Paul Bégin : les colères d’un indépendantiste

Le petit Paul s’est cassé les deux poignets. La douleur est insupportable. Assis sur une chaise roulante à l’hôpital de Chicoutimi, ses poignets sur les genoux, l’enfant de douze ans attend. Mais nous sommes en 1955. Alors il n’attend pas d’abord les soins. Du moins c’est ce qu’il finit par comprendre. «On attend de savoir, avant de prendre la décision de me soigner, si mes parents sont solvables.» Ils le sont. Mais Paul réalise en cet instant que l’argent mène le monde. Même pétant de santé, le jeune Bégin est turbulent, colérique, un « faisant-mal», dit-on à l’époque.

« Je n’en peux plus, écrit-il. Tout à coup, la religieuse qui semblait en charge de l’endroit où je me trouvais s’est penchée, devant et dos à moi, pour accéder à un classeur. Le temps de le dire, elle s’est retrouvée, forte d’une puissante poussée de mes deux pieds sur son postérieur, le visage écrabouillé dans ce classeur.»

La pauvre n’y était sans doute pour rien. Mais elle était la seule figure d’autorité disponible pour subir le courroux de l’enfant face à l’injustice. «Cette marque au fer rouge, parce qu’elle en fut une, m’a accompagné tout ma vie et m’accompagne encore aujourd’hui» écrit Bégin dans son récent ouvrage À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002).

Le livre se termine sur une colère presque identique. Ministre de la Justice, Bégin est sur la table d’opération, tentant de sauver un oeil malade. Ce n’est qu’une fois libéré des mains des chirurgiens qu’il apprend que, dans l’intervalle, le bureau du premier ministre Bernard Landry a tranché, contre son avis, dans un dossier chaud. Les procureurs en grève exigeaient qu’un arbitre tranche leur litige et impose sa décision à l’État, ce qui ne se fait jamais. M. Landry insiste pourtant et choisit ce moment pour imposer sa décision. Ulcéré, Bégin donne, politiquement parlant, un grand coup de pied au PM : il démissionne de son poste de ministre, quitte le caucus péquiste et dénonce l’immobilisme indépendantiste de son alors ex-chef.

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Deux parcours

En 750 pages, Paul Bégin raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, notamment l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la réforme des tribunaux administratifs et la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Ministre de l’environnement, c’est lui qui a posé les bases de la Politique québécoise sur l’eau et il fut la voix du Québec lors de la rencontre historique de Kyoto. Comme ministre responsable de la Capitale nationale, il allait préserver les berges du Saint-Laurent de la menace de planteurs de condos et permettre que s’y installe ensuite la magnifique promenade Champlain.

Il brosse aussi le portrait du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Bégin encore étudiant s’engage dans le RIN de Pierre Bourgault. Devenu avocat à Québec il offre ses services juridiques aux candidats péquistes dès les années 1970. Il devient militant actif dans les instances du PQ de Québec par la suite et vit très durement la décision de Lévesque d’engager son gouvernement dans le « beau risque » d’un renouvellement du fédéralisme après l’arrivée au pouvoir du conservateur Brian Mulroney.

Un résistant du beau risque

Cette période 1984-1985 provoque une crise majeure au sein du gouvernement Lévesque et au sein du parti. L’intérêt de l’ouvrage de Bégin est de nous raconter cette histoire du point de vue du militant outré de voir la démocratie péquiste mise à mal par les retournements du chef. La région de Québec, dont Bégin était le président, et sa circonscription de Jean-Talon représentaient des bastions forts de la rébellion anti-beau risque.

Bégin raconte comment une assemblée générale de Jean-Talon qui devait sans surprise se solder par l’adoption d’une résolution anti-beau risque et l’élection de délégués opposés à ce virage se déroula d’une façon complètement surréaliste. Cette circonscription de Québec est le lieu de résidence de beaucoup de membres de cabinets ministériels, donc des porteurs réguliers de cartes du parti, mais jamais présents lors des activités du comté. Ce soir-là ils se présentent en nombre suffisamment important pour former la majorité des militants et, selon un ordre de marche bien établi, faire voter des résolutions et élire des délégués pro-beau risque. Bégin est livide. Il affirme qu’avant la rencontre, René Lévesque lui-même a téléphoné à la présidente de l’exécutif de Jean-Talon pour lui annoncer ironiquement qu’elle allait « passer une très très belle soirée ».

