Montréal bilingue ? Yes sir !

Lucien Bouchard était bien indulgent d’accepter ma demande de rencontre, à l’été 2000. Je lui avais donné du fil à retordre en publiant au printemps un livre intitulé Sortie de secours, où j’osais affirmer qu’à moins d’un virage stratégique majeur, le grand homme ne ferait pas l’indépendance. J’ajoutais qu’il serait forcé de démissionner, plus tard dans l’année, lorsqu’il s’aviserait que Jean Chrétien obtiendrait, à l’élection fédérale, un plus grand nombre de votes au Québec que M. Bouchard en avait obtenus dans sa propre élection.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Ces prédictions ne se réaliseraient que six mois plus tard, mais il me semblait urgent d’informer le premier ministre qu’une autre mauvaise nouvelle se profilait à l’horizon. Dans l’année écoulée depuis ma démission comme conseiller, il avait succombé au grandiose projet du maire de Montréal de l’époque, Pierre Bourque, « Une île, une ville ». Statistiques en main, je tentai de lui démontrer qu’en intégrant (de force) l’ouest de l’île anglophone dans la ville historique de Jean Drapeau, le poids électoral des francophones, donc leur force politique, allait spectaculairement régresser. La nouvelle donne allait rendre immédiatement impossible l’élection d’un maire ouvertement souverainiste et miner sévèrement le statut francophone de l’île. La situation n’allait qu’empirer, selon les projections du démographe Marc Termotte que je lui montrai, car dans toutes les hypothèses, la proportion de francophones allait se réduire dans les décennies à venir au Québec, sur l’île, et dans la ville. Je me souviens d’avoir utilisé pour parler de la fusion montréalaise les termes « suicide linguistique municipal ».

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Lorsqu’on dirige une nation minoritaire sur le continent, dont la proportion se marginalise dans la fédération, dont le poids linguistique se fragilise dans sa métropole, on n’introduit pas de réformes institutionnelles qui affaiblissent son pouvoir dans sa principale ville.

M. Bouchard semblait découvrir devant moi cet aspect du problème. Mais il comptait sur les francophones pour « se défendre », disait-il. Et il tenait à son projet. J’avais fait ce que je pouvais. L’élection municipale de 2009 allait tester une de mes hypothèses. Louise Harel était la formidable opposante au maire sortant Gérald Tremblay. Tout le monde la savait souverainiste et farouchement favorable au français. (D’ailleurs, son anglais n’était pas terrible.) Vous serez étonnés d’apprendre ici que Mme Harel a gagné l’élection. Oui. Dans les limites de la ville de Montréal telle qu’elle existait avant les fusions, la souverainiste a obtenu une nette pluralité de voix (39 %, contre 33,5 % à Gérald Tremblay et 27,5 % à Richard Bergeron). Mais voilà, elle a perdu dans la ville nouvelle. Celle qu’elle avait elle-même fusionnée avec des portions moins francophones. C’eût été bien pire, évidemment, si Jean Charest n’était pas passé par là, permettant à 14 villes (Westmount, Beaconsfield, Côte-Saint-Luc, etc.) de tenir des référendums de défusion dans l’intervalle. Oui, il faut le dire : sans Jean Charest, Montréal aurait déjà affirmé, ou du moins réclamé, un statut bilingue.

Une métropole francophone en sursis

L’entrée en scène d’un Balarama Holness à ce point-ci du récit n’est pas une anomalie. Réclamer que Montréal affiche fièrement son caractère bilingue, proposer même un statut de Cité-État qui séparerait Montréal du Québec des régions ne sont pas des idées neuves. Elles circulent dans le Montréal anglophone et chez certaines élites francophones depuis des décennies. Démographie aidant, ce sont désormais des idées dont les heures fastes sont venues.

Je prévois que M. Holness obtiendra facilement 20 % du vote lors de l’élection de novembre. (Ce qui contribuera à la victoire de Valérie Plante.) S’il avait été candidat dans la ville complètement fusionnée prévue par M. Bouchard, il serait aux portes de la mairie.

