1996 – Perdre en supplémentaire

Nous sommes le 21 novembre 1995. Le référendum est derrière nous. Monsieur Parizeau a annoncé sa démission. Nous sommes quelques conseillers de Monsieur, réunis dans le bureau de son chef de cabinet Jean Royer. Nous assistons à l’ouverture de la période supplémentaire : l’annonce télévisée de l’arrivée de Lucien Bouchard comme prochain chef du Parti québécois, prochain premier ministre, prochain leader de la grande coalition souverainiste.

M. Bouchard fait une surprenante déclaration. Je ne peux m’empêcher de réagir: « nous venons de perdre le référendum ». Un collègue demande : « le dernier ou le prochain ? » Je réponds : « le prochain ». Celui de la période supplémentaire.

(Ceci est une version légèrement allongée de ma chronique du samedi dans Le Devoir.)

Supplémentaire, oui. Jacques Parizeau avait marqué les esprits avec son « autoroute de la souveraineté ».  Suivant la flambée souverainiste issue de l’humiliant échec de l’Accord du lac Meech en 1990, lorsque le Canada refusa même de nous considérer comme une « société distincte ». Cette année-là, les Québécois étaient plus de 65% à vouloir un pays. Les Libéraux de Robert Bourassa barrant ce chemin, il fallait emprunter la longue autoroute imaginée par Monsieur. Les Québécois diraient d’abord non, à 56%,  à l’imbuvable concoction constitutionnelle de Charlottetown en 1992. Ils éliraient ensuite en 1993 à Ottawa, à 49%, un énorme contingent d’indépendantistes. Ils choisiraient dans la troisième étape, en 1994, le gouvernement qui allait préparer le référendum, à 44%. Malgré ces rendements décroissants, ils devaient ensuite, en 1995, ouvrir la porte du pays.

Mais n’ayant été, officiellement, que 49,4% à le faire, nous n’avions pas tout à fait atteint la destination. J’étais de ceux qui pensaient que ce résultat avait mis le Canada en déséquilibre. Et ouvrait la voie à une prometteuse prolongation.

Pour s’y engager, il fallait une qualité maîtresse : le cran. Jacques Parizeau en avait à revendre. Sans lui, il n’y aurait pas eu de référendum en 1995. Mario Dumont fut certes exemplaire, et indispensable, pendant la campagne du Oui. Mais sa position de départ était de ne pas tenir de référendum avant d’avoir assaini les finances de l’État. L’apport de Lucien Bouchard fut évidemment décisif. Mais depuis le résultat décevant de l’élection de 1994 jusqu’à la signature de l’entente tripartite Bloc-PQ-ADQ de juin 1995, son pied était fermement sur le frein, non sur l’accélérateur.  C’était aussi le cas de Bernard Landry. Seule la formidable capacité de Parizeau de forcer le jeu, contre les tentatives incessantes de le convaincre du contraire, a permis la tenue de ce référendum.

Le soir du 30 octobre, il nous manquait donc un millimètre pour franchir le pas.  Jusque-là, Monsieur Parizeau avait manifesté un sens stratégique en tous points remarquable. J’étais donc complètement renversé de constater qu’il était incapable de se projeter dans l’après-référendum. Cette défaite, il n’arrivait pas à la voir comme transitoire. Il y avait pourtant cent façons de rebondir sur ce match quasi-nul. Il faudrait, à nouveau, forcer le jeu. Et rassembler encore un peu plus, pour passer le chiffre magique du 50%.

Cautériser la plaie

Plus on  prend du champ, plus on constate combien tragique fut sa déclaration malheureuse. Pour toutes les raisons qu’on a dit (il suffisait que les beaucerons et les gens de Québec votent comme les autres francophones pour gagner – aucune de nos simulations de victoire ne s’appuyait sur les ou des votes ethniques).  Mais surtout parce sa déclaration le disqualifiait du rôle essentiel de rassemblement qui devait dominer la supplémentaire. Lui qui avait si bien su rassembler dans l’étape précédente, devenait repoussoir pour l’étape suivante.

L’idée même de l’emmener à annoncer sa démission le lendemain du vote ne devait servir qu’un objectif : cautériser immédiatement la plaie (les appels publics à la démission avaient commencé, des rangs souverainistes, le matin même) pour mieux prendre  la mesure du progrès enregistré la veille et pour mieux organiser l’offensive finale.

D’autant que nous avions un capitaine de rechange. Au rayon du rassemblement, on ne trouverait pas mieux. Mais au rayon du volontarisme ? À sa conférence de presse du 21 novembre 1995, M. Bouchard annonçait qu’il allait concentrer ses efforts sur le rétablissement de l’économie et des finances. Normal, nous avions constaté que les craintes concernant l’économie, la dette et le déficit nous avaient volé notre marge de victoire. Mais il s’engagea aussi à ne pas tenir de référendum sans tenir d’abord une élection, qu’il ne comptait pas déclencher dans l’immédiat. (La Loi sur les consultations populaires prévoit qu’on ne peut tenir deux référendums sur le même sujet dans un même mandat. C’est une loi. Elle s’amende à la majorité simple.) M. Bouchard annonçait qu’il allait prendre son temps.

D’où ma remarque citée plus haut. Je lui expliquai dans un long memo que nous n’avions qu’un an, 18 mois tout au plus, pour profiter de la fenêtre post-référendaire. Un phénomène rarissime se produisit dans la foulée du vote. Dès décembre 1995 une majorité de Québécois (56%) se déclaraient désormais prêts à voter Oui, un niveau jamais atteint pendant la campagne, et une majorité souhaitait un référendum-revanche. C’était comme si les Québécois avaient été surpris de se trouver si nombreux à avoir voté Oui en octobre 1995 et que ce vote provoquait un effet d’entrainement.

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Des conditions gagnantes

Une condition nouvelle s’ajoutait. Négative pour le fédéral: l’incapacité de Jean Chrétien à « livrer la marchandise » promise aux Québécois pendant la campagne. Début décembre 1995, M. Chrétien ne put offrir aucun changement à la constitution, seulement une motion purement symbolique sur le caractère distinct du Québec, un droit de véto non-constitutionnel pour des changements éventuels et un transfert incomplet au Québec de la responsabilité de la main-d’œuvre. C’était loin de « toutes les voies de changement, administratives et constitutionnelles » évoquées par M. Chrétien en campagne.

Mon témoin à charge à ce sujet est Alain Dubuc, alors éditorialiste en chef à La Presse, qui écrivait dès décembre 1995: « Soyons clairs: si M. Chrétien avait dit, en campagne référendaire, que les perspectives de changement que pourrait offrir le Canada se limiteraient aux trois propositions qu’il a déposées lundi, le Oui l’aurait emporté. »

Je me souviendrai toujours d’une rencontre à huis-clos avec l’exécutif du Conseil du Patronat début 1996 où des patrons hyper-fédéralistes se plaignaient du fait qu’on était sur le point de « sortir du Canada » seulement à cause de la popularité de M. Bouchard et de l’impopularité de M. Chrétien. Ils en étaient attristés mais décidés: « faites le référendum le plus tôt possible, qu’on sorte de l’incertitude! » lança un des membres influents du Conseil. Il n’avait aucun doute sur le résultat: ce serait Oui. Mais on passerait à autre chose. (Ghislain Dufour, président du Conseil, était livide.)

À Ottawa, où des experts savent lire la conjoncture, la certitude que le référendum revanche était imminent a alimenté la plus grande offensive pro-canadienne de notre histoire.

À sa décharge, M. Bouchard a bien testé l’idée, au printemps 1996, de déclencher une élection hâtive qui se serait transformée en raz-de-marée (il avait environ 48% d’intention de vote). L’élection aurait porté sur la récente volonté fédérale de nier le droit du Québec à l’autodétermination. La victoire – certaine – aurait mis la table pour un référendum. Son conseil des ministres, son caucus et le Bureau national du Parti québécois lui ont indiqué que les troupes étaient épuisées par quatre ans de scrutins ininterrompus. Mais que s’il donnait le signal du départ, ministres députés et militants le suivraient. C’était le moment de forcer le jeu. C’est ce que Parizeau aurait fait. (C’est d’ailleurs ce que Jean Chrétien aurait fait, lui qui a forcé une élection fédérale gagnante en 1993 contre le vœu de ses députés et ministres, puis forcé l’adoption de la loi C-20 dite sur la clarté contre une forte opposition interne).

En 1997, la volonté souverainiste s’était repliée sous la barre des 50%. Le Canada, remis en équilibre, a déployé son offensive.

J’ai écouté avec attention la très intéressante entrevue donnée par MM. Bouchard et Dumont au Devoir.  À les voir ainsi, nostalgiques, chaleureux, souverainistes, je n’ai pu m’empêcher de tirer une conclusion que je sais terrible, mais que l’écoulement du temps rend incontournable.

En se retirant, au lendemain du référendum, Jacques Parizeau leur a donné, à eux deux, la responsabilité de franchir la distance qui restait. La conjoncture leur souriait. Ils étaient, ensemble, plus rassembleurs que l’homme qui les avait conduits jusque-là.  C’était leur moment. Leur rendez-vous avec l’histoire. Qu’en ont-ils fait ?

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La tyrannie de la minorité

100515vote-quebec_g-150x150Mon estimé collègue André Pratte, éditorialiste en chef de La Presse, nous offre ce lundi dans un édito intitulé La tyrannie de la minorité, un intéressant calcul sur les rapports entre la majorité et la minorité. Le voici:

rappelons-le puisque personne ne semble vouloir en tenir compte, les grévistes ne représentent que 35% des étudiants du niveau post-secondaire.

Dans les universités, moins d’un étudiant sur trois boycotte ses cours. Enfin, le Québec comptant un million de personnes âgées de 16 à 25 ans, les grévistes constituent moins de 20% de la jeunesse québécoise. Pourquoi cette minorité devrait-elle dicter les décisions de l’État?

J’adore. Alors, je reconduis à l’étage supérieur:

rappelons-le puisque personne ne semble vouloir en tenir compte, le gouvernement libéral ne représente que 42% des voix exprimées lors du scrutin de décembre 2008.

Dans la totalité de l’électorat, 58% des gens ont donc voté contre les Libéraux. Enfin, le Québec comptant 5,540,000 électeurs inscrits, et puisque l’abstention a été massive lors de l’élection, l’appui populaire du gouvernement libéral constitue moins de 24% de l’électorat québécois. Pourquoi cette minorité devrait-elle dicter les décisions de l’État?

Évidemment, je badine. Je ne remets nullement en cause la légitimité du gouvernement. Mais je ne remets pas non plus en cause la légitimité des associations. Il est bien, de temps en temps, de chiffrer la chose, comme André et moi le faisons aujourd’hui.

Dubuc vs Dubuc

Mais pour ce qui est d’établir la légitimité, je vous imposerai deux citations de mon autre estimé collègue de La Presse, Alain Dubuc. La première, de ce lundi, d’une chronique intitulée Petit rappel sur la démocratie:

Le Québec est dirigé par un gouvernement élu, à qui les électeurs confient un mandat et à qui ils délèguent des responsabilités. Ce système imparfait peut mener à des erreurs et à des abus.

Nous disposons donc de mécanismes formels pour encadrer l’exercice du pouvoir, comme les institutions parlementaires, les lois et les tribunaux. À cela s’ajoute une foule de mécanismes informels pour amener un gouvernement à ajuster le tir — mouvements d’opinion, sondages, débats publics.  Enfin, le peuple dispose d’une arme ultime à travers ses choix électoraux.

Le débat sur les droits de scolarité a été soumis à ces mécanismes. La hausse a été largement expliquée dans un budget déposé par un gouvernement élu, qui a été adopté par l’Assemblée nationale.

C’est très bien dit. Et si j’étais d’une très grande mauvaise foi, je mettrais en cause ce mécanisme démocratique en citant le même Alain Dubuc qui, le 14 décembre 1999, dans un édito intitulé La démocratie et l’Assemblée nationale, affirmait ceci:

L’Assemblée nationale, tout comme la Chambre des communes, n’est pas un creuset démocratique parfait. Notre système de scrutin majoritaire uninominal à un tour et la discipline de parti font en sorte que le parti qui forme le gouvernement jouit d’un pouvoir excessif.

Au sujet des votes pris à l’Assemblée, il écrivait doctement que cela:

revient, dans les faits, après 35 heures de débat, à permettre au gouvernement d’imposer ses vues. Ce ne sont ni les élus, encore moins le peuple québécois qui s’exprimeront, mais le cabinet du premier ministre.

Notez la date: 1999. L’alors-éditorialiste Dubuc s’échinait contre la légitimité démocratique du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, au sujet d’un projet de loi affirmant le droit du Québec à disposer de lui-même  (transparence totale: j’en étais jusqu’en septembre conseiller, c’est pourquoi je me souviens de l’édito). Aujourd’hui, Alain Dubuc s’échine au contraire à démontrer la légitimité du gouvernement libéral. Coïncidence ?

Démocrate avant tout, je me rallie au Dubuc de 2012. Le gouvernement Charest a la légitimité pour agir. Il le fait avec un rare mélange d’autisme, d’incompétence et, on peut le penser, de calcul électoraliste. Et, en effet, la population aura l’arme ultime, le jour du scrutin.

Concours d’élégance: Journal de Montréal 1 / La Presse 0

Quand on lance dans la mare un pavé, on s’attend à se faire éclabousser. Surtout par le crocodile qui le reçoit entre les deux yeux. C’est donc en parfaite connaissance de cause que j’attendais les contre-punches que me vaudrait la publication de Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments. Quelques textes assez raides, du domaine de l’opinion, ont été publiés. Normal. Mais je me donne le droit de répliquer quand on déforme les faits ou qu’on s’attaque à mon honnêteté intellectuelle. C’est ce qui s’est produit, à mon humble avis, dans des textes publiés par Alain Dubuc dans La Presse de vendredi et par Richard Martineau dans Le Journal de Montréal de samedi.

Étant relativement rapide sur le clavier, j’ai demandé si je pouvais envoyer un texte de réponse. On m’a dit oui. Ma réponse à Martineau fut publiée ce mardi dans Le Journal de Montréal  et celle à Dubuc fut… refusée ! André Pratte, responsable des textes d’opinion, m’a écrit que ma réplique tenait de l’attaque personnelle et que je déformais les propos de Dubuc. Cela m’a laissé un peu perplexe car Dubuc m’avait attaqué personnellement et avait déformé mes propos .  Tout de même, perméable à la critique, je répondis à André Pratte que je pouvais faire quelques changements (c’était déjà arrivé dans le passé) mais il a maintenu son refus de publication. « Tu auras l’air fin, ai-je écrit, lorsque le Journal de Montréal publiera ma réplique et pas toi. » En vain. Même l’idée de sembler plus réfractaire à la critique que Quebecor n’a pas réussi à le faire fléchir.

Je me suis dit que mon papier devait être très brutal pour entraîner un tel refus. Je l’ai donc fait relire par un de mes amis qui fut longtemps au Conseil de presse. Il n’y a pas vu de quoi fouetter un éditorialiste-en-chef et m’affirma qu’il l’aurait publié dans sa propre publication s’il s’était agi d’une réponse à un de ses chroniqueurs.

Donc voici, en exclusivité mondiale, ma réponse à Alain Dubuc. Je vous reviens ensuite pour quelques commentaires supplémentaires.

Le « néo-jovialiste » contre-attaque

Par Jean-François Lisée

dubucJ’ai beaucoup appris en lisant la chronique que mon collègue Alain Dubuc a consacrée à mon dernier ouvrage (Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments, Stanké) ce vendredi (Les méfaits du ‘néo-jovialisme’). D’abord, j’ai appris que M. Dubuc n’était pas de droite. Enfin, il le dit. Disons qu’il cache bien son jeu.

J’apprends ensuite avec une joie manifeste que Dubuc pense qu’il « y a toute une réflexion à faire sur les liens entre la richesse, le niveau de vie, la qualité de vie et la répartition des revenus. Un exercice d’une grande complexité qui exige un sens de la nuance. »

Je crois avoir fait avec l’estimé économiste Pierre Fortin une contribution importante et nuancée à cette réflexion en comparant la richesse, le niveau et la répartition des revenus des  Québécois et des Américains pour conclure que l’immense majorité des Québécois ont, à temps de travail égal, un niveau de vie supérieur à celui des Américains.

Mais le goût nouveau de Dubuc pour la nuance signifie-t-il qu’il va arrêter d’écrire que les Québécois sont plus pauvres que les Louisianais – une absurdité qu’il a plusieurs fois commise, ajoutant que les Québec est à plusieurs égards « médiocre », a « quelque chose de tiers-mondiste » et que les Québecois sont  des « cocus contents ».

Mon autre découverte est moins agréable. Auparavant, je lisais Dubuc en tenant pour acquis que ses faits étaient exacts, même si ses opinions pouvaient être contestables. Mais il réussit à empiler deux faussetés à mon sujet dans une seule phrase :

« Peut-on sérieusement, sur la foi des données d’une seule année, de surcroît 2009, celle de la récession, proclamer que le Québec est un «champion» de la productivité? »  J’ai écrit au contraire que l’augmentation de la productivité québécoise avait été trop faible depuis dix ans et noté pour m’en réjouir que si, en 2009 les Québécois ont été les « champions de l’augmentation de la productivité », ce qui est indéniable, il était essentiel de garder ce rythme. J’ai ensuite réitéré davantage de propositions pour augmenter la productivité que ce que j’ai trouvé, en cherchant bien, dans les bouquins de Dubuc.