Pour le congrès qui suit en janvier 1985 et qui verra la victoire de la position du chef, Paul Bégin propose aux résistants de quitter la salle des délibérations au moment où le vote aura été pris. C’est ce que René Lévesque avait fait, au PLQ en 1967, lorsque les militants libéraux avaient rejeté sa proposition de souveraineté-association. Bégin a une autre idée: faire signer par tous ces partants un « registre de la dissidence » au sortir de la rencontre, sous le feu des caméras. Bégin décrit la scène:

« Conformément au plan prévu, j’empoignai le bras du Dr Camille Laurin et tranquillement, très tranquillement, je l’entraînai dans les allées du plancher du congrès. Au départ de notre marche, nous avions environ les deux tiers de la salle à traverser. À ce moment-là, seuls quelques délégués préalablement informés nous ont suivis. Mais très rapidement les délégués orthodoxes [anti-beau risque] ont compris ce qui se passait et, en nombre grandissant, ils nous ont emboîté le pas.» Au final, environ le tiers des délégués les ont suivi. Le PQ était désormais « irrémédiablement divisé en deux».

Pas tout à fait, car lorsque Jacques Parizeau reprend le flambeau en 1988, il appelle Paul Bégin à son secours. Il en fait d’abord le trésorier du parti, puis son vice-président. À ce titre, lors des manœuvres entourant la mort de l’entente du lac Meech en 1990 et la campagne référendaire de Charlottetown en 1992, Bégin fait partie du petit groupe de stratégie se réunissant le lundi autour de M. Parizeau et comprenant Bernard Landry, Jean Royer (chef de cabinet) et quelques autres. Il est dans le premier cercle. Il sera finalement candidat à l’élection de 1994.

Dans le camp Parizeau

Il est intéressant de constater (et dans mon cas, d’apprendre) que Royer était suffisamment allumé à l’intransigeance indépendantiste de Bégin pour aller l’aviser en privé des décisions prises par M. Parizeau et qu’il aurait pu réprouver. C’est le cas en ce qui concerne, d’abord, l’entente stratégique avec l’ADQ et le Bloc et, ensuite, la désignation de Lucien Bouchard comme négociateur en chef pendant la campagne. Bégin était opposé à l’entente, car insuffisamment indépendantiste à son goût, mais n’allait pas contredire le chef publiquement. Il comprenait ensuite l’importance de la désignation de Bouchard même s’il se méfiait du personnage.

Pour cette période, Bégin réserve ses mots les plus durs à Bernard Landry. Un peu de contexte. Depuis la prise du pouvoir en septembre 1994, deux hypothèses étaient évaluées quant au moment de la tenue du référendum: printemps ou automne 1995. La stratégie indépendantiste connaissant des ratés au début de 1994, M. Parizeau a pris la décision d’annoncer en mars que les Québécois n’étaient pas, pour l’instant, prêts à voter, repoussant ainsi l’échéance à l’automne.

C’est le lendemain de cette annonce de M. Parizeau que Bernard Landry prononce sa célèbre déclaration selon laquelle « je ne veux pas être le commandant en second de la brigade légère qui fut exterminée en Crimée en vingt minutes à cause de l’irresponsabilité des chefs. Nos troupes ne veulent pas être envoyées à l’abattoir.»

La déclaration était tellement forte que plusieurs pensent depuis qu’elle a précédé, et provoqué, la décision du report du référendum à l’automne. Le ministre Bégin, lui, se souvient très bien que ce n’est pas le cas. Il pense surtout qu’elle a eu un impact dommageable sur la mobilisation des troupes:

« Cette déclaration était incontestablement l’intervention la plus négative et la plus préjudiciable à la cause souverainiste que l’on avait pu entendre jusque-là; elle était également la plus destructive et la plus mesquine à l’égard du chef de la cause souverainiste. Elle dépassait même en petitesse la déclaration du président de la Standard Life, Claude Garcia [qui avait dit qu’il fallait « écraser » les séparatistes].»

Sous Bouchard, une impatience qui monte

Des années Bouchard, outre son activité ministérielle, Bégin raconte sa participation aux travaux entourant le déluge au Saguenay, puis des lendemains de la crise du verglas. Il relate entre autres une rencontre houleuse du conseil des ministres où Hydro-Québec a tenté de faire voter en urgence une autorisation de construction, non seulement d’un approvisionnement supplémentaire pour Montréal ce qui était défendable, mais de deux interconnections nouvelles vers les USA et l’Ontario. La décision aurait permis de court-circuiter la procédure normale de consultation. Il a fallu un temps avant que Bégin, à l’environnement, comprenne la manœuvre, révélée lorsque sa collègue Rita Dionne-Marsolais a vu qu’une note de bas de page des documents distribués laissait entendre que ces travaux ne pourraient se réaliser avant quelques années. Donc qu’il n’y avait pas d’urgence.

Bégin n’en parle pas, mais je me souviens qu’il intervenait souvent en Conseil des ministres pour s’inquiéter de l’absence de stratégie souverainiste. J’estimais qu’il avait bien raison. Il explique cependant comment l’atteinte du déficit zéro fut une période difficile, glauque, démobilisante. Il raconte aussi l’épisode Michaud, le vote tenu dans la précipitation, son regret d’avoir participé à cette injustice, puis sa volonté de la réparer en présentant les excuses d’un plus grand nombre possible de ses collègues.

À quand le prochain référendum ?

Au moment de la démission de M. Bouchard, Bégin est évidemment sollicité par les deux aspirants à sa succession: Bernard Landry et Pauline Marois. Dans un premier temps, il refuse de se commettre, affirmant ne vouloir appuyer qu’un chef qui s’engagerait à tenir un référendum sur l’indépendance avant la fin du mandat en cours (on était en 2000, donc avant 2003). Dans un revirement qui manque singulièrement de clarté, Bégin décide d’appuyer Landry qui, pourtant, n’adhère pas à cet engagement. (Marois non plus mais, rapidement, elle se désiste.) Le militant a-t-il senti, là, que s’il n’embarquait pas dans la charrette du futur chef qui se remplissait rapidement d’aspirants-ministres, son avenir ministériel à lui serait compromis ? C’est une question ouverte.

Sur l’horizon référendaire, Bégin n’en pense pas moins que la désignation de Gilles Baril comme responsable de l’organisation électorale incarne la lueur d’espoir qu’il entretenait pour une consultation prochaine. Surchargé de responsabilités et brûlé par une série de déconvenues, y compris lors de partielles, Baril démissionne.

S’ensuit un chassé-croisé où Bégin intervient à répétition au conseil des ministres en faveur d’une échéance souverainiste claire et où il pousse le premier ministre à se commettre. Landry ayant déclaré au Devoir que c’est en pays souverain que Québec recevrait le Sommet des Amériques en 2005, Bégin en tire la conclusion logique qu’il faudra donc un référendum dans l’intervalle. Lors d’un conseil des ministres, il dit aux journalistes toute la joie que lui inspire une telle décision, seulement pour se faire rabrouer vivement une fois le point de presse terminé.

Peu après, en privé, Landry lui annonce avoir bien réfléchi et avoir décidé de s’engager à tenir ce référendum en cas de réélection. L’annonce doit en être faite lors d’un Conseil national tenu à Gatineau le 9 septembre 2002. Mais Landry se ravise et annonce à ses ministres et députés réunis en matinée qu’il ne fera pas cette annonce. Aucune discussion n’est permise. Bégin, hors de lui, quitte la pièce et la ville, s’assoit à une terrasse et rédige brouillon sur brouillon de lettres de démission. Une fois calmé, il prend plutôt la décision de terminer son mandat et de ne pas se représenter.

C’est le mois suivant qu’a lieu la grève illégale des 300 procureurs du Québec, immobilisant l’action gouvernementale dans les Palais de justice du Québec. Bégin s’apprête à recommander une loi spéciale de retour au travail ce mercredi de conseil des ministres, quand la rétine de son œil gauche se décolle, l’obligeant à passer ce mercredi sur la table d’opération. (Cinq ans auparavant, un autre décollement lui avait fait perdre une partie de sa vue à l’œil droit.) Il apprend le lendemain que le premier ministre a ignoré son avis et agi sans l’avertir.

Tirer sa révérence

« Que ressent-on vraiment, me direz-vous, en apprenant qu’un geste aussi incompréhensible et brutal que celui énoncé plus haut a été posé à votre égard par votre premier ministre ? De la colère ? Non. Une très très grande colère ? Non plus. Une considérable frustration, alors ? Pas vraiment, non plus ! Je dirais plutôt qu’on ressent, de manière plus profonde encore que la colère et la frustration, un sentiment de trahison, une impression de petitesse de la part de celui qui a posé un tel geste et surtout un profond mépris à son égard.»

En fait, Bégin se demande si Landry ne l’a pas fait exprès pour le pousser à la démission. «N’étais-je pas devenu pour Landry cet emmerdeur qui n’arrêtait pas de lui pousser dans le dos pour qu’il prépare un référendum ?»

L’aventure politique de Paul Bégin est à l’image de celle de dizaines d’autres membres des gouvernements du Parti Québécois. Grand serviteur de l’État, ministre infatigable, Paul Bégin fut un des participants-clés de la modernisation et de la démocratisation de la justice de la nation. S’il avait été militant puis ministre d’une formation politique non indépendantiste, il tirerait de son parcours une fierté sans partage.

Mais cela ne suffit pas pour ceux qui, comme lui, moi et des milliers d’autres, ont choisi l’action politique aussi et surtout pour accomplir la plus grande réforme nationale qui soit, l’indépendance. Le résumé que je fais ici du livre de l’ex-ministre ne signifie pas qu’il a eu raison sur tout et à chaque fois, ni qu’il ait toujours bien lu la conjoncture. Mais sa résilience et sa constance méritent le respect. Comme plusieurs de ses colères.

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L’homme qui voyait grand

L’historien Denis Vaugeois consacre un petit livre à son cousin, l’homme-à-idées Sylvain Vaugeois. Sans ce dernier, Montréal ne serait pas un des pôles internationaux du jeu vidéo. La Cité du multimédia est aussi née dans sa caboche. L’auteur trace le parcours de cet idéateur impénitent et passe en revue les autres propositions qui, elles, n’ont pas vu le jour.

J’en nomme deux: faire de l’aéroport alors vide de Mirabel un hôpital international privé pour soigner les riches du monde entier et verser les revenus au trésor québécois. Établir, non un TGV, mais un Maglev — train à suspension magnétique — entre New York et Montréal et le faire arriver non loin du Centre Bell à un nouveau terminal doté d’une chute artificielle de 100 mètres ! L’homme nous a quitté, à 46 ans, victime de ses démons. Il aura été, pour le Québec, toute une étoile filante.

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Lire: Pauline à la page

Elle a bien failli tirer un trait définitif sur la politique. Un faux départ, au tout début. Embauchée comme attachée de presse de Jacques Parizeau en 1978, elle sort de cette expérience, écrit-elle, «traumatisée». Et elle promet qu’on ne l’y reprendra plus: « J’avais essayé, je ne m’y étais pas sentie à l’aise, point final.» La porte de la politique, ajoute-t-elle, était « verrouillée à double tour».

Que s’est-il passé, exactement, pendant les brefs sept mois de son passage au cabinet de Monsieur pour provoquer une telle révulsion de la chose politique ? Elle, si organisée dans les fonctions importantes qu’elle avait assumée dans le domaine du service social, explique qu’elle était désormais dans le noir complet sur ce que seraient ses activités du jour. Accompagner le ministre dans ses déplacements, réagir au gré de ses décisions et des chocs médiatiques, cela la pesait. Elle ne décidait de rien. Sans compter, écrit-elle. « l’importance des jeux de coulisses», les interprétations fausses de ce qui a été dit ou fait. L’obligation d’être toujours sur ses gardes.

Dans ce passage comme dans quelques autres de Pauline Marois – Au delà du pouvoir, l’ex-première ministre lève le voile sur des moments charnières de son parcours politique. Mais, comme si elle laissait à un biographe à venir la tâche de combler les vides, elle se réserve le droit de nous cacher l’anecdote, le dialogue, le détail croustillant qui nous ferait mieux comprendre de quoi ces moments étaient faits.

