Girouettes ?

Je le trouvais très convaincant, moi, Bernard Drainville, lorsqu’il nous parlait de la place du secteur privé dans la santé. Discutant du transfert au privé de certaines chirurgies, il savait parler au « vrai monde » : « Entre vous et moi, là, les cliniques privées, elles ne feront pas ça pour les beaux yeux du ministre, là. Si on s’en va vers le privé, il faut que le privé fasse un petit peu d’argent, il faut que la clinique privée fasse un petit profit. Alors, ce serait intéressant de voir quelle est la marge de profit de la clinique privée et voir si cette marge de profit là effectivement compense le gain d’efficacité que le privé va générer. Permettez-moi d’être très sceptique là-dessus. » C’est vrai ça. C’était en point de presse le 22 janvier 2009.

Monsieur Tempête et Madame Pas-de-vagues

Il a 61 ans, elle en a 54. Mais, c’est étrange, ils donnent l’impression d’être issus de générations complètement distinctes. Bernard Drainville semble porteur d’un lourd fardeau. De batailles épiques, de choix déchirants. Il en a gardé une couenne épaisse, zébrée d’impressionnantes cicatrices. Christine Fréchette semble avoir le sourire dans les yeux, le pied léger, l’entrain de celle qui a contourné les obstacles et à qui la vie a balisé un chemin vers le sommet.

Décoder le remaniement

À la fin des années 1980, un journaliste politique et un politologue français, ahuris par le nombre de gaffes commises par les partis de gauche et de droite, publièrent un livre à la fois humoristique et éclairant. Que le meilleur perde. Éloge de la défaite en politique postulait que, contrairement à ce qu’on avait toujours cru, les élus préféraient, de loin, rester dans l’opposition plutôt que d’être au pouvoir.

Cela semble farfelu et le statut de député d’opposition peut apparaître futile et frustrant, mais, lorsqu’on y pense, il n’en est pas moins vrai que la charge de travail est beaucoup plus légère (sauf pour le chef), les vacances plus fréquentes et plus longues. Et puisqu’il est plus aisé de démolir que de construire, la tâche est plus aisée, la responsabilité moins lourde. En plus, c’est assez bien payé, et on passe souvent à la télé.

Frédéric Bon et Michel Antoine Burnier, c’est leur nom, ont donc remonté le temps pour analyser sous cet angle les décisions et les déclarations des uns et des autres. Pour peu qu’on pratique la suspension consentie de l’incrédulité, il apparaît vraisemblable que chaque chef de parti au pouvoir a commis suffisamment de bourdes pour perdre ses élections et que chaque chef d’opposition, menacé par les sondages d’accéder au pouvoir, a manigancé un impair, une fuite malheureuse, suscité une division interne, propre à le faire rester dans l’opposition. Remarquez : ça ne marche pas toujours. Et il faut savoir doser. Faire semblant qu’on n’a pas fait exprès.

C’est avec cet état d’esprit (tordu) que je vous invite maintenant à apprécier le brio avec lequel François Legault a remanié son cabinet. Je ne dis pas qu’il veut perdre la prochaine élection — vous me direz, c’est déjà fait —, mais il enfreint les codes pour atteindre, sans que cela paraisse aux yeux des analystes, ses véritables cibles.

Prenez Jonatan Julien (oui, de grâce, prenez-le !). Son déplacement confine au chef-d’œuvre politique. En sept ans sur les banquettes ministérielles, ce monsieur, dont la tâche était de présider à la construction des infrastructures (le saviez-vous ?), a observé béatement l’inexplicable explosion de leurs coûts, que le premier ministre estime désormais insupportables. Certains pensent méchamment que M. Julien n’est pas le pogo le plus dégelé du cabinet. Mais chacun le sait favorable au troisième lien, dont il est désormais responsable à son ministère des Transports et de la Mobilité durable.

Admirez l’astuce : à Québec, où 60 % des électeurs sont favorables au tunnel, les électeurs crédules seront rassérénés par la nomination de ce partisan qu’aucun argument défavorable n’ébranlera. À l’extérieur de Québec, tous ceux qui sont opposés au projet pharaonique pourront aussi dormir tranquilles : ce ministre n’a pas la compétence voulue pour faire cheminer sérieusement un projet de cette ampleur.

Le cas de Bernard Drainville est aussi remarquable. Tout le monde clame, depuis mercredi, qu’il est le pire choix possible pour l’Environnement. Sa déclaration « Lâchez-moi avec les GES » lui colle à la peau comme une gangrène incurable. Et qui peut oublier les larmes qui ont inondé ses joues lorsque son patron a abandonné, le temps d’une élection partielle, le troisième lien ?