Car pendant que Dubuc faisait courageusement le tour des Chambres de commerce pour y faire « L’éloge de la richesse » [le titre de son livre de 2006], je faisais le tour des assemblées et congrès syndicaux  pour les appeler à changer de culture, à se transformer en agents actifs de l’augmentation continue de l’efficacité et de la qualité des services publics. J’étais ravi d’être invité, ce printemps, au congrès de la Fédération des infirmières qui a pris ce virage en s’inspirant, m’ont-elles dit,  de mes écrits.

Dubuc aura beau me traiter de « néo-jovialiste », je n’arrêterai pas de proposer des réformes importantes en éducation, en économie, en énergie, qui enrichissent le Québec sans appauvrir les Québécois.

J’oubliais ! Dubuc me reproche d’avoir mis K.-O. d’innocents arbres pour publier mon ouvrage. Je suis heureux de l’informer  que le livre fut imprimé sur papier 100% recyclé.

*           *            *

Bon. Comme je déteste la malhonnêteté intellectuelle et que j’ai du respect pour André Pratte, je suis retourné lire le livre de Dubuc de 2006 pour voir si j’avais vraiment déformé ses propos.

Au sujet de la Louisiane, c’est net. Il admet que cette société est coupée en deux entre riches et pauvres, mais il ajoute que « pourtant, sur papier, la Louisiane a un niveau de vie plus élevé que celui du Québec » (p21). Il le redit ensuite, affirmant que  (p.26) que « la véritable surprise, en fait, c’est que nous soyons vraiment au fond du panier et que nous soyons devancés par des régions perdues et démunies ».

Au sujet des « cocus contents » – le titre d’un chapitre — il est vrai qu’il ne désigne pas la totalité des Québécois. Il ne s’inclut pas, par exemple, dans ce nombre. Mais il pointe du doigt ceux qui se montrent satisfaits de la situation économique québécoise et ne la croient pas en péril. Ce qui, selon un sondage récent, englobe 72% de la population, selon laquelle le Québec est dans une situation comparable ou plus enviable que les autres pays industrialisés. (Transparence totale: il me désigne nommément, enfin je le crois, car il ne sait pas orthographier mon nom de famille.)

Pour ce qui est du tiers-mondisme, il nous frappe en plein visage dans la première phrase du livre:

« Chaque fois que je reviens au Québec, après un voyage en Europe ou tout simplement un petit tour aux États-Unis, j’ai le même choc, le sentiment de revenir dans un pays qui a quelque chose de tiers-mondiste ».

Nous sommes d’ailleurs, et c’est le titre du chapitre 2, « les nouveaux nègres blancs d’Amérique », dans le peloton de queue avec « le Mississipi », ajoute-t-il en exergue.

Au sujet finalement du caractère médiocre de notre économie, on ne peut pas se tromper, c’est l’exergue du chapitre 3:

« Le Québec ne brille pas parmi les meilleurs. Il se classe en fait parmi les moins riches des pays riches. Un niveau de vie qui n’est ni horrible, ni scandaleux. Seulement médiocre. »

Alors, vraiment, je crois avoir très exactement rendu la pensée d’Alain Dubuc. En fait, lorsqu’on la lit en contexte, c’est pire.

D’autant qu’il feint d’être mesuré. Voyez la mise en parallèle de quelques phrases:

ICI: Peut-on parler du Québec sans parler d’effondrement imminent, sans crier au loup […] ?

LÀ: Des menaces très sérieuses pèsent sur nos acquis. Le Québec se dirige tout droit vers un déclin, vers une baisse de son niveau de vie relatif.

ICI:  C’est le pari de ce livre, éviter la caricature, essayer de mesurer l’état de nos forces et de nos faiblesses le plus exactement et avec le plus de nuances possibles, sans sombrter dans l’excèes du discours militant.

LÀ: Il existe au Québec un formidable degré d’immobilisme qui paralyse et compromet toute réforme.

ET LÀ: L’impasse n’est pas circonstancielle. Elle est le résultat de décennies de mauvais choix et de mauvaise gestion, de valeurs et de comportements incrustés […].

J’avais en 2007 écrit une recension en bonne et due forme de l’ouvrage.

Citation du jour: Alain Dubuc

Nouveau rendez-vous épisodique, la citation. Aujourd’hui, une fois ne sera pas coutume, la conclusion de la chronique d’Alain Dubuc intitulée Les peurs de Jean Charest.

Le gouvernement Charest multiplie les gestes pour montrer qu’il a la situation bien en main et donc qu’une commission n’est pas nécessaire. En fait, les libéraux ne font que réagir après coup. Or, nous avons besoin d’un gouvernement qui agit, c’est-à-dire qui prévient les dérapages. Mais pour prévenir, il faut savoir. Pour savoir, il faut comprendre. Et pour comprendre, il faudra enquêter.

