Avant la béatification

Robert Bourassa avait rendu l’âme. Des funérailles nationales avaient été organisées. Mon patron Lucien Bouchard en revenait. Dans son bureau alors juché dans les hauteurs de l’immeuble d’Hydro-Québec, on lui passait l’appel d’André Bérard, président de la Banque Nationale, en déplacement en Asie. Bérard était un acteur clé du grand sommet sur l’économie qu’on préparait. Entre autres sujets, j’entendis M. Bouchard lui dire : « Il a eu une excellente semaine. » L’appel terminé, je lui demandai : « L’excellente semaine, c’était celle de Bourassa ? » Bouchard opina. « Vous vouliez dire, à part pour le décès ? »

Brian Mulroney est en train de passer une excellente semaine. On ne tarit pas d’éloges, mérités, sur ses tentatives de réintégrer le Québec dans le giron canadien, sur son opposition à l’apartheid, sur son combat gagné contre les pluies acides et sur le libre-échange canado-américain, entre autres.

Ayant participé, dans ces pages et sur les ondes, à vanter ses nombreux mérites, puis-je me permettre de conclure que son bilan était globalement positif ? Ce qui signifie qu’il ne l’était pas totalement. Les privatisations d’Air Canada et du Canadien National ont-elles vraiment été bénéfiques ? On dit beaucoup de bien de ses initiatives environnementales, mais le feu vert donné à l’expansion de l’extraction pétrolière dans l’Ouest a-t-il vraiment rendu service à la planète ?

La principale tache qui devrait apparaître au passif de Brian Mulroney concerne les droits des femmes. Deux fois il a tenté de recriminaliser l’avortement. S’il a échoué, c’est bien malgré lui.

En campagne, Mulroney s’était déclaré contre « l’avortement sur demande ». Il était élu depuis quatre ans lorsque la Cour suprême, dans la cause Morgentaler en janvier 1988, affirma sans détour que « forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener le foetus à terme, à moins qu’elle ne remplisse certains critères indépendants de ses propres priorités et aspirations, est une ingérence profonde à l’égard de son corps et donc une atteinte à la sécurité de sa personne ».

On s’est habitués depuis à vivre avec la décision de la Cour comme seule boussole en matière d’avortement, mais il semblait à l’époque inconcevable que le Parlement ne balise pas la chose par une loi. Mulroney en faisait une priorité et déposa un projet qui interdisait l’avortement en fin de grossesse. Le texte fut défait par une majorité de députés composée de ceux qui jugeaient le texte trop restrictif et d’autres, surtout conservateurs, qui le trouvaient trop permissif. Mulroney revint l’année suivante avec un texte plus dur, interdisant tous les avortements sauf si le médecin traitant jugeait que la vie ou la santé de la mère était en danger. Les médecins contrevenants seraient passibles de deux ans de prison.

Cette fois, la mesure fut adoptée par la Chambre, Mulroney et ses ministres étant parmi les 140 députés ayant voté pour, 131 ayant voté contre. Ne restait que l’étape du Sénat, où une majorité favorable au projet semblait acquise. Mais Mulroney y avait entre autres nommé son ancienne ministre Pat Carney, dont les convictions pro-choix étaient bien connues. Carney se souvient d’avoir reçu avant le vote des « pressions très, très fortes » lui enjoignant, au moins, de s’abstenir. Ordre alphabétique oblige, elle fut la première représentante du Parti conservateur du Sénat à s’exprimer. Elle se leva et vota non. Contre toute attente, quelques autres sénateurs conservateurs suivirent son exemple. « Plusieurs hommes sénateurs estimaient que l’avortement était un enjeu concernant les femmes, a-t-elle raconté. Ils m’ont dit qu’ils pensaient s’abstenir, jusqu’à ce qu’ils me voient voter non. » Une fois compilé l’ensemble des votes, le président du Sénat, le sénateur conservateur Guy Charbonneau, constate l’égalité. Il a le pouvoir de la briser. Posant le geste le plus important de sa carrière, il s’abstient. Le projet de loi recriminalisant l’avortement ne s’en relèvera pas.

« Après le vote, raconte Carney, je suis retournée à mon bureau pour siroter du thé et attendre de connaître mon sort. Au cours des jours qui ont suivi, je fus démise de fonctions clés au sein de comités sénatoriaux et fus l’objet de rumeurs malveillantes. » Le signe transparent de la mauvaise humeur du premier ministre, humilié par ses propres sénateurs — et sa sénatrice.