Si vous estimez cette nomination calamiteuse, c’est que vous êtes un lecteur d’Alexandre Shields et que vous vous préoccupez d’environnement. Sachez que vous n’êtes absolument pas visé par cette opération. François Legault sait que vous ne voterez pas pour lui. Il veut cependant attirer les Québécois, de plus en plus nombreux, qui ont jeté l’éponge sur le réchauffement climatique et qui croient urgent de ne plus s’en occuper. Voyez : Équiterre a publié lundi un sondage Léger qui démontre que davantage de Québécois (48 %) souhaitent de nouveaux pipelines que ceux (38 %) qui n’en veulent pas. Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Bernard Drainville, est fait sur mesure pour le premier groupe, que courtise Éric « Mon char, mon choix » Duhaime, dont le parti dépasse désormais en intentions de vote celui de Legault. (Je propose quand même ce changement dans l’intitulé du ministère : Lutte contre l’environnement.)

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Tournons-nous vers la nomination de France-Élaine Duranceau au Conseil du trésor. Les analystes non rompus au machiavélisme jugeront qu’elle n’a pas l’expérience ministérielle voulue pour relever un tel défi. Ils diront aussi que le premier ministre a commis une bourde dans son discours d’assermentationen reprenant à la blague le nom de « Cruella » utilisé par un caricaturiste pour désigner Mme Duranceau. Tout est au contraire calculé et pesé.

François Legault a fait de son épreuve de force avec les médecins le moment clé de la fin de son mandat. Il veut leur faire dire « mon oncle ». Il en rêve depuis qu’il a été forcé, lui, de prononcer ces mots lors d’un bras de fer précédent, alors qu’il était ministre de la Santé en 2002. Il a correctement compris que sa tactique, jusqu’ici, ne donnait aucun fruit. C’est parce que les syndicats médicaux croyaient trouver chez la négociatrice en chef, Sonia LeBel, une personne de bon sens. En nommant une « Cruella » cheffe des négociations, Legault envoie le signal contraire : « Nous serons sans pitié, elle et moi. »

J’ai gardé le plus drôle pour la fin. J’avoue que le sens caché, là, dépasse mes capacités de décodage. Ian Lafrenière a été désigné ministre de la quadrature du cercle. Je m’explique. Responsable des relations avec les Autochtones, il devait dénouer avec tact et souplesse des conflits souvent inextricables entre Autochtones et Blancs, et parfois entre Autochtones. Une barricade est si vite érigée, comme en ce moment par les Attikameks près de La Tuque. Ils sont en rogne — comme tout le monde, y compris l’industrie — contre la réforme forestière caquiste.

Jusqu’à mercredi matin, lorsque le ton montait entre militants et policiers, la tâche de Lafrenière consistait à hisser le drapeau blanc et à passer le calumet de paix. Depuis mercredi après-midi, il est désormais, en plus, ministre de la police. Donc au prochain affrontement, il aura toujours le drapeau et le calumet, mais également un sifflet pour signifier aux forces policières de foncer. J’espère qu’il y aura des caméras.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’étrange impotence du patriarcat musulman

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec propose d’étendre l’interdiction des signes religieux, donc, en pratique, dans la société québécoise de 2025, du voile islamique, à l’ensemble des salariés des écoles publiques du Québec, y compris dans les services de garde en milieu scolaire.

L’opposition rage contre une mesure qui, de toute évidence, vise des femmes. Dans une lettre ouverte publiée fin avril, les ex-députées Françoise David, Louise Harel et Christine St-Pierre s’insurgent que les chauffeurs d’autobus, par exemple, ne soient pas inclus (en effet, pourquoi pas ?) et soulignent que les excès décelés dans 17 écoles montréalaises et notamment à Bedford n’étaient pas le fait de femmes voilées, mais d’hommes désinhibés. Je leur donne parfaitement raison sur les faits.

Le projet de loi introduit des mesures qui, si elles avaient été appliquées à Bedford, auraient rendu extrêmement difficile l’œuvre d’obscurantisme déployée par ses profs musulmans. Mais le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, en profite pour limiter une autre manifestation de présence islamique dans nos écoles en adoptant essentiellement, mais sans le dire, les amendements que le Parti québécois avait proposés lors de la discussion du projet de loi 21 d’origine. C’est logique : si l’on estime que les enfants ne doivent pas être exposés à des signes religieux dans leur environnement scolaire, il faut tous les interdire.