Il y a dans ce livre bien écrit — ses plumes Élyse-Andrée Héroux et Laurent Émond donnent à Mme Marois une éloquence qui sert superbement le récit — une double volonté: aborder le parcours dans son entier, y compris les moments difficiles, oui, mais se garder de régler des comptes où de nuire à ses ex-collègues.

La rivalité qui l’a opposée à Bernard Landry ne peut évidemment être esquivée. Elle y consacre plusieurs passages, indispensables à la compréhension des choses, mais ne mine pas complètement ce filon qui aurait pu dominer un ou deux chapitres. (Par contraste, l’autobiographie de Guy Chevrette fait de son propre conflit avec Landry le fil conducteur de l’ouvrage. L’hagiographie consacrée l’an dernier à M. Landry par Jean-Yves Duthel, truffée d’erreurs factuelles, est une enfilade de règlements de compte.)

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Comme souvent avec les autobiographies de personnalités politiques, on trouve au début du livre les meilleures pages. Le milieu familial, l’enfance, les passions, rébellions et amours, l’éducation. La rencontre de cette fille de milieu modeste avec les élèves friquées du Mont-Jésus-Marie de Québec impriment chez Pauline Marois une aversion des inégalités sociales qui ne la quittera pas. Sa vie entière est expliquée là, dans le refus de l’inégalité des chances et dans la volonté d’offrir aux plus modestes, et aux femmes, des avantages alors réservés uniquement aux hommes et aux riches.

Pauline en trois temps

Michel Chartrand est allé à Brébeuf mais parlait comme un charretier. Pauline tient de sa mère, puis de son éducation, le souci d’une langue de qualité. C’est la jonction entre cette façon de s’exprimer et la richesse accumulée par son entrepreneur de mari qui ont produit l’écueil le plus important que la vie mettra sur sa route.

Les toilettes de la Castafiore

Elle croit savoir exactement quand, qui et quoi ont cristallisé l’image de grande bourgeoise qui allait tant lui nuire. Lors de son arrivée au Ministère de la santé, en 1999, des travaux de rénovation sont en cours dans des locaux vétustes. La journaliste Elisabeth Thomson, de la Gazette, demande à voir les plans. Elle découvre qu’une nouvelle toilette, située entre deux salles de réunion, est plus coûteuse que les autres car elle est silencieuse. La facture des travaux s’élève à 400 000 $ au moment où le système de santé vient de subir une cure minceur. Mme Marois affirme qu’elle a appris l’existence de cette toilette dans le journal. L’affaire devient aussi virale qu’elle pouvait l’être avant l’invention des réseaux sociaux. Commentateurs et caricaturistes s’en donnent à cœur joie. Ne manquait que Serge Chapleau pour la dessiner en Castafiore pour que la mayonnaise prenne.

Mme Marois nous entraîne dans sa folle aventure, où elle accouche successivement d’une grande réforme, puis d’un enfant, à répétition. Il y a une forme d’héroïsme dans cette succession de tâches, impossibles à réaliser pour le commun des mortels et des mortelles.

Cette dame, dite « de béton» par Stéphane Laporte, a une constitution de fer. Mais elle nous révèle pourquoi elle ne s’est pas battue, au lendemain de la démission de Lucien Bouchard début 2000, pour prendre sa place. Elle était, pour une rare fois de son existence, en panne d’énergie. Hésitante. Bernard Landry, qui se préparait à cette éventualité depuis longtemps, avait cumulé de très nombreux appuis au conseil des ministres et dans le caucus. Pauline pouvait penser remporter le vote des membres, dont beaucoup étaient issus des réseaux de la santé et de l’éducation, où elle avait excellente réputation. Mais il lui aurait fallu toute son énergie. Ce serait pour une autre fois.

Elle nous raconte avec beaucoup de justesse la nuit du Métropolis, de la victoire électorale et de l’attentat politique qui, au fond, la visait. Elle fut, ce soir-là, admirable de sang froid, de sens de la décision et de la responsabilité.

Ensuite, les chapitres consacrés à son mandat de première ministre ne sont pas sans intérêt. Mais ils m’ont fait le même effet que la lecture des Mémoires de René Lévesque. Jusqu’à la prise du pouvoir, on sent la capacité de recul, l’émotion, parfois l’auto-dérision. Ensuite, non. On assiste à une défense du bilan gouvernemental, efficace mais sans grande nuance. C’est aussi le passage où Mme Marois se garde de raconter les débats internes, vifs et très intéressants, qui ont jalonné certaines de ses réformes.

