Les opinions salées de Poilievre

Devinette. Qui a écrit ce gazouillis : « Le Canada a un psychopathe fasciste comme premier ministre et une nazie comme vice-première ministre. Ils se sont récemment donné des pouvoirs extraordinaires pour écraser des dissidents pacifiques » ? Réponse : il ne s’agit pas de Pierre Poilievre, l’aspirant chef conservateur.

Non, il s’agit de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Le message a obtenu 7300 mentions « J’aime » en anglais, plus de 700 en français. Je tiens à vous en informer simplement pour indiquer que, comparé à Bernier, Pierre Poilievre a des airs de modéré. Et cela nous donne une idée de l’extension du spectre politique canadien, qui fait une place de plus en plus grande à la droite de la droite.

Les gageurs disent aujourd’hui que le prochain chef conservateur sera soit un Jean Charest représentant l’aile centriste du parti, soit Pierre Poilievre. Ce dernier a déjà récolté le plus d’appuis dans le caucus conservateur (une quarantaine) et les premiers sondages internes le créditent d’une bonne longueur d’avance. Selon Abacus, parmi les conservateurs, Poilievre est perçu deux fois plus positivement que Jean Charest et deux fois moins négativement. (Ce sont les Québécois qui plombent les chiffres de M. Charest : 47 % en ont une opinion négative, contre 20 % qui en ont une opinion positive.)

#TruckersNotTrudeau

La popularité de Poilievre n’a donc pas été entamée par la sympathie qu’il a exprimée envers les occupants de la colline du Parlement. Il les a applaudis comme des patriotes même si, officiellement, leurs organisateurs réclamaient qu’un putsch remplace le gouvernement élu il y a quelques mois à peine. Sur Twitter, Poilievre utilisait le mot-clic #TruckersNotTrudeau pour parler des « Canadiens pacifiques, joyeux et intelligents qui se battent pour la liberté et contre la peur sur la colline Parlementaire ». Sa position n’était pas ambiguë : « Je suis fier des camionneurs et je suis de leur côté. »

Il n’est pas complètement impossible, si les dieux de la conjoncture lui sourient, que le fougueux Poilievre soit d’ici trois ans le premier ministre du Canada. Sur la crise ukrainienne, il a présenté sur plusieurs plateformes une position qui a le mérite de l’originalité et de la clarté. Un bémol : son application aurait entraîné l’Europe et l’Occident dans une récession majeure.

Sa recette ? Couper tout approvisionnement en gaz et en pétrole russe. Il accuse ainsi plusieurs pays européens d’avoir été « faibles » et de s’être « recroquevillés » devant Poutine. En effet, même les sanctions qui empêchent l’utilisation par les banques russes du système Swift ont été écrites de façon à permettre la poursuite des transactions d’achat de produits pétroliers russes. Pour la simple raison que, si on coupait net cet approvisionnement, on priverait l’Europe de 40 % de son gaz naturel, l’Allemagne, de 66 %. Assez pour faire basculer l’économie européenne dans le gouffre et faire exploser partout sur la planète les prix de l’énergie. (Ce que M. Poilievre explique pour sa part en un mot : #JustInflation. Je propose plutôt : #PutInflation.)

Pas d’amis au G7

Depuis des mois, Américains et Européens tentent de trouver des moyens de pallier une possible décision russe de couper ses livraisons, en augmentant par exemple la production pétrolière mondiale ailleurs et en envisageant des scénarios de rechange. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle tentera de se priver complètement d’énergie fossile d’ici 13 ans. Poilievre voudrait que ce soit fait depuis 13 jours.

Disons, pour faire court, que si Pierre Poilievre avait tenu ce genre de propos comme représentant du Canada lors des quelques rencontres virtuelles du G7 tenues depuis le début de la crise ukrainienne, il ne se serait pas fait beaucoup d’amis.