Les trois ex-députées estiment qu’en la matière, chaque geste fait par nos dirigeants doit être marqué par « une véritable égalité entre les citoyens, entre les femmes et les hommes, entre les communautés ». Elles défendent le port du voile, dont la signification est pourtant, pour tous, « modestie », et, pour certains, « soumission » à la religion et à Dieu. On n’a pas encore réussi à m’expliquer en quoi permettre l’affichage d’un signal d’inégalité des femmes — car personne n’affiche de signe de modestie ou de soumission des hommes — est compatible avec notre objectif de promouvoir dans nos écoles l’égalité des sexes.

On tente cependant de nous convaincre que le refus du voile est une atteinte à la liberté de choix, individuelle, des femmes qui le portent. Liberté qui doit primer, nous dit-on, sur notre volonté collective de laïcité et le refus de laisser s’afficher, pour faire court, un message misogyne dans l’école. Cela suppose que les femmes qui portent le voile le font par choix, en toute liberté. Que ce qu’on appelle en France le « voile contraint » n’existe pas.

Un sociologue français, Daniel Verba, de la Sorbonne, spécialiste en la matière, rapporte de ses travaux que « parmi toutes les femmes françaises que j’ai interviewées, aucune ne m’a dit porter le voile parce que quelqu’un, ou un groupe, l’obligeait à le faire ». Je n’ai aucun doute sur la validité des travaux du professeur Verba. J’ai lu une recherche similaire produite à l’UQAM, auprès d’étudiantes voilées, attestant de l’inexistence de contrainte. Verba admet avoir pu passer à côté de victimes du voile contraint, plus difficiles d’accès, mais certainement, selon lui, minoritaires.

C’est quand même curieux. L’islam est une religion foncièrement patriarcale, personne ne le nie. Mais puisque toutes les femmes voilées interrogées affirment qu’elles portent ce tissu en toute indépendance, cela signifierait que la pression de l’imam, celle du père et du grand frère, celle même de la mère dévote ou la pression communautaire en général seraient minimes, voire inexistantes. L’islam aurait le génie de ne générer en son sein que du consentement éclairé. Une religion patriarcale impotente.

Y aurait-il un biais de sélection dans l’échantillonnage ? Demandez à 25 curés pris au hasard s’ils sont d’accord avec leur vœu de chasteté, ne vous diront-ils pas qu’ils y adhèrent sans contrainte ? Bien. Maintenant, posez la question à 25 curés défroqués, désormais en couple, dans le cadre duquel ils pratiquent les joies de la fornication. Je parie qu’ils vous diront que la misère sexuelle induite par ce vœu qu’ils étaient forcés de respecter leur était insupportable.

Je n’ai trouvé dans l’immensité d’Internet qu’une étude portant sur des femmes qui ont décidé d’enlever le voile. C’est bizarre, elles ont des propos moins arrêtés sur le caractère volontaire de son port. Le chercheur hongrois Jhanghiz Syahrivar a interviewé 25 Européennes (et une Québécoise) de 25 à 35 ans, universitaires, mais immigrées d’un pays musulman, ayant fait le choix, après leur arrivée en Occident, de retirer le voile. Seulement la moitié affirment qu’elles étaient « libres » de porter le voile. Plus du tiers expliquent que leurs parents les y obligeaient, 72 % rapportent que « l’homme que j’aime, que j’admire et/ou que je respecte » préférait qu’elle le porte. Alors que presque la totalité (96 %) affirment que le port du voile est « un choix personnel », la donnée chute lorsqu’elles relatent leur expérience personnelle.

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La décision d’enlever le voile, racontent-elles, est un geste difficile et courageux : la moitié affirment que cela entraîne la condamnation de leurs proches, et les trois quarts sont convaincues que, une fois dévoilée, on médit d’elles derrière leur dos.

Un État patriarcal, à mon humble avis, créerait des conditions favorables au voile contraint en créant des espaces — l’éducation, les services de garde — où pourrait s’infiltrer la pression religieuse du port du voile. Puisque l’État l’autorise, diront les imams et les grands frères, voile-toi. Un État féministe, à mon humble avis, créerait au contraire dans ces mêmes espaces des conditions de libération du voile — tu vois, grand frère, je n’ai pas le choix, diraient-elles, c’est l’État qui m’y oblige.

