer au Québec des tarifs inférieurs à ceux imposés au reste du Canada. Mukden, ici, déçoit. Il ne servirait à rien que cet accord soit secret. Même si Donald Trump affirmait publiquement pendant la campagne référendaire qu’un Québec indépendant serait exempté de tous tarifs, qui le croirait ? Ne pourrait-il pas changer d’avis au lendemain d’un Oui ?
Se tournant vers la réponse du reste du Canada au problème québécois, l’auteur table sur un affaiblissement de la fibre identitaire canadienne elle-même. Il privilégie l’angle autochtone. Il s’agirait d’abord de « financer secrètement » les nombreuses poursuites des Autochtones visant à déclarer leur souveraineté sur des espaces toujours plus étendus du Canada. Il faudrait aussi mettre en avant les récits autochtones « délégitimant l’existence même de la Confédération ». En effet, si « les Canadiens d’origine sont amenés à croire que leur Confédération n’est qu’une imposture, ils n’auront pas l’énergie nécessaire pour maintenir l’unité » de leur pays.
L’exercice ne manque pas d’intérêt et rien de ce qui y est proposé n’a pas déjà été utilisé par Washington ailleurs dans le monde. Cependant, ce mode d’emploi se heurte à un obstacle infranchissable. Mukden écrit : d’abord, « les États-Unis doivent freiner leurs ambitions annexionnistes vers le nord ». Rien ne peut fonctionner si Trump n’arrête pas d’attaquer le Canada. C’est la recommandation la plus inapplicable, car elle suppose que Donald Trump fasse preuve de finesse et agisse au second degré. C’est un talent dont la nature ne l’a pas doté.
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