Le candidat conservateur en profite, comme le fait d’ailleurs le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour dire que le pétrole et le gaz canadiens offrent une réponse toute trouvée au problème européen. Poilievre défend en particulier un projet de 10 milliards de dollars d’extraction et de liquéfaction de gaz terre-neuvien, appelé Bay du Nord, qui pourrait être livré aux Européens, pour le plus grand bien de l’économie canadienne et le plus grand chagrin des oligarques russes. Cela se tient. Mais les chars de Poutine auront eu le temps de se rendre au Portugal avant que le premier navire de gaz canadien soit en vue de la côte européenne.

N’empêche, Poilievre promet, s’il devient premier ministre, de pulvériser les règles environnementales introduites par Trudeau pour les nouveaux projets. Tout se tient, écrit-il : « dit simplement, mon gouvernement supprimera les bureaucrates qui bloquent les projets, pour que nos travailleurs empochent leurs chèques de paie et que notre énergie propulse nos alliés contre la tyrannie ».

Cette proposition de Poilievre est assez représentative du genre de raccourci intellectuel dont il est devenu le champion. On peut compter sur lui pour produire à répétition ce genre de prose. Attentifs, nous notons que, pour l’instant, il n’a pas dépassé les frontières de l’outrance que Maxime Bernier franchit désormais avec régularité. L’ex-chef Andrew Scheer, qui appuie Poilievre, l’a fait récemment en écrivant que « Trudeau est la plus grande menace contre la liberté au Canada ».

Poilievre est dans ce sillage, comme en fait foi cette phrase visiblement très travaillée de sa déclaration de candidature : « le gouvernement essaie de museler quiconque ose critiquer, notamment avec des lois qui contrôlent ce que vous regardez ou dites sur Internet. Utilisant [la] COVID comme opportunité politique, le gouvernement Trudeau attaque nos petites entreprises, camionneurs et travailleurs. Par ailleurs, il cible les honnêtes chasseurs et agriculteurs tout en laissant les criminels et les trafiquants d’armes faire ce qu’ils veulent. » Il faut se lever de bonne heure pour insérer un aussi grand nombre de sophismes en un si petit nombre de phrases. De toute évidence, Pierre Poilievre est un lève-tôt.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


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Élections fédérales: le palmarès des perdants !

Il y a toujours quelqu’un qui gagne, lors d’une élection. Quelqu’un qui gouverne. Il y a parfois plusieurs joueurs qui progressent, voire qui ressuscitent, et qui ainsi gagnent du terrain. Mais il y a victoire et victoire. Comme il y a défaite et défaite. C’est une question de degrés.

Et même chez les gagnants de l’élection fédérale de 2019, la dose de défaite est considérable. Ce qui fait de cette élection un cas particulier, où personne n’est aussi heureux qu’il ne le souhaitait. Où le déséquilibre s’impose comme la valeur dominante du résultat du vote.


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J’entends des commentateurs affirmer que tel ou tel parti aurait du mieux anticiper, ajuster le tir, n’avait pas su, n’avait pas pu. Je n’en crois rien. J’estime qu’à peu de choses près, chaque leader a joué sa partition au mieux — et chaque joueur a eu sa juste dose de pépins. Et chaque joueur a eu, de la part de l’électorat, non pas la note qu’il méritait, mais la note que ce pays fragmenté a décidé de lui donner.

1 – Désignons d’abord les plus grands perdants. Maxime Bernier, bien sûr. Il y avait, dans le corps politique canadien, une place à prendre pour un parti plus conservateur que celui d’Andrew Scheer. Peut-être 10 ou 15 % du vote. On peut, comme moi, être en désaccord avec presque tout ce qu’il avance, reste que ses thèmes, sur l’État qu’il faut rendre minuscule, sur les finances publiques qu’il faut immédiatement équilibrer, sur l’immigration qu’il faut réduire significativement, sur l’aide étrangère qu’il faut abolir, son opposition à ce qu’il appelle le « multiculturalisme extrême » aurait du lui valoir, au moins, davantage de circonscriptions que les verts. Maxime Bernier est deux fois victime. D’abord, au Québec, son discours était trop audacieux pour ses propres électeurs de Beauce, qui sont des conservateurs pantouflards, pas des conservateurs révolutionnaires. Ailleurs, dans l’Ouest, où il aurait pu faire des gains, il a été victime de ce qu’il faut bien appelé la trudeauphobie ambiante. Les milieux ultra-conservateurs convoités par Bernier étaient davantage motivés par leur volonté de se débarrasser de Justin que par leur appui aux thèses du beauceron. Et contre Trudeau, ces électeurs préfairaient faire corps avec Andrew Scheer, même s’ils le trouvaient trop mou. Malgré sa piètre performance au débat en anglais, où il était inaudible, Bernier a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

