Sous-traiter la sécurité aérienne: une idée périlleuse

La fermeture d’Aveos et le transfert potentiel au Salvador de ses services techniques — en contravention avec la lettre de la loi qui privatisait Air Canada — se déroule sur un fond de scène plus général d’impartition de ces services dans des pays du Sud. J’en parlais il y a un an dans cette chronique, que je vous ressors, en rappel:

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Tous les astronautes, et la plupart des ingénieurs, connaissent bien cette caricature, épinglée dans des dizaines de cubicules d’employés de la Nasa, dans les années 60.

johnglenn62_nasa-150x150On y voit, comme dans un rayon-X, tout l’ingénieux dispositif technique allant de la base jusqu’au sommet de la grande fusée portant la petite capsule spatiale qui la chapeaute. Dans la capsule, un astronaute demande à son collègue : « Ça te rassure vraiment, toi, de savoir que tout ce qu’il y a en dessous de nous a été fabriqué par le plus bas soumissionnaire ? »

En 2011, voilà une question que sont en droit de se poser presque tous les passagers aériens du monde et beaucoup de consommateurs de médicaments. Car c’est maintenant la norme. Le plus bas soumissionnaire répare les avions et teste les nouveaux produits pharmaceutiques. Mais à la différence des années 1960, l’entreprise impliquée n’est plus dans le voisinage. Avec la globalisation, elle est souvent sur un autre continent.

Réparer vos avions en Chine

 

Les journalistes d’enquête de Frontline, l’émission du réseau public américain PBS, ont récemment noté que l’entretien des avions de ligne, jusqu’à récemment un élément « sacré » qui se faisait à l’interne, connaît une révolution de l’impartition. « Le tiers de l’entretien lourd était sous-traité en 2003, les trois-quarts en 2007 ». Les sous-traitants sont américains, canadiens, mais de plus en plus… mexicains, sud-américains et, massivement, chinois ! Alors qu’aux États-Unis, plus de la moitié des techniciens travaillant sur ces avions font état d’un diplôme adéquat, le taux chute à 4% au Mexique et à 1% en Chine. La revue Aviation Weekly cite pour sa part une étude de l’Université de New York concernant la capacité de 1 000 techniciens étrangers de lire les manuels techniques anglophones, rarement traduits. Alors que les techniciens américains affichent un niveau de lecture équivalent à 14 années d’études, leurs collègues chinois, mexicains ou espagnols n’en affichent que cinq.

Pour l’instant, l’industrie affirme que le nombre de fatalités causées par des défaillances techniques n’augmente pas plus vite que la somme des vols, au contraire.  Les critiques affirment que ce n’est qu’une question de temps avant que toutes ces économies se traduisent par des morts.

Et les médicaments ?

Les journalistes d’enquête, détenteurs de prix Pulitzer, Donald Barlett et James Steele croient pour leur part que l’impartition dans le milieu pharmaceutique a déjà fait ses victimes, qu’ils estiment à 200 000 par an aux États-Unis, soit davantage que les victimes d’accident de la route.

Dans un article percutant publié en janvier dans Vanity Fair, ils font état de l’extraordinaire augmentation des tests cliniques effectués sur des médicaments en Afrique, en Europe de l’Est et en Orient. En 1990, seulement 271 tests cliniques étaient réalisés hors-États-Unis. En 2008 : 6 485, une augmentation de 2000%.  Au total, 80% des demandes d’approbation de nouveaux médicaments reposent au moins partiellement sur des tests réalisés dans des pays étrangers, là où le contrôle de qualité est nettement moins contraignant qu’en Occident. Avec quelle supervision des autorités américaines ? Seulement 0,7% des sites étrangers reçoivent la visite d’un inspecteur. À Ottawa, Santé Canada s’inquiète du phénomène et s’apprête à mieux encadrer ces impartitions.

Car si une compagnie n’arrive pas à prouver l’efficacité de son produit en Occident, expliquent les journalistes, ils peuvent camoufler cette conclusion et refaire le test dans ces « pays de secours » (c’est le terme utilisé) où, subito presto, le produit fonctionne ! Dans le cas de Avantia, un produit anti-diabétique, le gouvernement Indien a forcé l’arrêt des tests sur son territoire bien avant que le gouvernement américain ne reconnaisse ses impacts néfastes auprès des patients – une augmentation de 27% de risque d’arrêt cardiaque, entre autres.

Une corruption peut en cacher une autre

Wikileaks vient de lever un autre coin de voile sur les conséquences politiques de l’impartition, cette fois au Nigeria. La pharmaceutique Pfizer a du verser 75 millions de $US en indemnités aux familles des onze enfants morts après avoir « testé » un produit contre la méningite. Le NouvelObs rapporte que le directeur de Pfizer au Nigeria s’est ouvert à l’ambassadeur américain de la riposte de son entreprise. Il s’agissait de trouver des preuves de corruption pour compromettre le ministre nigérian de la santé, qui s’entêtait à poursuivre Pfizer devant la justice.

La prescription a fonctionné. Le ministre a démissionné. Les poursuites ont été retirées. Pfizer-Nigéria est en bonne santé.

Et encore : Il y a eu en 2008 près de 2000 tests-cliniques en Chine pour des produits américains. Pourtant ce n’est qu’en novembre 2010 que les autorités chinoises ont publié leurs premières « lignes directrices éthiques » pour protéger les participants.

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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !