« Le commencement est la moitié de l’ouvrage », disait Platon. Jean Charest en connaît un rayon en la matière. Son entrée en politique québécoise, en 1998, était un moment d’anthologie. Son refus de quitter la direction de l’alors Parti progressiste-conservateur, qu’il avait fait passer de 2 à 20 sièges l’année précédente au prix d’un labeur incessant, n’était pas feint. Mais toutes les forces fédéralistes le pressaient de prendre la tête d’un PLQ que l’alors chef Daniel Johnson avait rendu inerte. Une fois convaincu qu’il devait faire le saut, Charest a laissé mijoter la marmite du désir des semaines durant. Tellement qu’avant même qu’il ait prononcé sa première parole, les sondages le donnaient en avance sur Lucien Bouchard. Alors conseiller du premier ministre, j’étais à la fois médusé, atterré et admiratif.
Sa première parole fut un coup de maître. Acceptant la direction du Parti libéral du Québec (PLQ), il déclara que le Parti québécois (PQ) allait vouloir cacher son option indépendantiste avant le prochain scrutin. Je me fendis d’une note avisant nos porte-parole de ne pas mordre à cet hameçon. J’allais immédiatement assister, incrédule, à un festival d’états d’âme de ministres et de députés nous mettant sur la défensive. Il avait, comme on dit, frappé là où ça fait mal.
C’est donc avec la curiosité du spectateur averti que j’observe la rentrée politique du champion des commencements. Campé pour l’instant derrière le rideau, tel le magicien d’Oz, il déploie sa scénarisation. Il y a d’abord la rumeur voulant qu’il soit sollicité. Puis le bruit signalant qu’il y songe, mais n’en a pas vraiment besoin. Il vient en effet d’être nommé administrateur du CN, où la rémunération moyenne est de 400 000 $ par année, ce qui s’ajoute à ses autres revenus.
Vient ensuite l’expression de la demande des soupirants. Un éclaireur, le député Alain Rayes, se présente devant des micros pour dire combien le retraité serait l’homme de la situation. On passe ensuite aux écrits. Rayes et d’autres figures du Québec, de l’Ontario et des Maritimes écrivent dans La Presse pour implorer sa venue. « Le Canada a besoin de vous », plaident-ils, dans une prose qui fut — je suis prêt à parier le montant de mon abonnement au Devoir sur cette présomption — revue et corrigée par l’aspirant-chef lui-même. Le lendemain, l’invocation provient de l’autre bout du pays : l’ex-première ministre de la Colombie-Britannique, Christy Clark (nominalement libérale, mais en fait conservatrice), se joint au concert des assoiffés de Jean Charest. S’ajoutent ensuite Gérard Deltell, qui, lorsqu’il dirigeait l’ADQ, n’avait pas de mot assez durs pour critiquer l’homme qu’il encense à présent. (Les recherchistes de Polièvre sont en ce moment même en train de mettre à jour les deltelleries anti-Charest, c’est certain.)
Aiment-ils son programme ? Il n’en a pas. Applaudissent-ils à ses positions politiques récentes ? Il est resté muet. Sont-ils enthousiasmés par un récent discours de politique générale, sur sa vision du Canada dans le monde ? Ce discours n’existe pas. Ses opinions par rapport au blocage d’Ottawa, à l’obligation vaccinale, à la taxe carbone, à la loi sur la laïcité sont-elles la cause de leur engouement ? On n’a aucune idée de ce qu’il pense de ces questions.

Avec le recul, admirent-ils la constance de son positionnement idéologique conservateur face aux tempêtes de la conjoncture ? Ce serait étonnant, car l’homme qui vint au Québec en 1998 pour démanteler le modèle québécois et imposer à l’État une réingénierie dont il tirait sa source dans le programme conservateur pur jus de l’Ontarien Mike Harris a renoncé à toutes ses initiatives d’origine. Il s’est plutôt coulé dans le moule bourassien de la position de la moindre résistance. À l’exception, il est vrai, de son affrontement avec les étudiants.
Stephen Harper a donc raison de faire savoir que Jean Charest n’est pas le « vrai conservateur » dont le parti a, selon lui, besoin. Dans d’autres circonstances, il n’aurait pas été impossible que l’ex-chef du PLQ passe à l’ennemi, au Parti libéral du Canada. Charest a peut-être déjà été idéologue. Il est désormais caméléon.
C’est précisément pourquoi il est si attractif aux yeux de ceux qui sont au Parti conservateur pour prendre le pouvoir plutôt que pour appliquer des idées. Là où Pierre Poilievre et sa bande ont la flexibilité idéologique d’une tour du CN, Jean Charest épouse les formes du Stade olympique, tout en rondeurs.
Si en 1998 j’admirais la zénitude de celui qui disait « choisir le Québec », à regret, mais avec habileté, nous avons quelques indices que la version 2022 n’est certes pas moins aguerrie, mais plus aigrie.
Deux fois, depuis 10 jours, il a posé les gestes contre-productifs d’un homme porteur de cicatrices qui le tiraillent toujours. La rumeur de son retour allait, c’était certain, raviver toutes les accusations portant sur le gouffre éthique dans lequel il a plongé le Québec alors qu’il était aux affaires. Un Charest zen aurait fait le dos rond et laissé passer la vague. Mais il a appelé son ex-ministre Lise Thériault pour qu’elle vienne à sa rescousse, donnant l’image d’un ex-premier ministre prompt à replonger dans une bagarre qui ne peut que lui nuire.
Au moment du 10e anniversaire de son affrontement avec la jeunesse, il a envoyé à La Presse une note voulant démontrer que les étudiants sont, grosso modo, aussi lourdement taxés pour leurs études aujourd’hui que s’ils avaient encaissé la hausse de 82 % qu’il voulait leur imposer à l’époque. Le fait qu’il ne semble pas comprendre que faire ainsi la démonstration que la manière forte — la sienne — n’était pas la bonne pour venir graduellement à un résultat similaire est à côté de la question. Il est plus étrange de constater qu’un homme qui souhaite bientôt représenter le Canada au G7 (j’estime que cet objectif pèse extrêmement lourd dans sa motivation) commet l’erreur de rappeler à ses électeurs potentiels les épisodes les plus troubles de son dernier passage au pouvoir.
Le spectateur que je suis est donc encore médusé, mais un tantinet moins admiratif.
(Une version de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