2 – Elizabeth May est la seconde plus grande perdante. En début de campagne, elle était destinée à supplanter le NPD. La question climatique s’est imposée à la campagne de 2019 plus que jamais, notamment avec l’énorme manifestation de Montréal et la tournée de la jeune Greta. Ce climat sur l’enjeu du aurait dû être porteur pour sa formation. May a bien performé à chacun des débats où elle s’est présentée. Elle fut victime de l’embouteillage des partis se prétendant verts. Ses principaux gains ne pouvaient se faire qu’en allant chercher des électeurs NPD et des électeurs libéraux. Malheureusement pour elle, Jagmeet Singh a fait une campagne nettement plus forte et attractive que prévu, a martelé le thème environnemental, et il a ramené chez lui ses électeurs qui auraient pu faire défection chez les verts. En fin de campagne, Justin Trudeau a pris des airs de plus en plus écolo, et insisté sur l’importance de faire barrage au climato-régressif Scheer, ce qui lui a permis de colmater la brèche sur son flanc vert. Bref, May a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

3 – Jagmeet Singh est quatrième sur la liste des perdants. Certes, il n’a pas tout perdu. Son leadership était en jeu en début de campagne, son excellente performance l’a mis bien en selle pour faire au moins un autre tour électoral. Il a fait sortir son parti de l’anti-chambre de l’insignifiance, mais n’a pas réussi à récolter tous les fruits de sa romance avec une partie de l’électorat libéral. Pourquoi ? Comme d’habitude, en fin de course, la crainte de l’élection des conservateurs pousse une partie de l’électorat néo-démocrate à se replier sur les libéraux, vus comme un moindre mal. Le cauchemar pour Singh aurait été un gouvernement libéral majoritaire, qui l’aurait rendu complètement superflu. Avec ce gouvernement minoritaire, il aura droit à quelques égards du premier ministre pour s’assurer de son vote. Mais si peu. Les finances du NPD étant exsangues, il n’a pas les moyens de menacer Trudeau de le faire tomber et de retourner en élections. Cela donne au premier ministre une plus grande marge de manoeuvre. Bref, Singh a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

4 – Doug Ford, Jason Kenney, l’Alberta et la Saskatchewan arrivent quatrième sur cette liste. Leur sort était complètement lié à une victoire conservatrice. Doug Ford, immensément impopulaire en Ontario, a fait ce qu’il fallait pour aider Scheer: il s’est transformé en coup de vent. Kenney, immensément populaire dans l’électorat conservateur, a fait ce qu’il fallait: il a fait campagne activement. Les Albertains ont envoyé tous les signaux voulus au reste du pays: les politiques fédérales actuelles nous sont insupportables, nous voulons un changement de cap sinon, attention à la péréquation et au sentiment séparatiste albertain. Un sondage montrait ce mois-ci que 23 % des Albertains voulaient quitter le Canada. Une base qui semble avoir une bonne capacité de croissance, car 70% des sondés ont dit comprennent la volonté indépendantiste de certains de leurs concitoyens. En expulsant les derniers députés libéraux de l’Alberta et de la Saskatchewan à l’élection, l’Alberta et la Saskatchewan ont ont fait le maximum. Mais le maximum ne suffisait pas.