Éloge de la richesse et du Canada

Les Cahiers du 27 juin – L’ouvrage compte 335 pages. Son sous-titre : Des idées pour donner au Québec les moyens de ses ambitions. Après quelques chapitres, au moment d’aborder son aspect programmatique, son auteur, Alain Dubuc, nous avise qu’il s’agira de « la partie la plus faible du livre ». Il tient parole. Il faut attendre la page 250 avant de trouver une proposition concrète. Pour alléger la réglementation des entreprises, pourquoi le gouvernement québécois n’harmonise-t-il pas l’administration et la comptabilité de la TPS et de la TVQ, puisqu’il les perçoit tous les deux ? Pourquoi pas en effet ? Des milliers d’heures de tracasseries inutiles disparaîtraient.

Le lecteur est-il preneur d’une seconde proposition ? Il n’en trouvera pas. Et c’est l’extraordinaire légèreté de ce livre, écrit par un journaliste/chroniqueur/éditorialiste ayant cumulé des décennies d’observation quotidienne de la société québécoise sous l’angle économique, ayant ingurgité une multitude de budgets, mémoires et rapports, ayant rencontré et interrogé tous les acteurs de notre activité industrielle, commerciale et financière, ayant pu comparer, in situ, les expériences d’autres nations comparables, proches et lointaines, qu’il ne puisse mettre dans la balance plus qu’une idée immédiatement utilisable par un ministre des Finances ou de l’Industrie.

Si Alain Dubuc n’a pas de propositions, il a des opinions. Les frais de scolarité devraient être relevés quitte à mieux financer les étudiants pauvres – mais il ne propose pas de formule pour étayer ce principe connu. Il faut davantage investir en éducation et en innovation, en réduisant les dépenses ailleurs – sans toutefois identifier les victimes des coupes à venir. Il ne faut pas avoir peur du privé et des PPPs, sans toutefois réduire la vigueur d’un État qui doit accompagner la création de richesse – rien de neuf. Les villes sont importantes, il faut les appuyer et, là, Dubuc a le courage d’aviser les régions en difficulté qu’elles doivent se résigner au déclin, comme c’est le cas ailleurs en Occident. Le Québec gagnerait à moins insister sur la défense du français, pour moins effaroucher les investisseurs – malheureusement il ne nous indique pas précisément à quel renoncement il nous convie. Surtout, il faut « faire disparaître » nos politiques économiques « qui ont l’effet d’un repoussoir ». Lesquelles ? Il a bien mentionné l’équité salariale et le 1% pour la formation, la loi anti-scab et les « cycles référendaires » comme des contre signaux envoyés aux investisseurs, mais il s’agit plutôt d’une plainte que d’un plan d’action. Une chose semble nette : lui ministre, les employés de Wal-Mart ou d’ailleurs ne pourraient se syndiquer par simple signature de carte, procédé qu’il juge désastreux et auquel il préfère le vote en bonne et due forme. Cela se défend, mais au global c’est un peu court pour quelqu’un qui nous appelle à une Nouvelle révolution tranquille.

Éloge de la Richesse constitue pour l’essentiel une mise en ordre (mais non une synthèse, le tout est un peu longuet) des opinions émises par le scribe ces dernières années, pour ceux qui auraient pu vivre au Québec sans en être informés. Sa thèse centrale pourrait se résumer en une courte chronique : il serait hautement préférable que le Québec produise davantage de richesse, non pour le cumul de richesse en soi, mais pour mieux financer ses choix sociaux-démocrates. Quelques temps après la publication de son livre, M. Dubuc se félicitait dans La Presse d’un changement d’attitude face à la richesse au Québec et prenait à témoin le peu d’opposition que son ouvrage avait suscité. Il arrive en effet que le défonçage de porte ouverte ne provoque pas de tollé. Aurait-il été plus audacieux dans ses propositions, plus précis dans ses choix, qu’un débat plus animé aurait pu surgir.