Je choisis d’aider celles qui veulent se libérer de la contrainte patriarcale. Je laisse à d’autres le choix de nier que cette pression existe en donnant au patriarcat musulman le bon Dieu (le bon Allah ?) sans confession.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

P.S. Ici, une autre des nombreux cas où l’État fédéral canadien apporte son soutien au patriarcat musulman en normalisant, dans ses publicités officielles, le voilement des fillettes.

Le bulletin des journalistes

Les journalistes et les chroniqueurs ont l’habitude de distribuer accolades et taloches, en fin d’année, aux personnes qui, dans notre société, ont eu le cran de demander aux citoyens de voter pour eux pour obtenir le privilège de gérer les affaires de la cité et de recevoir, donc, accolades et taloches.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Ce ne serait qu’un juste retour des choses que des élus publient, chaque année, un bulletin des journalistes. S’ils ne le font pas, c’est qu’ils savent que, comme le veut l’adage, on ne peut jamais avoir le dernier mot lorsqu’on s’en prend à quelqu’un qui achète de l’encre à la tonne. Autrement dit, qui a le contrôle du message.

La politique m’ayant quitté, et possédant une expérience antérieure en journalisme, j’ai pensé être bien placé pour dresser cette liste. L’année 2021 étant derrière nous, je serais parfaitement disposé à recenser les biais, omissions, outrances et erreurs que tout professionnel du métier peut relever au fil des jours. S’il y en avait d’énormes, je vous en ferais part. Mais mon constat est que la presse québécoise a joué en 2021 son rôle avec compétence et rigueur et qu’on a davantage matière à souligner l’excellence que l’indigence. Dans le désordre, et sans prétendre à l’exhaustivité :

Thomas Gerbet, de Radio-Canada, qui avait naguère donné la parole au sonneur d’alerte agricole Louis Robert, a récidivé en 2021 en nous apprenant qu’une commission scolaire ontarienne brûlait des Astérix et des Lucky Luke, et que le ministère de la Santé avait reçu des courriels d’alarme avant l’hécatombe en CHSLD, entre autres trouvailles.

Isabelle Hachey, de La Presse, continue à documenter les affronts à la liberté d’enseignement dans les universités, pas seulement celle d’Ottawa. Son travail a pour beaucoup contribué à donner naissance à la commission présidée par Alexandre Cloutier et à son excellent rapport. Joseph Facal, dans Le Journal de Montréal, verse également avec régularité des pièces au dossier.

J’aurais beaucoup de bien à dire de l’équipe du Devoir, bien sûr, mais je veux souligner particulièrement le travail de Marie-Michèle Sioui et de Jessica Nadeau sur la discrimination envers les Autochtones dans le réseau de la santé, qui ont trouvé des cas que la commission Viens n’avait pas dénichés. À partir des audiences de la coroner sur l’affaire Echaquan, Jessica Nadeau a aussi offert une reconstitution des journées d’hospitalisation, puis du décès, de la tristement célèbre Joyce, avec plus de précision et de nuance que n’en contenait le rapport de la coroner Géhane Kamel elle-même.

En début d’année, Isabelle Ouimet et Félix Séguin ont livré sur Illico une remarquable série documentaire, La preuve, sur l’époustouflant échec de la tentative des policiers et des procureurs de mettre cent Hells Angels durablement derrière les barreaux en 2009. Tour de force : les Hells qui témoignent nous deviennent sympathiques. C’est la deuxième année qu’Illico nous offre une série documentaire de très grande qualité, la précédente étant Le dernier felquiste. Mention aussi pour La brèche sur l’affaire Huawei et le pillage de Nortel.

L’excellente émission Enquête, animée par Marie-Maude Denis, ne rougit pas devant cette compétition bienvenue. Cette année, des reportages nécessitant un énorme travail ont permis de suivre des millions de dollars de la corruption de l’ère Vaillancourt à Laval à travers le dédale des paradis fiscaux ou de retracer le sans-gêne avec lequel le donneur de leçons Jacques Villeneuve a camouflé son énorme pactole.

ÀTVA, Pierre-Olivier Zappa est l’étoile montante de la vulgarisation économique. Son moment de gloire fut la question qu’il a posée en français au président d’Air Canada, Michael Rousseau. La question et la stupéfiante réponse (in English) ont fait l’événement.

Après cinq ans à la barre de la chronique politique la plus écoutée au pays (oui, au pays), Bernard Drainville a choisi de baisser de régime avant que le manque de sommeil ne finisse par grever son entrain. Il avait le redoutable défi de succéder à l’inimitable Jean Lapierre (et non de le remplacer, ce qui était impossible) au micro de Paul Arcand au 98,5. Il a réussi à occuper le créneau avec brio et à se rendre indispensable. Bonne chance au suivant, Jonathan Trudeau.