Alberta sécession

5 – François Legault est aussi un perdant dans cette élection. Son scénario de rêve était un gouvernement conservateur, majoritaire ou minoritaire, avec un certain nombre de bloquistes pour l’aiguillonner sur ses promesses faites au Québec. Comment on le sait ? Toutes les sorties de Legault faisaient mal à Justin Trudeau et à lui seul. Le refus de la CAQ d’appuyer une motion péquiste s’opposant au corridor énergétique d’Andrew pendant la campagne atteste du refus de Legault d’indisposer son allié conservateur. Le plan de Legault s’est effondré lorsque les Québécois ont découvert Andrew Scheer aux débats en français et ont jugé qu’il n’était pas à leur goût. Il lui ont préféré le chef bloquiste. C’eut été un bon second choix si le Bloc avait, seul, la balance du pouvoir. Mais le NPD a suffisamment de voix pour appuyer Trudeau sur bien des enjeux.

Alors, François Legault est la Perrette de l’élection: Adieu appui du fédéral au 3e lien, au rapport d’impôt unique, à l’application de la loi 101 aux entreprises fédérales, à des pouvoirs réels en immigration, à une non intervention fédérale contre la loi 21. Les trudeauistes ont été patients avec Legault avant l’élection. Ils ont noté que la CAQ s’est absentée de certaines annonces fédérales, ils ne doivent rien au gouvernement du Québec. Et rien, c’est à peu près ce qu’ils vont livrer. D’ailleurs, avec davantage de sièges au Québec que le Bloc, Justin Trudeau ne s’empêchera pas de dire : « Le Québec c’est moi ! » Comme son père Pierre-Elliott aimait dire « je suis l’autre premier ministre du Québec. »

Legault a fait le maximum. Mais le maximum n’était pas suffisant.

6. Yves-François Blanchet a le mérite d’avoir à la fois gagné et perdu. Gagné parce qu’il a parfaitement incarné l’humeur nationaliste du Québec, occupé le terrain que Legault aurait voulu offrir à Scheer, redonné vie et honneur au Bloc Québécois. Perdu parce que les Québécois n’ont, en fin de parcours, pas voulu lui donner la victoire éclatante qu’aurait représenté une pluralité de sièges au Québec. Justin Trudeau a davantage de sièges (35 contre 32) et davantage de votes (34,2% contre 32,5%). Le dernier sondage Léger, qui donnait 40% du vote francophone au Bloc, annonçait un autre résultat. Il est certes remarquable que le Bloc puisse former la deuxième opposition à Ottawa, devant le NPD. C’est pourtant le NPD qui sera l’interlocuteur principal du gouvernement minoritaire, pas le Bloc. Yves-François Blanchet, c’est clair, a fait le maximum. Mais le maximum n’est pas suffisant.

7. Andrew Scheer aussi a fait le maximum. Et plus encore. J’ai dénoncé sur cette balado les mensonges éhontés, à la Donald Trump, utilisé par les conservateurs pour faire peur aux électeurs. J’estime que le pire ennemi de Scheer était, non son programme ou sa campagne, mais sa personnalité même. Si on avait mis à sa place un Jason Kenney ou un Stephen Harper, voire un Brian Mulroney ou un Jean Charest aux personnalités plus vives, la victoire aurait été possible. Les Canadiens, qui le connaissaient peu, ont appris à le connaître et à trouver chez lui une personnalité fade. Ils espéraient mieux. Les Québécois, je me répète, ont tout de suite décidé, sans le détester, ne pas vouloir l’avoir dans leur salon comme premier ministre pendant quatre ans. Scheer a eu la pluralité des voix des électeurs, mais pas la pluralité des sièges. Signe qu’il y a quelque chose de brisé dans le système électoral. Cela le met en bonne compagnie, avec Al Gore, Hillary Clinton, John Diefenbaker et Jean Lesage. Notez qu’aucun ne fut présent à l’élection suivante pour un combat revanche. Scheer a fait un discours de défaite en forme de défi au nouveau gouvernement, et de défi à ceux qui voudraient le pousser vers la porte. C’était sans doute son meilleur discours de la campagne. Ça ne suffira probablement pas. Oui, il a fait le maximum. Mais le maximum ne le sauvera pas.

Des balados en rafale !