Comment Brian Mulroney relate-t-il ce grave échec dans sa biographie de 1300 pages publiée en 2007 ? On n’y trouve que deux références à l’avortement. La première mentionne une lettre que le premier ministre d’alors Pierre Elliott Trudeau avait envoyée à l’archevêque de Toronto, le cardinal Gerald Carter, pour l’assurer qu’il n’hésiterait pas à utiliser la disposition de dérogation de la Constitution pour empêcher l’établissement d’un droit à l’avortement au Canada. La seconde indique simplement que, pendant son mandat, Mulroney a entre autres « procédé à une législation sur l’avortement ».

On comprend que le mémorialiste n’ait pas voulu attirer l’attention sur un passage aussi peu reluisant. S’il l’avait fait, il aurait pu nous apprendre ce que les documents de son Conseil des ministres allaient nous révéler en 2013 : si on juge son projet résolument anti-femmes, il a au moins eu le mérite d’avoir bloqué les pires pulsions de son ministre de la Santé, Jake Epp. Ce dernier souhaitait envoyer en taule les femmes pratiquant l’auto-avortement et prolonger à 10 ans les peines des médecins avorteurs. À sa décharge aussi : sa ministre de la Condition féminine, Barbara McDougall, et sa ministre de la Justice, Kim Campbell, étaient également, à l’époque, favorables à l’interdiction partielle de l’avortement.

Mulroney aurait aussi pu écrire qu’ayant échoué, il démontra hors de tout doute qu’il était impossible de restreindre le droit à l’avortement au Canada. Une victoire historique que les femmes lui doivent bien.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Ce qu’Andrew Scheer emprunte à Donald Trump

Énonçons d’abord une absolue certitude, Andrew Scheer n’est pas Donald Trump. En fait, personne n’est Donald Trump sauf, bien sûr, Donald Trump, ce qui est une très bonne chose.

Mais moi qui suis de très près l’actualité américaine depuis des années, je ne peux m’empêcher de voir comment, sous les conservateurs de Stephen Harper et maintenant d’Andrew Scheer, plusieurs des traits les plus détestables du Parti Républicain américain se sont installés dans notre paysage politique. Certains ont surgi avec plus d’ampleur même au cours de la présente campagne électorale.


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La différence entre les conservateurs d’avant, ceux de Joe Clark et de Brian Mulroney, par rapport aux conservateurs d’après, ceux de Harper et Scheer, est illustrée par cette phrase: Interrogé par un journaliste qui lui demandait s’il était conservateur, Brian Mulroney a répondu : « progressiste-conservateur ». C’était en  effet le nom de son parti avant qu’il ne fusionne avec le plus à droite Reform Party dont sont issus Stephen Harper et Andrew Scheer.

Lorsqu’il était « progressiste conservateur », le parti était principalement préoccupé par le conservatisme économique et fiscal. Il contenait une aile socialement conservatrice, froide face à l’avortement et au mariage gai par exemple, mais à peine plus  forte que celle qui existait toujours à ces sujets au sein du parti libéral. Bref, le parti progressiste conservateur était plus lent à s’ajuster aux réalités modernes, mais ne s’y opposait pas de front.

Le Reform party, oui. Et c’est parce qu’il jugeait Brian Mulroney trop mou sur ces questions, et trop déconnecté des intérêts des l’Ouest canadien,  que le Reform de Harper et Scheer a d’abord combattu le parti conservateur, puis l’a pour ainsi dire avalé.

L’impact des groupes pro-vie

Le phénomène est net aux États-Unis. Alors qu’une majorité d’Américains ne veulent pas remettre en cause le droit à l’avortement (60%), un groupe de militants, souvent religieux, très actif au sein du Parti Républicain fait en sorte que ce sujet s’impose à tous les candidats du parti, qu’ils le veuillent ou non.

Même chose au Canada, avec l’irruption du fort lobby anti-avortement au sein du parti conservateur ces dernières années. Le principal lobby pro-vie estime avoir joué un rôle important, en vendant des cartes de membre du Parti conservateur à ses propres partisans, dans l’élection des chefs conservateurs pro-vie Doug Ford en Ontario et Jason Kenney en Alberta. Ils ont aussi beaucoup pesé dans élection  d’Andrew Scheer à la chefferie.

L’an dernier, lors du congrès du Parti conservateur à Halifax, il s’en est fallu de peu pour qu’ils renversent la politique officielle du parti de ne pas rouvrir ce débat. Il ne leur manquait que sept délégués pour y arriver.

Le lobby estime que, cette année, 70 des candidats conservateurs sont maintenant ouvertement pro-vie et il a travaillé très fort, dans les circonscriptions, pour faire triompher les candidats de leur choix dans les investitures conservatrices.

