Français: la ténacité du déclin

Les démolinguistes de l’OQLF ont fait tourner leurs logiciels prévisionnels pour tester la mesure la plus ambitieuse avancée depuis la loi 101 pour redresser le français : une immigration à 100 % francophone. Leur conclusion est brutale. La tendance à la baisse de la population qui a le français comme langue première est si forte, si lourde, si implacable, que même l’ajout de 100 % d’immigrants économiques parlant français pendant 25 ans ne suffirait pas à l’endiguer. C’est énorme. Comme se faire dire que le réchauffement climatique est inéluctable. La démonstration est donc faite que ce remède a un effet mesurable pour réduire la température du patient. Mais il ne suffit pas à éliminer la fièvre. Devant cette information nouvelle, le pharmacien compétent comprendra qu’il doit retenir ce remède comme base du traitement, mais lui ajouter d’autres ingrédients.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il lui faut poser le bon diagnostic pour concevoir la multithérapie gagnante. Le patient n’est ni mort ni mourant. Son système immunitaire est atteint. En clair, la proportion des Québécois qui font partie des ni-ni augmente. Ni francos ni anglos, ils parlent une langue tierce à la maison. Le processus organique qui fait qu’un jour ils tomberont, à la table de leur petit-déjeuner, d’un côté ou de l’autre de l’alternative linguistique est la clé de notre avenir. Il faudrait que ce transfert se fasse à 90 % vers le français pour maintenir la prédominance francophone actuelle. Il plafonne à 55 %. Rien ne peut dicter ce choix. C’est la réalité linguistique collective qui l’annonce, le prépare, le conditionne. La politique linguistique, elle, peut pointer, ou non, dans la bonne direction.

Dans le peloton de tête des déterminants de ces transferts on trouve : la langue parlée au travail. La dégradation de la situation va comme suit à Montréal : les milieux passent de la situation actuelle, bilinguisme où le français est prédominant (1), à un bilinguisme intégral (2), puis à un bilinguisme à prédominance anglophone (3).

On avait compris des derniers recensements que la proportion des salariés montréalais passée à l’étape 2 (bilinguisme intégral) était de 9 % en 2006, puis de 15 % en 2016. La seconde étude publiée cette semaine, réalisée par Statistique Canada à la demande de l’OQLF, indique qu’en 2018, on en était à 25 %. Un bond fulgurant de 10 points de pourcentage en deux ans.

C’est capital. Le recul de la prédominance du français, la généralisation du bilinguisme intégral, la dévalorisation du français langue de travail commune ouvrent une voie royale à l’augmentation des transferts vers l’anglais.

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Voilà pour le danger. L’intérêt de l’étude est de raffiner le diagnostic en départageant le bilinguisme incompressible — le fait de parler anglais aux clients ou fournisseurs hors Québec — et le bilinguisme facultatif — celui qui atteste que le français n’est pas, chez nous, la langue commune. Ainsi, les salariés montréalais admettent que la moitié de leur utilisation totale de l’anglais est consacrée à servir… la clientèle du Québec. Donc des citoyens non francophones du Québec, dont on nous répète pourtant à satiété qu’ils parlent couramment le français. Cette clientèle non francophone fait quotidiennement le choix de ne pas faire du français sa langue d’interaction avec les salariés, pourtant majoritairement francophones. On dira : le client a toujours raison.

Alors, voyez ceci : dans plus du tiers des cas, l’anglais est utilisé parce que « les personnes avec qui je travaille préfèrent utiliser cette langue ». Preuve que les collègues non francophones, minoritaires, imposent l’anglais aux francophones, majoritaires. Pour une combinaison de raisons : leur maîtrise du français n’est pas suffisante et/ou le respect général de la notion de français langue commune s’affaiblit.

Un geste aussi lourd que celui de la loi 101

La mondialisation est un facteur réel, justifiant au moins 41 % de l’utilisation de l’anglais (le total est de plus de 100 %, car les raisons sont multiples). Si c’était le seul facteur, nous serions cuits, car nous ne faisons pas le poids face à la mondialisation. Heureusement, le principal facteur nous appartient : au Québec même, dans l’entreprise et parmi la clientèle, le français n’est pas la langue commune. Voilà ce qu’il faut changer. Comment ?