8. Justin Trudeau est premier ministre. C’est en soi un exploit, après l’année horrible qu’il vient de vivre. Mais cela en dit davantage sur le Canada que sur l’homme. En 2015, il avait étonné et avait représenté l’espoir. En 2019, il a rassemblé les voix du désespoir. C’est parce qu’il pouvait barrer la route aux conservateurs que Trudeau a gardé par devers lui suffisamment d’électeurs désabusés qui, sans la menace conservatrice, auraient préféré les néo-démocrates ou les verts. Mais la marque de commerce Trudeau et la marque de commerce  libérale sortent de l’exercice avec plus de cicatrices que de muscles. La capacité de rassemblement du premier ministre est faible. Son gouvernement n’est certes pas menacé d’être renversé dans l’avenir prévisible mais il n’y aura pas de lune de miel ni de chance au coureur. Il n’y aura que des difficultés, de la rancoeur, de la division. Dans les circonstances, oui, Justin Trudeau a fait le maximum. C’est suffisant pour gouverner, pas pour gouverner confortablement. En 2015, Trudeau s’avançait sous les « sunny ways ». Cette fois, il s’engage dans une vallée de larmes.

9. Le grand perdant, finalement, est le Canada. Clairement, son point d’équilibre est au centre-centre gauche. Libéraux, néo-démocrates, verts et bloquistes partagent une sensibilité sociale et écologique qui, dans un pays normal, devrait s’imposer. Mais le Canada est le pays du grand écart. Il s’approche ainsi de la triste réalité des États-Unis, mais avec une complication supplémentaire.

Un pays peut-il être à la fois environnementaliste et pétrolier ? C’est la synthèse impossible que le gouvernement Trudeau I a tenté de réussir. L’élection vient de lui dire qu’il a échoué. Sans l’enjeu pétrolier, et la ferme détermination des provinces de l’Ouest de,non seulement maintenir, mais d’augmenter leur production, la politique canadienne ferait du Parti conservateur une opposition quasi-permanente. Aujourd’hui, la tension entre ces deux pôles, pétrolier et soucieux de la planète, fracture ce pays pour l’avenir prévisible.

Un pays peut-il être à la fois multiculturaliste et accepter en son sein une nation qui insiste pour devenir encore plus laïque et plus francophone ? L’élection québécoise a vu re-surgir sur la scène fédérale la question nationale. Au delà de la loi 21, ce qui est en cause est le droit de la nation québécoise d’être différente du reste du pays.

Il était fascinant d’entendre, le soir de l’élection, tous les leaders utiliser le mot « nation » pour définir le Québec, y compris Justin Trudeau qui y était opposé il y a quinze ans à peine et que son père vomissait. Le résultat est que les leaders canadiens normalisent l’idée que les Québécois forment un groupe à part. Si, ou lorsque la Cour suprême déclarera invalide la loi 21, au nom d’une constitution que les Québécois n’ont jamais accepté, cette ligne de fracture entre le pays canadien et la nation québécoise apparaîtra encore plus fortement.

Ces forces sont plus puissantes que n’importe quel des leaders qui se sont présentés cette année devant les électeurs. Elles annoncent un sale temps pour le Canada. Nous entrons, tous, dans une zone de turbulence.


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Ce qu’Andrew Scheer emprunte à Donald Trump

Énonçons d’abord une absolue certitude, Andrew Scheer n’est pas Donald Trump. En fait, personne n’est Donald Trump sauf, bien sûr, Donald Trump, ce qui est une très bonne chose.

Mais moi qui suis de très près l’actualité américaine depuis des années, je ne peux m’empêcher de voir comment, sous les conservateurs de Stephen Harper et maintenant d’Andrew Scheer, plusieurs des traits les plus détestables du Parti Républicain américain se sont installés dans notre paysage politique. Certains ont surgi avec plus d’ampleur même au cours de la présente campagne électorale.


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La différence entre les conservateurs d’avant, ceux de Joe Clark et de Brian Mulroney, par rapport aux conservateurs d’après, ceux de Harper et Scheer, est illustrée par cette phrase: Interrogé par un journaliste qui lui demandait s’il était conservateur, Brian Mulroney a répondu : « progressiste-conservateur ». C’était en  effet le nom de son parti avant qu’il ne fusionne avec le plus à droite Reform Party dont sont issus Stephen Harper et Andrew Scheer.