Un sondage Angus Reid nous apprend que 82 % des
Anglo-Montréalais estiment que le Québec ne forme pas une nation et que le français n’y est pas la langue officielle. Oui, ils contestent le fait que le français est légalement langue officielle. C’est dire à quelle hauteur ils sont montés. Ils sont suivis sur cette échelle du déni par 53 % des allophones et 19 % des francophones. Une coalition antinationaliste en devenir. Il n’y aura certes pas de référendum sur le statut bilingue de la ville de Montréal au cours du prochain mandat. Le fruit n’est pas encore assez mûr. Mais s’il y en avait un, quel en serait le résultat ? Un sondage à ce sujet fut réalisé par Léger il y a trois ans pour l’Association des études canadiennes. La question était à la fois simple et ambiguë. Selon vous, Montréal est-elle une ville bilingue ?

L’échantillon, pour la Région métropolitaine de recensement de Montréal (et non pour l’île ou la ville), offrait une réponse impressionnante de clarté : un oui massif. Par groupe : 86 % chez les allos, 83 % chez les anglos, 80 % chez les francos. Le référendum proposé par M. Holness demanderait plutôt : souhaitez-vous que la ville de Montréal ait un statut bilingue ? Le camp du Non se ferait fort de souligner la distinction entre la ville réelle, qui compte une majorité d’habitants bilingues, et son statut légal, qui doit rester francophone. Je participerais volontiers à cet effort. Mais je dois à la lucidité d’affirmer que le Oui l’emporterait. Montréal se dirait officiellement bilingue.

Ce ne serait qu’une étape de plus dans le suicide linguistique municipal entamé en 2000. Dans son état actuel, la loi 96 de la CAQ sur la langue n’a pas le muscle voulu pour éviter cet avenir glauque. Mais j’aurais quelques suggestions à faire au premier ministre actuel, si tant est que l’avenir francophone de Montréal l’intéresse vraiment.


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Après Charest: la stratégie non-québécoise des conservateurs

Le retrait de Jean Charest de la course au leadership du Parti conservateur vient de modifier du tout au tout la dynamique de la course. Certes, son absence rendra les débats beaucoup moins intéressants. Surtout, l’abstention d’un candidat-vedette venu du Québec va recentrer la stratégie conservatrice vers un des scénarios de succès potentiel: un scénario qui exclut le Québec.

L’histoire récente des hauts et des bas des conservateurs au Canada permet de tirer deux grandes leçons.

 


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En 2011, Stephen Harper a réussi à faire élire un gouvernement majoritaire conservateur avec seulement cinq sièges au Québec. Il n’en aurait eu aucun que sa majorité aurait été intacte. Il y a donc un chemin de la victoire conservatrice qui passe par le délestage, dans la stratégie politique, du poids québécois. Face aux libéraux, Harper présentait un Parti conservateur nettement plus à droite, mettant en vitrine la monarchie, les militaires, la foi, la réduction du déficit, des programmes sociaux, une politique étrangère pro-américaine et pro-israélienne décomplexée. Quand il a perdu le pouvoir en 2015, son parti passant de 188 à 99 sièges.

En 1984, Brian Mulroney, lui, avait réussi à faire élire brillamment le Parti conservateur à deux reprises, en s’appuyant sur une alliance des nationalistes québécois et des conservateurs de l’Ouest. Il l’avait cependant fait en poussant son parti vers le centre, au point où la différence avec les libéraux était très difficile à saisir. Ce recentrage, et la forte prise en compte des thèmes québécois, a cependant provoqué une crise telle que lorsqu’il a quitté le pouvoir en 1993, son parti est passé de 169 députés à seulement 2.

Bref, les conservateurs, comme les libéraux, finissent toujours par perdre le pouvoir, mais la leçon de Mulroney est beaucoup plus amère que celle de Harper.

Se délester du Québec

Se lèvent donc des voix, au Canada anglais, qui poussent le parti à adopter une stratégie non-québécoise et qui y voient plusieurs avantages.

Dans le Globe and Mail, l’auteur Kenneth Whyte souligne avec force qu’il a toujours été impossible, pour n’importe quel parti, d’obtenir une récolte importante au Québec si le chef du parti n’était pas lui-même un Québécois. Il rappelle aussi que, sauf dans le cas de Brian Mulroney, il a toujours été impossible de dominer électoralement l’Ouest du pays avec un chef venu du Québec.