Andrew Scheer a beau affirmer que rien ne changera à ce sujet sous sa gouverne, s’il devient premier ministre, la montée des forces pro-vie au sein de son propre parti pourrait le mettre au pied du mur.

Une heure d’analyse dans vos écouteurs !

La force du lobby des armes

On peut faire le même parallèle au sujet des armes à feu. Aux États-Unis, des majorités écrasantes réclament un plus grand contrôle de ces armes et l’interdiction des armes d’assaut. Mais le lobby pro-armes détient un tel contrôle sur les élus Républicains, et certains démocrates, que rien ne bouge.

Au Canada, 60% des électeurs sont pour  l’interdiction de posséder une arme de poing, et 75% sont favorables à l’interdiction de posséder des armes d’assaut.

Pourtant, le lobby pro-armes au sein du Parti conservateur fait en sorte que le parti s’engage à libéraliser le port d’armes au Canada, y compris le fusil d’assaut AR-15. Le lobby des armes ne s’en cache pas, le site thegunblog.ca écrit en toutes lettres : « Si Scheer n’est pas premier ministre, la communauté des propriétaires d’armes et des chasseurs est foutu.  Les Conservateurs sont les seuls à appuyer la possession d’armes et à avoir une chance de défaire les libéraux.»

Je ne dis rien sur le pétrole, tant la ressemblance entre les républicains et les conservateurs canadiens est nette. Mais au-delà du fond des choses, où Républicains et Conservateurs réussissent à imposer à la nation des politiques contraires à ce que souhaitent des majorités, il y a la manière.

Les conservateurs et les « faits alternatifs »

Le Canada est connu, et parfois moqué, pour être le lieu de la civilité, de la politesse. Mais les conservateurs sous Harper et Scheer ont introduit dans le débat politique canadien des éléments de brutalité qui sont apparus chez les républicains américains à partir des années 1980.

J’ai déjà parlé des publicités clairement mensongères des conservateurs sur l’impact de la taxe du carbone. Il n’était généralement pas admis, auparavant, de dire dans des publicités électorales le contraire de la vérité. Les conservateurs ont franchi ce pas, sous Harper et sous Scheer.

Scheer est allé encore plus loin en adoptant l’invention trumpiste de faits alternatifs. C’est-à-dire d’affirmer sans inhibition le contraire de ce que tout le monde a vu, pour faire circuler cette autre version des faits dans le débat public.  Trump est devenu le champion de la chose lorsqu’il a affirmé qu’il y avait plus de gens à son assermentation que pour Barak Obama. Tout démontre le contraire, mais Trump persiste dans la diffusion de cette version alternative de la réalité.

Les sondages démontrent clairement qu’Andrew Scheer a fait une piètre performance au premier débat en français. C’était immédiatement observable. Mais son organisation a publié sur les réseaux une image avec les mots « Andrew Scheer fait un coup de circuit et gagne le débat de TVA». Un fait alternatif.

Récidive après le second débat en français, que Scheer n’a ni gagné ni perdu. Une pub sur les réseaux affirmant : « Scheer gagne le débat ». Un autre fait alternatif.

Il est aussi étonnant d’avoir entendu Scheer, lors du débat en anglais, traiter Justin Trudeau de « phony » et de ‘ »fraud ». La politique n’est pas un jardin de roses, mais on n’aurait pas vu Joe Clark ou Brian Mulroney utiliser des termes aussi personnellement durs envers un adversaire, de surcroît un premier ministre, en personne dans un débat. Ils auraient pensé que ce n’était pas digne d’eux ou de la fonction même de premier ministre.

Mais la trumpérisation de la politique conservatrice canadienne charrie avec elle la disparition du respect élémentaire que les partis et leurs chefs doivent avoir entre eux, au-delà de leurs divergences.

Le pire est que, sous ses airs de bon gars, Andrew Scheer semble être personnellement habité par cette hargne. Il arrive souvent que des chefs politiques se retrouvent côte-à-côte lors d’événements publics. La règle est qu’ils se saluent et échangent des banalités.

En août dernier, il était au même événement que Trudeau lors de la fête des Acadiens. Trudeau, poli, s’est approché de Scheer pour lui serrer la main. Mais Scheer lui a lancé : « vous devez arrêter de mentir aux Canadiens ». L’échange fut enregistré, et les conservateurs, fiers de leur coup, l’ont fait circuler vidéo sur leurs réseaux.

Le message est clair : pas de quartier pour l’adversaire, pas de civilité, pas de politesse, il faut frapper toujours et partout.

Voilà pourquoi je m’ennuie de Brian Mulroney et de Joe Clark.


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