C’est pourquoi j’aimerais proposer aux éditeurs la règle Lévesque/Marois. Si un ancien premier ministre souhaite écrire son autobiographie, exigez deux tomes. Un premier, sur tout le parcours de la naissance jusqu’aux portes du pouvoir, publiable immédiatement. Un second, sur les années de pouvoir, qui ne serait écrit que 10 ans plus tard.

Cette réserve étant émise, le parcours de Pauline Marois est à plusieurs égards exemplaire. Si cette lecture peut susciter 1000 vocations politiques, elle aura ajouté au legs considérable de notre première première ministre.

Pauline Marois – Au delà du pouvoir. On peut commander l’ouvrage ici.


A quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit. Les libertés des citoyens sont suspendues. Près de 500 Québécois sont emprisonnés, presque tous pour simple délit d’opinion. Les résidences de 37000 Québécois, presque tous indépendantistes, sont perquisitionnées, sans mandat.

Ce livre raconte comment est née, a grandi puis s’est imposée dans la tête de deux premiers ministres l’idée d’infliger à la société québécoise un choc psychologique apte à traumatiser, non seulement les petits réseaux d’appui au terrorisme felquiste, mais l’ensemble du mouvement nationaliste. Il relate comment ils ont dû surmonter de nombreux obstacles pour y arriver : manœuvrer, inventer des complots et une inexistante «insurrection appréhendée».

Bernard Landry: l’homme qui détestait l’ombre

Je n’ai jamais su ce qui a pu, chez le jeune Bernard Landry, tendre autant le ressort qui le poussait vers la lumière. Vers la lumière des projecteurs, bien sûr, dont il était friand. Mais aussi vers les lumières du savoir, de la politique, du pouvoir, de l’indépendance.

Je n’ai jamais su, mais je l’ai assez observé pour comprendre que ce ressort le définissait tout entier et lui procurait l’énergie débordante qui le faisait bondir vers ses objectifs. Lesquels ? Ils étaient nombreux mais tous enroulés, enchevêtrés, pour tout dire fondus, dans un seul tenant où se confondaient sa soif de notoriété, sa volonté farouche de faire comprendre à tous qu’il avait raison, quel que soit le sujet, son ambition politique, son amour du Québec, sa volonté indépendantiste.

Alors qu’on sentait Lévesque fondamentalement ambivalent, Parizeau parfois détaché, Bouchard quelquefois un peu las, Landry avait toujours son potentiomètre à la position maximale. Il était une incarnation du volontarisme politique et économique.

Comme ils disent en Abitibi, il ne baissait les bras que pour se retrousser les manches.

Il détestait l’ombre. Politiquement et personnellement. Leader étudiant, déjà cravaté, en 1964, il pestait contre l’ombre que portait le pouvoir économique anglophone (et francophobe) sur ceux qu’on appelait encore les Canadiens français. Rapidement, il en a conclu qu’il fallait sortir durablement le Québec de l’ombre canadienne. En 1976, l’avocat et économiste Landry fait partie du légendaire gouvernement Lévesque.

Lorsqu’on regarde et écoute, sortis des archives, la voix, le ton, l’attitude du jeune leader étudiant, puis du jeune ministre, on est frappés de découvrir comment sa personnalité est déjà entièrement constituée, qu’il n’en changera pas, jusqu’au poste de premier ministre et au-delà.

Mais il est encore dans l’ombre. De René Lévesque, ce qui va de soi. Mais aussi de Jacques Parizeau, qui domine l’action économique du gouvernement Lévesque et ne lui laisse que peu de rayons de soleil. Son heure ne vient toujours pas quand Parizeau tire sa révérence, début 1996, Lucien Bouchard s’imposant comme le choix de tous.

Mais Landry monte enfin en grade. Devient grand manitou des finances et de l’économie. Le chômage frise alors les 12 %. Au lendemain du référendum de 1995, accusé, et les autres indépendantistes avec lui, de nuire à l’économie québécoise, Landry en fait une affaire personnelle. Il déploie ses ailes, son talent, son audace.