Pire, c’est sous des premiers ministres venus du Québec, soit Mulroney et Trudeau père et fils, que la grogne de l’Ouest a été la plus forte.

Il faut donc choisir. Or la tendance démographique est nette: le poids relatif du Québec dans le Canada baisse. Le poids relatif de l’Ouest dans le Canada augmente. S’il faut semer, il vaut mieux le faire là où la croissance est la plus forte.

Puisque telle est la voie de l’avenir, explique-t-il, il est souhaitable, certes, mais absolument pas indispensable que le futur chef du Parti conservateur parle le français.

Je le cite:

 » Le fait d’accepter la réalité de la situation électorale du Parti conservateur, ce qui est plus facile aujourd’hui compte tenu de la dormance du danger séparatiste, ouvre un nouveau monde de possibilités. Seulement 18% des Canadiens parlent à la fois français et anglais. Le parti n’a plus à mettre de côté le talent politique provenant de 87% des canadiens (et 90% des non québécois) qui ne parlent pas français.
[Son chiffre est inexact. Selon StatCan, 70% des Canadiens ne parlent pas français, ce qui est déjà beaucoup, mais en effet 90% des hors-Québec]

Il pourrait aussi cesser de délayer son message sur des questions aussi importantes que la liberté religieuse, la gestion de l’offre ou SNC-Lavalin dans l’espoir d’obtenir un illusoire succès au Québec. »

Un premier ministre unilingue anglais, propose Whyte, reviendrait à la pratique convenue avant les années soixante, de nommer un lieutenant francophone pour le Québec, tout simplement.

Tourner le dos au Québec, pour ne pas laisser tomber les conservateurs sociaux

L’argument est repris autrement dans le National Post par un ancien conseiller de Stephen Harper, Sean Speer.

Une grande partie des commentaires entendus au Québec et en Ontario depuis le départ d’Andrew Scheer est que les conservateurs se sont portés trop à droite sur des questions sociales, comme l’avortement et le mariage gay, ce qui a empêché une partie des électeurs centristes de voter pour eux.

La solution, selon plusieurs, serait que le parti conservateur devienne plus semblable aux libéraux sur ces questions. Speer affirme que c’est de la pensée magique.

Les succès des conservateurs aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne indiquent plutôt que le bon dosage pour élargir la base de droite est de tabler à la fois sur le conservatisme social et sur le ressentiment face aux marchés et à la mondialisation, deux éléments aux antipodes de la politique libérale.

Quel intérêt auraient les conservateurs à tourner le dos à leurs électeurs et à leurs militants actuels, qui ont des positions sociales plus à droite, demande-t-il ?

« Cette stratégie, écrit-il, pourrait au contraire nous éloigner encore davantage du pouvoir, sachant que les canadiens socialement conservateurs forment une proportion disproportionnée des volontaires, des dons et des votes conservateurs. Environ un tiers des députés actuels sont pro-vie, c’est une bonne évaluation de la position de l’électorat conservateur. »

Comme toujours, il y a la proie et l’ombre. La proie, c’est la base électorale actuelle du Parti conservateur, dominant dans l’Ouest, parsemé en Ontario et ailleurs. L’ombre, c’est la promesse d’électeurs québécois ou autres qui seraient charmés par un parti conservateur, disons, moins conservateur.

On comprend des stratèges de préférer la proie. Le problème est cependant que, même à l’extérieur du Québec, les conservateurs sont fondamentalement minoritaires. Combinés, les libéraux, le NPD et les verts forment une majorité permanente.

Les conservateurs ont donc le défi de rester eux mêmes tout en se faufilant entre leurs adversaires. Ce chemin passe, comme l’avait fait Harper, par une percée en Ontario. Les conservateurs, même sous Harper, n’avaient pas ouvertement joué sur un délestage du Québec et de ses enjeux dans l’espoir d’en tirer des bénéfices hors-Québec. Cette tentation est maintenant plus séduisante que jamais.


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