Lorsqu’il était « progressiste conservateur », le parti était principalement préoccupé par le conservatisme économique et fiscal. Il contenait une aile socialement conservatrice, froide face à l’avortement et au mariage gai par exemple, mais à peine plus  forte que celle qui existait toujours à ces sujets au sein du parti libéral. Bref, le parti progressiste conservateur était plus lent à s’ajuster aux réalités modernes, mais ne s’y opposait pas de front.

Le Reform party, oui. Et c’est parce qu’il jugeait Brian Mulroney trop mou sur ces questions, et trop déconnecté des intérêts des l’Ouest canadien,  que le Reform de Harper et Scheer a d’abord combattu le parti conservateur, puis l’a pour ainsi dire avalé.

L’impact des groupes pro-vie

Le phénomène est net aux États-Unis. Alors qu’une majorité d’Américains ne veulent pas remettre en cause le droit à l’avortement (60%), un groupe de militants, souvent religieux, très actif au sein du Parti Républicain fait en sorte que ce sujet s’impose à tous les candidats du parti, qu’ils le veuillent ou non.

Même chose au Canada, avec l’irruption du fort lobby anti-avortement au sein du parti conservateur ces dernières années. Le principal lobby pro-vie estime avoir joué un rôle important, en vendant des cartes de membre du Parti conservateur à ses propres partisans, dans l’élection des chefs conservateurs pro-vie Doug Ford en Ontario et Jason Kenney en Alberta. Ils ont aussi beaucoup pesé dans élection  d’Andrew Scheer à la chefferie.

L’an dernier, lors du congrès du Parti conservateur à Halifax, il s’en est fallu de peu pour qu’ils renversent la politique officielle du parti de ne pas rouvrir ce débat. Il ne leur manquait que sept délégués pour y arriver.

Le lobby estime que, cette année, 70 des candidats conservateurs sont maintenant ouvertement pro-vie et il a travaillé très fort, dans les circonscriptions, pour faire triompher les candidats de leur choix dans les investitures conservatrices.

Andrew Scheer a beau affirmer que rien ne changera à ce sujet sous sa gouverne, s’il devient premier ministre, la montée des forces pro-vie au sein de son propre parti pourrait le mettre au pied du mur.

Une heure d’analyse dans vos écouteurs !

La force du lobby des armes

On peut faire le même parallèle au sujet des armes à feu. Aux États-Unis, des majorités écrasantes réclament un plus grand contrôle de ces armes et l’interdiction des armes d’assaut. Mais le lobby pro-armes détient un tel contrôle sur les élus Républicains, et certains démocrates, que rien ne bouge.

Au Canada, 60% des électeurs sont pour  l’interdiction de posséder une arme de poing, et 75% sont favorables à l’interdiction de posséder des armes d’assaut.

Pourtant, le lobby pro-armes au sein du Parti conservateur fait en sorte que le parti s’engage à libéraliser le port d’armes au Canada, y compris le fusil d’assaut AR-15. Le lobby des armes ne s’en cache pas, le site thegunblog.ca écrit en toutes lettres : « Si Scheer n’est pas premier ministre, la communauté des propriétaires d’armes et des chasseurs est foutu.  Les Conservateurs sont les seuls à appuyer la possession d’armes et à avoir une chance de défaire les libéraux.»

Je ne dis rien sur le pétrole, tant la ressemblance entre les républicains et les conservateurs canadiens est nette. Mais au-delà du fond des choses, où Républicains et Conservateurs réussissent à imposer à la nation des politiques contraires à ce que souhaitent des majorités, il y a la manière.

Les conservateurs et les « faits alternatifs »

Le Canada est connu, et parfois moqué, pour être le lieu de la civilité, de la politesse. Mais les conservateurs sous Harper et Scheer ont introduit dans le débat politique canadien des éléments de brutalité qui sont apparus chez les républicains américains à partir des années 1980.

