À Voir: Le moment perdu de l’égalité raciale

Je savais qu’il y avait un trou dans ma culture historique américaine. Lincoln, oui, je connaissait. La guerre civile. La proclamation d’émancipation des noirs.

J’avais repris le fil avec Martin Luther King, Selma, les grandes lois réparatrices des années 1960.

Mais entre les deux ? Au tournant du 19e et 20e siècle je savais qu’il y avait le progressiste Théodore Roosevelt et l’invention de l’État moderne. Ensuite son neveu Franklin allait sortir le pays de la crise de 1929 et créer l’État providence.

Mais… ou était passée la suite de Lincoln ? L’impact de la proclamation d’émancipation ? Pourquoi l’abolition de l’esclavage ne produit-elle pas l’égalité ? Pourquoi faut-il attendre un siècle ?

Pendant les vacances, j’ai écouté les formidables quatre heures de documentaire de PBS sur cette période dite de la « Reconstruction », qui va de la fin de la guerre civile jusqu’à la première guerre mondiale. Un visionnement indispensable (d’abord présenté en avril dernier, cela m’avais échappé.)

Analyses et récits entre vos deux oreilles: cliquez sur l’image.

Oui, il y eut un moment ou les noirs américains ont eu le droit de propriété, le droit de vote, le droit de siéger dans les législatures des États du Sud, à la Chambre des représentants, au Sénat américain. Oui, il y a eu un moment ou les racistes du Sud furent mis sur la défensive.

Mais l’histoire de ce siècle est celui de la contre-offensive blanche. D’abord ténue et désorganisée, puis violente et systématisée, un moment de grande noirceur et de recul. C’est dur à regarder. Mais c’est extraordinairement éclairant sur les racines de la situation raciale américaine actuelle, y compris sur les débats entourant le blackface, les statues des confédérés au Sud, la culture populaire.

Bref, un visionnement essentiel. Il n’est pas disponible sur le site de PBS, mais je l’ai trouvé sur YouTube. Voici d’abord la bande annonce, puis l’intégrale:

L’intégrale:

https://youtu.be/y7ypw_mNn8A

 


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202:

 

Décodage: la face noire de Trudeau et la république québécoise du bon sens

Justin Trudeau, Redface, BlackfaceUne tuile politique qui s’abat sur un chef pendant une campagne électorale est comme un oignon. Au centre du légume, on trouve le problème réel. Puis viennent s’ajouter plusieurs couches de pelure qui, comme des parasites, donnent beaucoup plus de volume à l’oignon qu’il ne devrait en avoir.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


Je voudrais surtout examiner les pelures. C’est à dire les déclarations politiquement motivées, qui s’éloignent et trahissent la vérité à des fins purement électorales. L’affaire Trudeau est un beau cas.

Quel est le problème réel ? Le jeune Justin, fantasque, fanfaron, débouleur d’escaliers et amuseur public, s’est peint en noir pour une soirée des Mille et une nuits. Jeune ? Il avait 29 ans, mais Justin a longtemps prolongé son adolescence. Bon, on apprend qu’il était la seule personne costumée à cette soirée, où les dames étaient en robe longue, les hommes en smoking.

Lorsque la photo est diffusée par les médias, Justin se présente au micro pour s’excuser d’avoir mis du « maquillage ». Le premier soir, il ne parle pas de « blackface ».

Pourquoi ? Parce qu’à ce point du récit, Trudeau dit ce qu’il pense et il ne pense pas que c’est du « blackface ». Pourquoi ? Parce qu’au sens propre, quelqu’un fait du « blackface » lorsqu’il se grime en noir pour donner volontairement une image stéréotypée et méprisante des noirs. C’est ainsi une manifestation ignoble et raciste de supériorité de blancs envers les noirs.

Ce n’est pas ce que faisait Justin en se noircissant la peau pour faire un Aladin un peu-plus-noir que nature.