On ne peut parler de l’univers médiatique québécois sans souligner l’extraordinaire succès remporté en France par Mathieu Bock-Côté. Il anime le samedi soir Il faut en parler, dont l’audience sur CNews est plus forte que celles, à la même heure, des trois autres chaînes françaises d’info en continu. Il offre un édito quotidien en ondes le reste de la semaine, participe le dimanche matin à la grande entrevue politique sur Europe 1 (tous les futurs candidats présidentiels y passent). Le Point lui a consacré un portrait flatteur, Le Monde, un portrait grinçant et truffé d’erreurs. Au moindre prétexte, il parle, en bien, du Québec. Aussi énergique et polarisant là-bas qu’ici, il occupe une place dans l’Hexagone qu’aucun Québécois non chantant n’y a jamais occupé.

Mention finalement à Stéphan Bureau. On peut penser que son entrevue de juillet avec le sulfureux Didier Raoult manquait de mordant. Mais elle était plus acceptable que le choquant précédent qu’a voulu créer l’ombudsman de Radio-Canada, décrétant qu’à l’avenir, tout intervenant déviant de la pensée consensuelle devait être précédé ou suivi d’un panel de gens bien pensants qui diraient pourquoi il a tort. Bureau a eu raison de dénoncer, en ondes, cette dangereuse tentative de stérilisation de la parole.


Une campagne caricaturale

Rions un peu.

J’ai beaucoup écrit, ces derniers temps, sur les raisons de la défaite. C’est le temps de prendre assez de recul pour retrouver le sourire.

Selon mon habitude, je collige la propension des caricaturistes à croquer votre blogueur favori. Voici le fruit de leur travail pendant la campagne électorale… et un peu depuis.

L’arrivée de PKP a été un grand déclencheur de la plume caricaturale pendant la campagne.

D’abord Chapleau nous fait tous danser sur le rythme de Pierre-Karl, avec le poing levé !

Chapleau, de La Presse

PKP nous entraîne vers le haut, puis, note Côté,

Éloge de la langue de bois

Avouez que le métier de politicien est périlleux. D’une part il y a la population qui réclame de l’authenticité. Les chroniqueurs relaient le message avec force en dénonçant la langue de bois et en reprochant aux élus de « sortir la cassette ». Ah si seulement ils livraient le fond de leur pensée ! Ah, si seulement ils n’étaient pas prisonniers de la ligne de parti ! Ah, si seulement ils faisaient de la politique autrement !

Prenez la question des avis juridiques de la charte — au hasard ! Aux Coulisses du pouvoir dimanche, l’ancien ministre péquiste Pierre Duchesne est interrogé sur cette question. Prudent, il l’esquive. Il ne dit rien de faux. Il esquive.

Bang!  Patrick Lagacé le harponne dans sa chronique de mardi du quotidien La Presse: « Pierre Duchesne répond donc par de la bullshit… »
(Transparence totale, bien que Pat soit un ami, j’ai déjà eu droit à cet exact traitement de sa part.)

Donc, c’est clair. Il ne faut pas esquiver. Il faut répondre à la question posée. Il faut parler vrai.

Alors c’est mon tour. Après mon assermentation mardi, les journalistes me demandent mon avis. Je l’émets avec toute la délicatesse possible et en disant tout le bien que je pense sincèrement de la bonne foi de Bernard Drainville et de la façon admirable avec laquelle il a mené le dossier. Mais, mais, mais… j’ose plaider rétrospectivement pour un peu plus de transparence.

Bang ! Jean Lapierre me trucide mercredi en heure de grande écoute avec ces mots exquis: « c’est chien sale! »
(Transparence totale: je songe à répertorier les insultes que Jean Lapierre m’a prodiguées depuis l’élection de 2012, je suis de loin son favori pour ce genre de choses.)*

Alors voilà, chers internautes, le choix qui s’offre régulièrement à l’élu qui s’avance devant un micro. « bullshit » ou « chien sale ». Que choisiriez-vous ?


*(Donnée amusante: Les gens qui calculent ce genre de chose affirment que M. Lapierre a eu à lui seul davantage de temps d’antenne, pendant la campagne électorale, que n’importe lequel des chefs de parti.)