J’ai déjà parlé des publicités clairement mensongères des conservateurs sur l’impact de la taxe du carbone. Il n’était généralement pas admis, auparavant, de dire dans des publicités électorales le contraire de la vérité. Les conservateurs ont franchi ce pas, sous Harper et sous Scheer.

Scheer est allé encore plus loin en adoptant l’invention trumpiste de faits alternatifs. C’est-à-dire d’affirmer sans inhibition le contraire de ce que tout le monde a vu, pour faire circuler cette autre version des faits dans le débat public.  Trump est devenu le champion de la chose lorsqu’il a affirmé qu’il y avait plus de gens à son assermentation que pour Barak Obama. Tout démontre le contraire, mais Trump persiste dans la diffusion de cette version alternative de la réalité.

Les sondages démontrent clairement qu’Andrew Scheer a fait une piètre performance au premier débat en français. C’était immédiatement observable. Mais son organisation a publié sur les réseaux une image avec les mots « Andrew Scheer fait un coup de circuit et gagne le débat de TVA». Un fait alternatif.

Récidive après le second débat en français, que Scheer n’a ni gagné ni perdu. Une pub sur les réseaux affirmant : « Scheer gagne le débat ». Un autre fait alternatif.

Il est aussi étonnant d’avoir entendu Scheer, lors du débat en anglais, traiter Justin Trudeau de « phony » et de ‘ »fraud ». La politique n’est pas un jardin de roses, mais on n’aurait pas vu Joe Clark ou Brian Mulroney utiliser des termes aussi personnellement durs envers un adversaire, de surcroît un premier ministre, en personne dans un débat. Ils auraient pensé que ce n’était pas digne d’eux ou de la fonction même de premier ministre.

Mais la trumpérisation de la politique conservatrice canadienne charrie avec elle la disparition du respect élémentaire que les partis et leurs chefs doivent avoir entre eux, au-delà de leurs divergences.

Le pire est que, sous ses airs de bon gars, Andrew Scheer semble être personnellement habité par cette hargne. Il arrive souvent que des chefs politiques se retrouvent côte-à-côte lors d’événements publics. La règle est qu’ils se saluent et échangent des banalités.

En août dernier, il était au même événement que Trudeau lors de la fête des Acadiens. Trudeau, poli, s’est approché de Scheer pour lui serrer la main. Mais Scheer lui a lancé : « vous devez arrêter de mentir aux Canadiens ». L’échange fut enregistré, et les conservateurs, fiers de leur coup, l’ont fait circuler vidéo sur leurs réseaux.

Le message est clair : pas de quartier pour l’adversaire, pas de civilité, pas de politesse, il faut frapper toujours et partout.

Voilà pourquoi je m’ennuie de Brian Mulroney et de Joe Clark.


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L’odieuse malhonnêteté des pubs conservatrices

Pubs conservatricesCe n’est pas un secret, les campagnes électorales ne sont pas des périodes de grâce pour les nuances. Le but du jeu étant de se distinguer de l’adversaire, chaque parti veut noircir le trait pour apparaître nettement différent, donc meilleur, que les partis adverses.

Ainsi, lorsque Justin Trudeau affirme que la réduction d’impôt promise par les conservateurs va surtout profiter aux riches, il tord le cou à la vérité. Certes, ceux qui paient davantage d’impôts vont en tirer, proportionnellement, un plus grand profit. Mais l’essentiel des sommes dégagées vont se retrouver dans les poches des Canadiens de la classe moyenne.


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De même, lorsque Andrew Sheer accuse Trudeau d’avoir augmenté les impôts de la classe moyenne depuis quatre ans, il fait la culbute à la vérité car si, oui, certains impôts ont augmenté, les parents ont reçu une augmentation telle de leurs allocations familiales que leur revenu disponible a été significativement augmenté.

Ces techniques de débat sont détestables et on ne peut que plaindre l’électeur moyen qui n’a pas le bagage statistique nécessaire pour faire la part des choses. Heureusement, les médias multiplient les « vérifications des faits » pour les guider. Mais les chefs savent qu’une demi-vérité dite pendant un débat vu par 13 millions d’électeurs (la cote d’écoute totale du débat en anglais) aura plus d’impact qu’une « vérification des faits » lue, au mieux, par quelques centaines de milliers de personnes.