Il faut, pour se disputer un peu avec lui, se replier sur les passages portant sur le diagnostic. Comme plusieurs autres commentateurs économiques (et comme André Pratte dans son livre dont je parle plus loin), Alain Dubuc utilise à mauvais escient l’expression niveau de vie. Certes, les chiffres du Produit intérieur brut démontrent que la société québécoise, en son ensemble, est moins riche que ses voisins – quoique l’écart se rétrécisse, contrairement à ce qu’il affirme. Mais il ne s’agit pas d’une comparaison de niveau de vie, mais de richesse collective. Lorsqu’on veut parler du Niveau de vie des citoyens, donc de la capacité des Québécois de se procurer des biens et des services, ce qui est la richesse réelle, on constate que les coûts significativement plus faibles au Québec font en sorte que, même avec un revenu moindre, la grande majorité des Québécois ont un niveau de vie égal ou supérieur à la grande majorité de leurs voisins de l’Ontario. J’ai un peu écrit à ce sujet et M. Dubuc conteste mes démonstrations (enfin, je suppose qu’il parle de moi, bien qu’il me nomme toujours Lizée, avec un z). Cependant je note avec plaisir qu’est venue à ma rescousse sur ce point précis Mme Norma Kozhaya, économiste de l’Institut Économie de Montréal, think tank néo-conservateur, dans La Presse du 9 mai 2006. Elle écrit ce qui suit, et qu’on ne retrouve nulle part dans Éloge de la richesse : « Un autre indicateur du niveau de vie est le revenu personnel disponible per capita (revenus totaux des individus moins les impôts personnels directs). En 2004, le revenu disponible per capita était de 21 631 $ au Québec, soit 7% inférieur à la moyenne canadienne, et 12% en dessous de l’Ontario. Si l’on ajuste selon le coût de la vie dans les grandes villes, on se retrouve de nouveau avec un portrait relativement plus favorable pour le Québec, puisque l’écart avec l’Ontario semble disparaître complètement. »

L’économiste Pierre Fortin, de l’UQAM, a de son côté calculé que le niveau de vie des Québécois de classe moyenne est équivalent à celui de leurs pendants étasuniens (à – 5% seulement), sans même prendre en compte le fait qu’ils travaillent en moyenne trois heures de moins que les Ricains par semaine et prennent davantage de vacances. Les riches québécois, eux, sont moins riches et proportionnellement moins nombreux que les riches ontariens ou étasuniens – tout le monde s’entend.

Je propose une trêve dans ce combat des diagnostics : admettons que le niveau de vie des citoyens québécois est, grosso modo, équivalent à celui de ses voisins, mais que la richesse collective du Québec est toujours en retrait et mériterait de s’accélérer. Ensuite, on pourrait discuter de propositions concrètes pour y arriver.

***

Aux pays des merveilles – Essai sur les mythes québécois, de l’éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, est plus intéressant. Son ambition est de démontrer que la pensée souverainiste s’appuie sur de bien fragiles assises. On comprend que, lui qui a voté Oui en 1980 et en 1995, ne soit plus souverainiste, car il n’est nullement animé par l’essence de l’élan nationaliste, soit la conviction qu’un peuple singulier puisse déterminer seul son destin, dans son propre pays. Une fois cela évacué, tout n’est plus que profits et pertes, risques et efficacité. Assez courant chez beaucoup de québécois fédéralistes ou indécis, le raisonnement, s’il était transposé à nos vies personnelles, ferait de nous autant de Tanguy.

André Pratte fait assurément le meilleur travail de démonstration actuellement en magasin de la difficulté de réaliser la souveraineté (la transition vers le Québec souverain nécessitera, estime-t-il, la somme d’énergie engloutie dans les fusions municipales, multipliée par un million). Il compare ensuite cette difficulté aux gains économiques, politiques ou d’efficacité incertains qui en résulteront pour les Québécois. On sort de la lecture de ce chapitre dans un état de relatif épuisement anticipatif. Mais l’éditorialiste équilibre la mise, dans un chapitre suivant, en expliquant ce qu’il faut faire pour assurer au Québec une place respectable dans l’ensemble canadien. Car s’il minimise, chemin faisant, l’ampleur des conflits ponctuels qui opposent le Québec et le Canada et se montre outrageusement miséricordieux envers l’irrespect de la démocratie québécoise par Ottawa au moment du référendum de 1995 et après, il ne fait pas de quartier sur la fracture essentielle : « Comment oublier 1982 (le rapatriement de la Constitution sans l’assentiment de l’assemblée nationale) et 1990 (l’échec de l’accord du lac Meech) ? En ces deux occasions, c’est la vision québécoise du Canada, celle des deux peuples fondateurs, qui a été rejetée ». Quoiqu’il feigne parfois d’ignorer que l’accord du lac Meech, adopté par toutes les assemblées provinciales sauf deux, était rejeté par la majorité de l’opinion canadienne, il est conscient de l’ampleur de la tâche. Il reprend à son compte, au sujet du Canada-anglais, cette citation de la regrettée Solange Chaput-Rolland, de retour d’une tournée du ROC : « La crise canadienne n’est pas le résultat de la grossièreté d’une minorité, mais de la mauvaise volonté de la majorité. »