L’engrenage qui broie les nuances

Les impératifs de la solidarité produisent une cohésion indispensable à l’efficacité de l’action politique. L’effet secondaire est évidemment le lissage du discours. Tous doivent se replier sur la ligne du porteur de dossier, sous peine de saper l’efficacité du groupe. C’est inévitable. Mais jusqu’à quel point ? La cohésion doit-elle n’être qu’une ligne où tous disent exactement les mêmes mots ou pourrait-elle vivre dans un corridor où la direction est la même pour tous mais où une richesse de voix peut s’exprimer ?

L’environnement médiatique, pourtant prompt à dénoncer la « bullshit », agit avec force pour réduire le spectre de la prise de parole permise. Un commentaire légèrement distinct de « la ligne », et pourtant enrobé dans le respect, est illico présenté en titre et en accroche de l’article comme un affront terrible, coupable, répréhensible.

Et voyez le cercle vicieux que cela entraîne: connaissant cette mécanique des médias, certains élus vont à dessein émettre un commentaire minimaliste en comptant sur l’effet grossissant, pour qu’un coup tout petit porte… énormément.

En retour, les médias sachant que certains élus comptent sur l’effet grossissant concluent que tout commentaire minimaliste est conçu pour être grossi. (Le phénomène est particulièrement fort dans la presse parlementaire, beaucoup moins dans la presse politique montréalaise. Les journalistes qui passent d’un monde à l’autre s’en étonnent régulièrement.)

Quoiqu’il en soit, c’est l’environnement dans lequel les élus évoluent. Et puisque la nuance est présumée codée, donc présumée explosive, une question se pose: comment peut-on être nuancé ? C’est blanc ou noir. La règle veut que si vous avez dit « gris pâle », vous vouliez qu’on comprenne « noir foncé ».

Alors comment dire « gris pâle » ?

Avec Bernard et Sylvain Gaudreault, au caucus cette semaine

Avec Bernard et Sylvain Gaudreault, au caucus cette semaine

Cela me paraît rétrospectivement impossible. Et puisque je voulais dire « gris pâle » et qu’on a dit que je voulais dire « noir foncé », j’ai évidemment et sincèrement présenté mes excuses à Bernard Drainville. Je les réitère ici. Il était dans une passe difficile, j’ai ainsi ajouté à sa difficulté. La nuance ne compte pas. Après des décennies en journalisme et en politique, j’aurais du savoir que la langue de bois est toujours la meilleure conseillère.

Toujours ?

Parler vrai

Je sens pourtant une énorme soif, réelle, pour le parler vrai. Pour l’authenticité et la fraîcheur. Pendant la phase d’introspection et de reconstruction et de reconnexion avec les citoyens dans laquelle s’engage le Parti québécois, il faut pouvoir ouvrir la parole. La parole constructive, évidemment. Pas celle des retours sur le passé (j’ai compris!) mais celle qui ouvre sur l’avenir.

Que l’on puisse oser des propositions, lancer des idées, en débattre sans que chaque désaccord soit vu comme une stratégie ou un coup bas. Au rythme de la discussion entre membres et militants du PQ, souverainistes et progressistes, élus et — oui — candidats présumés au leadership, pouvoir changer d’avis sans être taxé d’être inconstant. Reconnaître que la recherche de solutions passe par l’expérimentation. Par l’essai, donc par l’erreur. Donc par le droit à l’erreur.

Et ça, c’est le contraire de la langue de bois. Peut-être faudra-t-il s’y habituer. Et habituer l’environnement médiatique à mieux tolérer la multiplicité des voix. Ou alors simplement passer outre.

Avant le concert, les musiciens s’entraînent. Cela donne, pour quelques minutes, toute une cacophonie. Pourtant, dans la salle, personne ne chahute.

Parce qu’ensuite, chacun s’était réchauffé et ayant accordé son instrument, l’orchestre joue mieux, à la fois la trame musicale, et toutes les nuances qui l’accompagnent et l’enrichissent.

Ce que les caricaturistes en ont pensé:

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Ouvrir le débat: Véronique, Yves-François, Bernard, Léo, Alexis…

Les billets d’analyse publiés depuis le 7 avril ont suscité près de 800 commentaires, le débat est lancé. J’ajoute ici la contribution de plusieurs collègues candidats, élus ou non, qui sont intervenus ces derniers jours.

Voici quelques extraits et des liens vers leurs interventions:

Véronique Hivon

Véronique à TVA au lendemain de l’élection.

Véronique a appelé à un « grand examen de conscience », d’humilité et d’ouverture dans deux entrevues. L’une au lendemain de la défaite à TVA (vidéo ici), l’autre ce samedi à l’émission du samedi de Michel Lacombe ici.