De toutes les demi-vérités répétées pendant cette campagne, il y en a une qui mérite, à mon avis, la médaille d’or de la malhonnêteté intellectuelle. Il s’agit des publicités du parti conservateur au sujet de la taxe carbone. Écoutons la version française.

Commençons par le pire. Cette publicité est diffusée au Québec, là où la taxe carbone fédérale ne s’applique pas, car nous avons notre propre système de bourse carbone alimentant notre fond vert.

Donc, pour les Québécois, cette publicité est à 100% mensongère.

Mais elle l’est aussi pour les Canadiens. D’abord parce que les Conservateurs ne disent jamais que ce qu’Ottawa va prendre d’une main avec la taxe carbone, elle va le redonner de l’autre main en crédits d’impôts. Les libéraux affirment qu’avec ces remboursement, 80% des citoyens vont recevoir davantage de sous qu’ils en ont payé. Les experts pensent que ce sera plutôt autour de 70%. Seuls les énormes consommateurs de carbone seront pénalisés. (Pour les calculs, voir ici.)

Donc, en refusant de même mentionner le remboursement dans leur pub, les Conservateurs font preuve de malhonnêteté intellectuelle.

Pas encore satisfaits de tromper les électeurs, les Conservateurs ont même exagéré les sommes. La taxe sur le carbone fédérale a été introduite à 20$ la tonne cette année et va augmenter à 50$ la tonne d’ici 2022. Les remboursements vont être ajustés en fonction de cette augmentation. (Pour les calculs, voir ici.)

Mais les Conservateurs ont décidé de faire leur calcul à partir du double, soit 102$ la tonne. Bref, Andrew Scheer a doublé l’ampleur de son mensonge pour faire encore plus peur aux électeurs.

L’équivalent anglo de Infoman, This hour has 22 minutes, a fait une bonne revue des mensonges conservateurs ici:

Cette décision, parfaitement assumée, des Conservateurs de tromper les électeurs nous amène à deux questions.

D’abord, pourquoi les réseaux de télévision acceptent-ils de mettre en ondes des publicités clairement mensongères ? Aux États-Unis, CNN vient de refuser de diffuser deux publicités mensongères de la campagne de Donald Trump au sujet de Joe Biden. Je n’entre pas dans le détail mais ces publicités étaient tendancieuses, alors que celles des conservateurs sont plus clairement mensongères.

Nos lois de protection du consommateur interdisent les publicités commerciales mensongères. Pourquoi nos lois de protection des électeurs ne sont-t-elles pas aussi sévères ? Notre démocratie gagnerait si on disposait d’un bureau de vérification des publicités électorales qui, bien sûr, accepterait les exagérations, mais dirait non aux mensonges.

La seconde question est à mon avis encore plus lourde de conséquences. Face au réchauffement climatique, les outils que sont la taxe carbone et le marché du carbone sont reconnus par les économistes et les organisations internationales comme les plus respectueuses du marché tout en ayant un impact réel sur la réduction des Gaz à effet de serre.

Lorsqu’on fera le bilan des dégâts climatiques mondiaux dans 25 ou 50 ans et qu’on demandera qui a activement dissuadé les peuples d’agir avec davantage d’empressement, on pointera évidemment du doigt les compagnies pétrolières qui ont mené une immense campagne de relations publiques contre le concept même de changement climatique.

Mais il ne faudra pas oublier Stephen Harper et Andrew Scheer qui ont tout fait pour diaboliser au Canada l’idée de taxe carbone, en utilisant depuis plus de dix ans des arguments mensongers.

Il ne faudrait pas être tendre envers eux si cette tactique n’avait que pour but de tromper les électeurs à des fins électorales. Mais puisque ces mensonges mettent également en péril un défi plus grand qu’une simple élection, soit la capacité d’un peuple de faire sa part contre le réchauffement, leur culpabilité est plus lourde encore.


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La bande annonce de ma dernière balado Lisée202 (Des histoires du Québec)
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