Or, pense André Pratte, le succès de l’expérience canadienne du Québec dépend de la reconnaissance formelle de notre différence par le pays tout entier. En soi, d’abord, car cette non-reconnaissance est malsaine. Stratégiquement, ensuite, car ce vice de fond nourrit le projet souverainiste. « Les fédéralistes québécois peuvent s’estimer chanceux que les Québécois n’aient pas encore claqué la porte » écrit-il, notant que le Canada actuel est toujours à une crise près de l’indépendance québécoise. Alors, que faire ? Comme dans plusieurs de ses éditoriaux, André Pratte se désole de la faiblesse de l’argumentaire fédéraliste, de l’absence de réflexion, d’analyse, de présence dans les Cégeps et les universités de ses camarades de combat. Gesca place des fédéralistes dans presque toutes les pages éditoriales de la province ? Les forces pro-canadiennes sont au pouvoir à Québec, Ottawa et dans les grandes mairies ? Les entreprises appuient l’unité du pays ? Rien n’y fait. Sous la plume de l’éditorialiste, les forces fédéralistes sont sur la défensive, cernées par des troupes indépendantistes supérieures en nombre et en munitions. (Notons que M. Pratte s’emploie effectivement, dans son journal, à former une relève de signatures fédéralistes. Le trio Pratte-Dubuc-Gagnon ne suffit manifestement pas à la tâche).

Il en faudra, des troupes et de l’énergie, car selon lui, « pas une seule déclaration d’un député, d’un universitaire ou d’un syndicaliste souverainiste ne devrait rester sans réponse ». Mais cela ne constitue que la pointe de l’iceberg. Ce n’est pas tant l’opinion québécoise qui pose problème, mais la canadienne, car, affirme-t-il, « il est essentiel que la Constitution canadienne soit un jour amendée pour mieux refléter la vraie nature du pays ». André Pratte mesure la difficulté, mais propose de relever le défi : « Il s’agit de convaincre les Canadiens, un par un s’il le faut ». Grâce au récent débat sur la motion fédérale reconnaissant l’existence de la nation québécoise, on connaît maintenant précisément l’ampleur de la tâche. Puisque 77% des Canadiens hors Québec rejettent la notion de nation, selon un sondage Léger Marketing-TVA du 28 novembre 2006, M. Pratte et ses collègues n’ont plus qu’à convaincre, un par un, 18 819 466 Canadiens (moins les enfants, s’entend).

Il avoue que, lorsqu’il enjoint ses frères d’armes fédéralistes au combat, plusieurs se défilent. Et il raconte qu’un jour où il était lui-même au front, en Alberta, à tenter de convaincre un auditoire de la nécessité d’une reconnaissance formelle du fait québécois, un homme d’affaires local lui a répondu : « Pourquoi ne pas laisser le Québec partir, tout simplement ? »

Indépendantiste convaincu, pour la simple raison que je crois mon peuple digne et capable de se gouverner lui-même, je suis sans doute mal placé pour juger. J’ai du respect pour les convictions d’André Pratte et pour la fougue et l’intelligence qu’il met à les défendre. Mais j’ai l’impression qu’un certain nombre de ses lecteurs fédéralistes seront tentés de tirer la même conclusion que cet Albertain. Certes, ni le Québec souverain, ni le Canada actuel ne sont les « pays des merveilles » que les souverainistes d’une part, les trudeauistes de l’autre tentent de décrire. Mais, défi pour défi, énergie pour énergie, les chances de réussir le Québec souverain, tout imparfait soit-il, semblent plus grandes que les chances de convaincre les Canadiens, un à un s’il le faut, de reconnaître – symboliquement, juridiquement et concrètement – notre différence. Ayant vécu le rapatriement de 1982, Meech, Charlottetown et le refus de toute réforme substantielle après 1995, le pays des merveilles le plus chimérique est peut-être celui dont l’éditorialiste rêve.

Dubuc, Alain, Éloge de la richesse, Éditions Voix parallèles, Montréal 2006, 335 pages

Pratte, André, Aux pays des merveilles, VLB Éditeur, Montréal 2006, 153 pages.

*** Article paru dans Les Cahiers du 27 juin, Automne/Hiver 2007, Vol 3, No2.

Jean-François Lisée