« On comprend le message on comprend qu’il faut rebâtir le lien de confiance avec les citoyens » dit-elle. « Des grandes crises arrivent des grandes choses ». Parlant d’indépendance, elle dit: « L’option est plus forte que le message qu’on a eu. »

Léo Bureau-Blouin et Alexis Deschênes

Léo et Alexis ont donné une entrevue à Anne-Marie Dussault sur leur bilan électoral et leurs souhaits pour l’avenir. Il faut aller à 1:19:30.

Cliquez sur l’image.

Yves-François Blanchet

Yves-François en pleine action

Dans un texte publié dans le Huffington Post Québec où il annonce qu’il se « libère aujourd’hui de la ligne de parti », Yves-François Blanchet parle du rôle qu’il veut désormais jouer dans sa région, aborde la question du bilan environnemental du gouvernement Marois et donne son avis sur la situation politique actuelle. Extraits:

La baisse de plus de 300 000 votes exprimés en faveur du Parti québécois est un signal qui ne trompe pas et qui ne sera pas si simple à interpréter. Le Parti québécois devrait en faire une analyse sans complaisance avant de se lancer dans une course à la direction. Il devra aussi se réinventer sur la question nationale, la social-démocratie et le développement durable. S’il ne fait que le dire, il restera dans l’impasse. Les Québécois viennent de lui en donner le temps.

Je suis convaincu de la pertinence de la souveraineté du Québec. Elle n’est pas une fin, mais un moyen. Le coffre à outils complet de toute nation affirmée. Les Québécois peuvent et doivent s’approprier tous ces outils. Aujourd’hui, ils n’en veulent pas. Tant que la confiance en nos moyens et nos élus ne sera pas restaurée, nos finances publiques équilibrées et la jeunesse investie dans le processus politique, ça ne changera pas. C’est un défi pour un parti dont la base militante est soudée par cet appel impatient du pays. Pourtant, ils ont le devoir d’éviter que le développement du Québec et la démocratie ne soient pris en otage de ce seul enjeu et au détriment même du parti de René Lévesque. Le Parti québécois ne doit jamais cesser pour autant de faire valoir la normalité salutaire de se donner un pays bien à nous. Qu’il écoute et parle davantage, sans le boulet du quand ou du comment, afin de permettre aux Québécois d’y réfléchir puis d’y rêver sans la méfiance que suscite une fébrilité toute péquiste.

Il est révélateur que les Québécois n’aient pas attendu les éclaircissements sur l’éthique ni le renouvellement du Parti libéral avant de lui confier si tôt un si fort mandat. En ne reportant pas clairement après un autre scrutin un possible référendum sur la souveraineté, le Parti québécois est donc responsable de son propre recul. Bien sûr le piège était béant, mais nous n’avions pas à y tomber. Bien sûr, il y a des médias ouvertement fédéralistes et aucun qui soit souverainiste, et les sondages sont un détournement toxique en période électorale. […]

Bien que je ne verse pas dans les attaques personnelles et ne mente pas, j’ai parfois exprimé mes avis sur un ton rude. Pourtant, je dénonce aujourd’hui avec sévérité la méchanceté brute qui colore souvent les échanges en politique et la dérive parfois vulgaire d’une certaine presse qui se dit d’opinion. Une génération complète semble refuser de les cautionner. Une génération que ses aînés ne rejoignent plus.

(On peut le lire au complet.)

Bernard Drainville

Bernard présentant la Charte

Dans Le Devoir, Bernard revient sur la Charte des valeurs pour en retracer le parcours et en tirer un premier bilan.

Il souligne avec raison le rôle mineur de la Charte dans la campagne.

Extraits:

Si nous croyions que la neutralité religieuse de l’État doit s’incarner aussi dans l’apparence de ses employés, nous avons pu constater que cet enjeu divisait davantage les Québécois. Et malgré le fait que nous n’étions pas prêts à faire de compromis sur le principe, nous étions ouverts au compromis sur les moyens, y compris à limiter à certaines classes d’employés l’interdiction du port des signes dans un premier temps. J’ai la profonde conviction que, si les partis d’opposition n’avaient pas annoncé leur intention de voter contre le budget Marceau, nous aurions pu, avec la CAQ, en arriver à un compromis qui aurait permis l’adoption de la charte.