Il avait résolu depuis 1982, et la publication de son énoncé de politique « Le virage technologique », que l’économie québécoise devait ajouter à ses richesses naturelles trop peu transformées localement un puits de richesse supplémentaire : les technologies du savoir.

Rien ne prédisposait le Québec à devenir un des hauts lieux mondiaux de la technologie. Bernard Landry a d’abord fait en sorte qu’il coûte moins cher d’investir au Québec en recherche et technologie que n’importe où ailleurs en Amérique. Chacun de ses budgets ajoutait sa panoplie de signaux favorables : par secteurs, régions, pour l’attraction fiscale des chercheurs.

Il était preneur de tout ce qui pouvait propulser le Québec vers le haut de la chaîne technologique.

Mais il ne suffisait pas de construire la maison, il fallait attirer les clients. Avant Bernard Landry, le Québec n’était plus sur la liste des sites potentiels d’investissement. En infusant de son volontarisme le nouvel organisme Investissement Québec, dirigé avec talent par Louis Roquet, il allait faire en sorte qu’en quelques années, le Québec remporte des prix internationaux pour la qualité de son accueil. Un revirement complet de situation. Avant Landry, la présence québécoise à Davos était anecdotique. Avec lui, et avec la Super-SGF qu’il avait constituée autour de Claude Blanchet, le cocktail annuel du Québec de Davos devenait une des attractions de ce haut lieu de l’investissement.

Sous les conseils de l’idéateur Sylvain Vaugeois, Landry décide de redéfinir de fond en comble, de simplifier à l’extrême, les programmes d’attraction pour convaincre la française Ubisoft d’installer ses pénates nord-américains à Montréal. C’est un signal fort de renaissance de la métropole. (À l’époque, le premier ministre ontarien Mike Harris disait dans les gazettes que l’économie montréalaise allait tellement mal que c’était « une ville sans heure de pointe » !) Ubisoft n’est qu’une entrée en matière. Landry crée ensuite la Cité du multimédia, puis tourne son appétit vers le commerce électronique.

Son audace coûte cher ? Oui. Il subit les foudres des critiques. Mais ça marche.

Les dépenses en R et D du Québec dépassent celles de l’Ontario. Montréal se hisse dans le peloton de tête des métropoles nord-américaines de ce qu’on appelle alors « l’économie du savoir ».

Le premier vendredi de chaque mois, Bernard Landry scrute avidement les données de l’emploi, et voit le chômage descendre sous 11, puis sous 10, puis sous 9 %, avec une courbe descendante plus abrupte que celle du voisin américain. Il est sorti de l’ombre. Il a fait sortir l’économie québécoise de l’ombre.

Son obsession pour la création d’emploi tempère ses élans sociodémocrates. Il tique lorsque Lucien Bouchard décide d’ouvrir les vannes pour créer le réseau des centres de la petite enfance. Il maugrée lorsque Louise Harel propose d’imposer l’équité salariale au secteur privé – une première en Amérique. Mauvaise humeur, oui, mais pas de veto. Devenu premier ministre, il retrouve son équilibre politique : c’est lui qui fait voter la loi de lutte contre la pauvreté, la plus ambitieuse du continent.

Faisons la part des choses. Bernard Landry n’a pas joué un rôle important dans l’atteinte du déficit zéro, un effort colossal porté par Lucien Bouchard, son président du Conseil du trésor Jacques Léonard et les ministres sectoriels. Landry jouait au contraire les pères Noël, saupoudrant des offrandes à chaque budget, alors que le Trésor serrait la vis pendant le reste de l’année. Il n’était pas non plus un joueur central dans les sommets économiques de 1996, dont il craignait l’échec. D’autres facteurs sont aussi en jeu dans la transformation du Québec en locomotive technologique.

Mais s’il faut identifier un acteur, désigner un moteur principal dans la modernisation de l’économie du Québec, on ne trouvera personne pour rivaliser avec l’action de Bernard Landry.

Je dirai davantage. Lorsque la crise économique a frappé, en 2008, le Québec fut un des endroits au monde qui a le mieux résisté au choc. Où le chômage, les faillites d’entreprises, les mises à la rue de propriétaires furent les moins importants. On le doit, pour beaucoup, à la modernisation du modèle québécois et de ses outils économiques qui fut l’œuvre de Bernard Landry.