Puisque l’immigration francophone de tous est une condition nécessaire mais non suffisante, il faut poser un geste aussi lourd que celui de la loi 101. La décision, à l’époque, d’obliger tous les francophones et tous les futurs enfants d’immigrants à aller à l’école française et d’imposer le français dans tout l’affichage commercial était à la fois l’expression d’une volonté politique forte et l’imposition d’un changement concret dans la vie individuelle d’une large part de la population, principalement non francophone.

Un demi siècle plus tard, cette combinaison doit se retrouver dans une action forte qui aura pour résultat de (ré)installer le français langue commune dans l’entreprise montréalaise. Pour y arriver, les seuls contrôles a posteriori sont voués à l’échec. Il faut changer la compétence et l’état d’esprit linguistiques de chaque nouvelle cohorte de salariés, principalement non francophones.

Cela passe, vous me voyez venir, par la réelle exigence du français dans l’enseignement postsecondaire de tous : les cégeps en français pour tous (y compris les anglos et les allos), la connaissance du français préalable et des cours de français pour tous les étudiants étrangers, l’éducation professionnelle en français pour tous et, dans les universités anglophones, l’examen de français obligatoire et éliminatoire pour tous.

Cette action structurante non seulement assurera une réelle maîtrise du français pour tous les diplômés et futurs salariés montréalais, mais enverra aussi le signal politique que le français n’est, que cela plaise ou non, ni accessoire ni optionnel, mais incontournable.

Il faudrait, pour cela, que MM. Legault et Jolin-Barrette, comme MM. Lévesque et Laurin en leur temps, soient prêts à encaisser les effets secondaires politiques du traitement. C’est peut-être trop leur demander.


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Redresser le français: mode d’emploi

J’écrivais dans un texte précédent Affaibllir le français: mode d’emploi, combien était précaire la situation de la langue, notamment à Montréal.

La difficulté lorsqu’on discute de la question est que les éléments du déclin sont réunis, mais que son effet ne sera complètement mesurable que dans les années à venir. Certains indicateurs, pris isolément, peuvent même soutenir un discours jovialiste (utilisé jusqu’à très récemment par le PLQ, notamment, et plusieurs chroniqueurs.) La réalité est que si on figeait la situation linguistique québécoise à son niveau actuel, la prédominance du français se maintiendrait sur le long terme.

(Une version écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Mais nous sommes un peu comme un groupe sur un canot, ramant contre le courant, sur une rivière qui débouche sur une spectaculaire chute d’eau. Avant la loi 101, nous ramions très peu, et le courant nous rapprochait de la chute à une vitesse de, disons, 10 noeuds. Grâce à la loi 101 et à ses effets, nous avons ramé suffisamment fort pour avoir ralenti à 5 noeuds notre vitesse vers la chute. De la rive, des spectateurs applaudissent ce grand succès. Mais à moins de ramer jusqu’à annuler la force du courant, donc 0 noeuds, ou l’inverser, l’échec est assuré.

Petit rappel

L’histoire est connue mais mérite d’être rappelée. Arrivé au pouvoir en 1976, le Parti québécois héritait d’un déclin mesurable du français. Au centre-ville de Montréal, l’anglais s’imposait, souvent unilingue, sur les affiches. Parmi les enfants d’immigrants, 85 % choisissaient l’enseignement public en anglais, langue incontestée du succès. Au travail, la langue de travail était celle du patron, anglophone dans 83 % des cas.

René Lévesque ne savait pas, en donnant le dossier de la langue à Camille Laurin, que ce dernier proposerait, non pas une réforme, mais une révolution. Laurin avait compris que pour mettre fin au déclin d’une langue, il faut certes changer les lois, mais surtout bousculer les esprits. Faire savoir qu’une nouvelle ère commence. Qu’une nouvelle normalité s’installe.

Presque un demi-siècle plus tard, l’élan impulsé par Laurin s’est épuisé, rogné notamment par des juges fédéraux, une immigration linguistiquement désastreuse et un grave affaiblissement de la notion de français langue commune dans la métropole. Que faire ?

De petites réformes bienvenues, d’autres mesquines

Il y a dans les besaces des réformistes de bonnes mesures, à portée limitée. Étendre la loi 101 aux 175 000 salariés d’entreprises à charte fédérale. Faire de la connaissance du français une condition d’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec. Obliger toutes les entreprises à traiter en français avec l’État québécois. Que du bon pain.

Puis il y a le pinaillage contre-productif : enlever à des municipalités leur statut bilingue, ce qui ne change rien au bilinguisme de leurs services ; interdire à des hôpitaux de régions d’offrir des services en anglais, comme si les blessés avaient besoin d’un test linguistique et comme si le niveau de bilinguisme réel actuel des médecins et des infirmières ne rendaient pas cette mesquinerie caduque ; faire en sorte que l’État ne puisse parler l’anglais qu’aux seuls membres de la « minorité historique ». Chouette idée, mais comment les reconnaître, au téléphone ?

Il faut être à la fois plus sérieux et plus ambitieux. Marquer, par l’ampleur des mesures prises, qu’un véritable virage s’opère.

Oser un vrai virage : immigration francophone

Plus d’un demi-million de personnes sont entrées au Québec ces vingt dernières années sans connaissance du français. Ils n’auraient jamais pu immigrer au Royaume-Uni sans connaissance de l’anglais (pourtant nullement en déclin) y compris pour des séjours courts ou du travail saisonnier. On pourrait simplement copier-coller ici la politique linguistique d’immigration britannique, en substituant le français à l’anglais, et le tour serait joué. Car c’est, numériquement, le facteur de déclin le plus important.

Le tabou du contrôle linguistique au point d’entrée doit tomber. Chaque fois qu’on l’aborde, on nous répond que tel ministre, tel banquier, tel artiste n’aurait pu immigrer sous un tel régime. Bravo. Mais seuls ceux qui sont passés au français participent à ce concert. On n’entend pas les autres, notamment les 50% qui ont fait un transfert linguistique vers l’anglais. C’est comme si on évaluait la saison 2019-2020 du Canadien en ne comptant que les parties gagnantes. Le déclin ne peut être renversé que si la connaissance du français au point d’entrée est obligatoire (et que si les réfugiés sont payés pour l’apprendre en arrivant). Tous les rapports nous le disent : avec un taux d’échec de 90 %, mesuré par la vérificatrice générale du Québec, la francisation n’a donné, ne donne et ne donnera que des résultats médiocres.

Parmi les nombreux commentaires suscités par ce texte dans Le Devoir, je retiens celui d’Anne Bernard, qui a longtemps oeuvré au ministère de l’immigration du Québec:

« Toute politique doit être incarnée dans la réalité. Voici un exemple: La ministre de l’Immigration sous le gouvernement de Pauline Marois, Mme Diane de Courcy, avait amorcé un virage notable en matière de sélection des immigrants ( catégorie travailleurs qualifiés uniquement) en exigeant un niveau de connaissance élevé du français ( niveau 7 = intermédiaire avancé) pour obtenir des points a la grille de sélection.

C’est alors qu’un mouvement important s’est opéré dans cette catégorie d’immigrants qui n’avait aucune connaissance du français. Je prends pour exemple les candidats provenant d’Iran. Avant cette exigence, ces candidats utilisaient la porte d’entrée du Québec et étaient sélectionnés sans connaissance du français ( et pouvaient obtenir des points s’ils avaient une connaissance de l’anglais). Bon nombre d’entre eux quittaient pour l’Ontario se sentant davantage anglophiles car ils immigrent au Canada et non au Québec. Les autres se fondaient a la minorité anglophone. Avec cette exigence de niveau 7, les Iraniens se sont mis a s’inscrire intensivement, en Iran, à leurs frais, à tous les cours de français offerts par les Alliances françaises afin d’être en mesure d’obtenir des points a la grille de sélection et être sélectionnés. Un changement majeur s’est opéré.

Toutefois il était possible et il est toujours possible d’être sélectionné au Québec sans connaissance du français. Concrètement parlant, il nous faut exiger que la connaissance du français de niveau 7 devienne obligatoire dans la sélection de nos immigrants, sans quoi nous n’atteindrons jamais nos objectifs, peu importe les énoncés politiques
les plus vertueux. » 

Le flot anglicisant de l’éducation post-secondaire

À Montréal, le flot anglicisant est amplifié par les succès des établissements postsecondaires anglophones, à la fois chez les jeunes Québécois et chez les étudiants étrangers qu’on compte désormais en dizaines de milliers. Aucune action marginale ne suffira à changer cette dynamique.

Pour obtenir aujourd’hui un résultat équivalent, dans le réel et dans le symbole, aux mesures de Camille Laurin, il faut assumer enfin concrètement l’idée que le français doit être, pour tous, la langue commune. Qu’elle doit donc être une composante incontournable de l’éducation.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Beaucoup sont fixés sur l’idée d’étendre la loi 101 au cégep et d’ainsi fermer leurs portes aux francos et allos qui n’ont pas transité par l’école primaire ou secondaire anglophone. Mais cela signifie enfermer les inscrits restants, jeunes anglos et allos et des milliers d’étudiants étrangers, dans un univers parallèle où le français est facultatif. C’est ainsi qu’on se retrouve avec un jeune anglo montréalais sur quatre qui avoue ne pas parler le français.

Le cégep est le passage obligé de tous les techniciens, professionnels, ingénieurs et élites du Québec. Si on croit sérieusement que tous ces diplômés vont travailler en français dans nos entreprises et nos établissements, il faut tirer la conclusion logique : au Québec, tous les étudiants, de toutes les langues et de toutes les origines doivent faire et réussir leur cégep en français.

Rien dans la constitution canadienne qu’on nous a imposée en 1982 ne protège l’enseignement post-secondaire anglophone ou francophone. Il n’y est question que de l’enseignement « primaire et secondaire ». Il y aurait certainement contestation, mais ce serait dans le fol espoir que la Cour suprême invente du droit nouveau pour trouver un droit post-secondaire là où il n’existe pas. Des anglos auraient bien sûr toujours le droit d’aller dans des collèges anglos non-subventionnés aux droits de scolarités très élevés. Mais même en ce cas, on pourrait faire en sorte que ses diplômés soient assujettis à un examen de français obligatoire et, si on le désire, à une session d’immersion obligatoire en cégep francophone.

Il nous est donc parfaitement loisible de décréter que tous les cégeps anglophones devront devenir francophones dans un délai de, disons, dix ans. La mesure sera structurante en amont, forçant les high schools à bien préparer leurs élèves à cette étape exigeante. D’ailleurs, sait-on que 12 % des profs de Dawson et 20 % de ceux de Vanier sont francophones ? Dans son excellent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix nous apprend que cette proportion est de 26 % au cégep Champlain, de 44 % à celui de Lennoxville et de 63% à celui de Québec. Ils n’attendent que le signal pour se mettre à enseigner en français !

Voilà le geste à poser pour planter profondément le pilier du français langue commune.

Les étudiants étrangers et l’université

Sur cette lancée, il faut faire en sorte que les étudiants québécois de nos universités anglophones maintiennent leur niveau de français et en démontrent la maîtrise pour obtenir leur diplôme. Nos étudiants étrangers devraient avoir terminé dans leur pays d’origine un cours d’introduction au français comme condition d’inscription puis, une fois chez nous, avoir dans leur cursus des cours obligatoires de perfectionnement.

Il y a donc pour l’essentiel deux approches dans l’indispensable chantier de redressement du français. Il y a les mesures prises en aval: les inspections, les règlementations, les sanctions. Je ne dis pas qu’elles sont inutiles, au contraire. Mais il s’agit d’énergie négative, de contrôle.

Je propose ici des mesures en amont. Plutôt que de contrôler l’utilisation du français, inonder le territoire d’un beaucoup plus grand nombre de parlants français. Tous les immigrants, tous les étudiants de Cégep, tous les étudiants étrangers, tous les étudiants d’universités, devenant chacun porteur d’une réelle connaissance de la langue commune.

Ces mesures auraient (auront ?) cumulativement un effet considérable: elles exprimeront concrètement la volonté nouvelle de la nation de vivre en français.

Le nouveau déclin du français est nourri par une injection permanente de résidents non francophones et par une augmentation constante du nombre de jeunes adultes montréalais pour qui le français est accessoire. Cette combinaison rend illusoire toute tentative de faire du français une réelle langue commune.

Le nouveau redressement du français doit passer par ces gestes fondamentaux : immigration francophone de tous, cégeps francophones pour tous.


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