L’élection du 7 avril ne portait pas sur la charte. Elle portait sur une vision du gouvernement en matière économique, sociale et identitaire et, il faut le reconnaître, s’est transformée en élection référendaire dont la question était : « Voulez-vous d’un référendum ? ». C’est pourquoi notre projet de charte n’a pas joué un rôle fondamental dans les résultats. La charte n’a été ni cachée ni utilisée à des fins électoralistes. Elle n’aura été qu’un élément de notre bilan et qu’un élément de nos engagements. Un élément important, certes, mais loin, très loin, de la « question de l’urne ».

Je suis fier que nous ayons fait avancer la laïcité au cours de la dernière année, fier des Québécois, fier de notre façon démocratique de faire connaître nos désaccords. Malgré le jugement sévère de la population le 7 avril, je maintiens plus que jamais que nous sommes un grand peuple et qu’il est normal d’affirmer haut et fort ce que nous sommes. D’affirmer nos valeurs et de les défendre, pour assurer l’avenir du Québec et de tous les Québécois, sans exception.

(on peut le lire au complet ici.)

Avis aux internautes et candidats: n’hésitez pas à me signaler les interventions qui m’auraient échappées.

Dette: le plan de 400 ans de François Legault

C’est un plaisir d’entendre Bernard Drainville démonter les chiffres du chef de la CAQ:

C’est aussi éclairant de lire ce qu’en écrit Nicolas Marceau:

Ainsi, la CAQ promet de ramener la dette du Québec au même niveau que celui des autres provinces canadiennes en une dizaine d’années. Pour réaliser cette promesse, François Legault devrait rembourser un montant de 81,5 milliards de dollars au cours des dix prochaines années. Il prétend pouvoir le faire en versant la totalité des redevances perçues sur les ressources naturelles non renouvelables, qu’il ne prévoit pas hausser. Les revenus miniers sont évalués à quelque 4 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. Le chef de la CAQ prévoit aussi affecter des hypothétiques redevances perçues sur le pétrole au remboursement de la dette alors qu’aucune entreprise pétrolière ne prévoit verser de redevances avant 2015, et ce, dans le meilleur des cas.

En outre, comme le Québec fait toujours partie du Canada, la moitié des redevances perçues par le gouvernement du Québec est retenue par le gouvernement fédéral par le biais du système de péréquation. Il est donc techniquement impossible de promettre d’affecter plus de la moitié de ces redevances avec la formule de péréquation actuelle. Pour réaliser son engagement de ramener la dette du Québec au même niveau que celui des autres provinces en affectant la totalité des redevances perçues sur les ressources non renouvelables, il lui faudrait plus de 400 ans. […]

Le chef de la CAQ entend aussi dépenser plus de 2 milliards de dollars pour des baisses d’impôt, en prétendant pouvoir dégager cette somme simplement en faisant du ménage dans l’État. Rappelons-nous que c’est le même François Legault qui, en 2007, lorsque le gouvernement libéral proposait de baisser les impôts de 950 millions de dollars, était le premier à dire qu’il s’agissait d’un geste irresponsable de Jean Charest parce que le Québec n’avait pas les moyens. Cinq ans plus tard, la situation des finances publiques s’est détériorée : il y a un déficit à résorber et la dette a augmenté de 42 milliards de dollars depuis 2007.Afin de dégager la marge de manœuvre nécessaire pour payer cette mesure, il faudrait couper 50 000 des 63 000 fonctionnaires du gouvernement du Québec. Abolir les commissions scolaires, les agences de santé et 7000 postes à Hydro-Québec ne suffirait pas pour défrayer le coût de cette promesse.

On n’a d’autres choix, en entendant de pareilles énormités, que de conclure que François Legault n’a pas l’intention de tenir ses engagements. Il fait des promesses illusoires pour se faire élire et, une fois élu, il trouvera toutes les excuses pour justifier son inaction. Voilà le type de comportement qui suscite le cynisme et qui nuit à l’image de la classe politique.

Ce n’est pas le François Legault rigoureux qu’on avait connu à l’époque…

Message à Bernard Drainville

J’aime beaucoup Bernard Drainville et je ne voudrais surtout pas en rajouter. Mais si quelqu’un pouvait attirer son attention sur cette image:

Leger-Seats

 

 

 

 

 

C’est la répartition des sièges que fait un site spécialisé, sur la base du sondage Léger de cette semaine. CAQ en avance mais minoritaire et un combat entre le PQ et le PLQ pour l’opposition officielle.

Ce que ça vaut ? Presque rien. Des variations de quelques points seulement dans l’intention de vote peuvent provoquer de grands changements dans ces prédictions. C’est seulement qu’on n’y distingue pas clairement la disparition prochaine du PQ.