Il y avait de la démesure dans son optimisme. Il prenait parfois ses désirs pour des réalités. C’était l’homme qui disait oui. Ministre, sa propension à s’engager dans tous les sauvetages d’entreprise, dans tous les projets, se heurtait parfois au refus glacial de Lucien Bouchard. Premier ministre, sa généreuse approbation de projets divers et variés faisait grincer, au Trésor, Joseph Facal et, aux Finances, Pauline Marois.

Il avait un rapport difficile aux médias. Journaliste, j’avais été un jour réveillé à l’aube pour subir ses foudres. Conseiller, je recevais ses appels outrés contre telle chronique, telle caricature. Il était particulièrement remonté contre un photomontage de la Gazette où on le voyait, fumant cigares, avec d’autres ministres, autour d’une table où étaient empilées des liasses d’argent. « Des gens vont penser que c’est vrai », pestait-il au bout du fil. Je lui conseillais calmement d’en parler à un avocat, dont je savais qu’il lui dirait qu’il n’y avait aucun recours.

Le calendrier a été cruel avec l’indépendantiste Landry. Il devient premier ministre à un moment de reflux de l’option. Il cherche des formules. Un point de passage.

Grand partisan de l’Union européenne, il parle « d’Union confédérale » entre le Québec et le Canada. Affirme même dans un moment d’égarement que, comme le drapeau européen flotte sur les parlements nationaux, l’unifolié de l’union confédérale canadienne pourrait flotter sur le parlement de Québec. Jacques Parizeau lui fera la vie dure, par personnes interposées, de Conseil national en Conseil national.

Bernard Landry souhaitait être « élu » premier ministre en 2003. Il était jusque-là héritier du poste, dans l’ombre électorale de Lucien Bouchard. Mais ses chances sont bonnes d’être porté par son propre soleil. Le taux de satisfaction de son gouvernement est élevé. Avec la « Paix des braves », il a établi l’étalon-or des ententes avec une nation autochtone. L’économie tient. La générosité sociale-démocrate est de retour.

Jusqu’à ce que, pendant un débat, son opposant Jean Charest instrumentalise assez vicieusement une déclaration faite le jour même par Jacques Parizeau sur son discours controversé du soir du référendum. Landry est évidemment incapable, dans les heures qui suivent, de mettre cette crise derrière lui, car il faudrait le faire en tandem avec un Jacques Parizeau rétif. À l’impossible nul n’est tenu. L’affaire traîne et pousse une partie des électeurs, non à changer de politique, mais à changer d’acteurs politiques, ces tiraillements entre souverainistes ayant un goût d’on-en-a-assez-vu.

Landry n’y est pour rien. Mais c’est lui qui trinque. Il devait complètement entrer dans la lumière le jour de l’élection de 2003. Mais c’est l’ombre qui revient.

La cruauté ne vient jamais seule. Chef de l’opposition en 2005, alors que François Legault et Pauline Marois attendent leur tour en coulisses, il faut à Bernard Landry un grand jet de lumière pour compenser, dans son vote de confiance, la défaveur relative dont l’opinion l’accable.

Il obtient 76 %, juge le score insuffisant et démissionne sur-le-champ. Geste qu’il regrettera amèrement pendant de longues années.

La consolation est mince, mais il peut au moins contempler la robustesse de son édifice. Jean Charest tente de démanteler ce qu’il a construit. La réaction est vive. Le gouvernement libéral doit faire marche arrière. Sur les crédits d’impôt. Sur la SGF. Sur plusieurs des instruments de concertation et de développement économiques bâtis par Bernard Landry.

Au crépuscule de sa vie, au moment de faire les comptes, Bernard Landry savait-il combien les Québécois lui devaient ? Pouvons-nous seulement commencer à le mesurer ? Le Québec de 2018 est, économiquement et technologiquement, complètement désinhibé. Ambitieux. Visionnaire. Audacieux. C’est qu’il y a dans l’air qu’on respire et dans l’eau que l’on boit, une dose du volontarisme de Bernard Landry. Une portion de son énergie. Un reflet de sa lumière.