Trois des noirs les plus connus et influents au Québec, Dany Laferrière, Boucar Diouf et Maka Kotto, ont immédiatement vu qu’il ne s’agissait pas de « blackface ». Pourquoi ? Parce qu’ils vivent dans la République du bon sens. Le Québec. J’y reviendrai.

Sur le continent anglo-américain, par contre, la notion de « blackface » a été étendue à toute personne non-noire portant du maquillage noir, quel que soit le contexte ou l’intention. C’est un interdit généralisé qui, dépassant les bornes du bon sens, est devenu un diktat de la rectitude politique contre lequel il est risqué de s’opposer.

Une fausse-bourde qui vaut 90 millions

Songez que chez nos voisins du sud, une animatrice de droite, Megan Kelly, a été virée pour avoir dit qu’elle trouvait acceptable qu’un enfant blanc qui personnifie une personnalité noire à l’Halloween porte du maquillage noir. Elle a émis dans la journée des excuses (auxquelles elle ne croyait nullement). Mais la chaîne NBC lui a montré la porte. Comme son contrat n’était pas terminé, la chaîne a du lui verser 90 millions de dollars canadiens !

Voyez, donc, comme je prends un énorme risque réputationel en affirmant ici que tout maquillage noir n’est pas nécessairement du blackface.

Mais revenons à Justin. Il aurait pu prendre la décision de plaider non-coupable. Mais dès le premier soir, en réponse à une question, il a cédé, affirmant que son grimage était « raciste ».

Pourquoi ? Parce qu’il savait déjà que, en anglo-canada et chez un certain nombre de ses militants et électeurs de couleur, il ne pourrait pas gagner ce débat. Les lignes de l’acceptable et de l’inacceptable politique canadien ne permettent pas la nuance ou le débat sur cette question.

Après la sortie de Trudeau, le leader du NPD Jagmeet Singh a saisi l’occasion, non pour dénoncer Trudeau, mais pour s’adresser à tous ceux qui sont victimes de discrimination pour leur dire combien ces images étaient blessantes et que, malgré l’énorme déception qu’ils devaient ressentir, ils ne devraient pas renoncer au Canada. Le sous-texte était parfait: sans appeler à voter pour lui et pour son parti, Singh incarnait celui vers lequel les victimes du Trudeau-Aladin devaient maintenant reporter leurs espoirs, donc leurs votes.

Bref, s’il y avait un canadien de couleur qui pensait que ce grimage ne devait pas être vu comme une insulte, l’intervention de Singh avait pour impact de les détromper sur ce point. Il leur disait: c’est grave, prenez-le personnel ! Singh y croit-il ? Je ne sais pas.

Revenons aux pelures. Le premier soir, le conservateur Andrew Scheer a choisi ses mots, affirmant que Trudeau avait bien posé un acte de « blackface ». Scheer y croit-il ? J’en doute. Mais ça lui permet de dire que le blackface est est « raciste », donc une façon de placer le mot « raciste » dans la conversation, sans affirmer que Trudeau l’est, en ce moment.

Technique identique de la part d’Elizabeth May, du Parti Vert: « Je suis profondément choqué par le racisme que l’on voit sur la photographie de Justin Trudeau », a-t-elle gazouillé.

Dès le jour deux, Trudeau n’avait donc pas le choix de faire un pas de plus et d’affirmer que son maquillage d’Aladin était du « blackface » et qu’il avait donc commis un affront à toutes les victimes de discrimination. À mon avis, il n’en croit pas un mot. Mais il fait le bon calcul politique canadien que cette contrition maximale est la seule façon de se sortir de son faux pas.



En termes de contrition, le modèle a été établi par le président Bill Clinton après qu’on eut appris qu’il avait batifolé avec une stagiaire dans le bureau ovale. Clinton avait fait en 1998 une tournée d’excuses tellement intense qu’après une semaine, les gens le priaient d’arrêter de s’excuser. C’est ce qu’il voulait. C’est ce que Trudeau fait.

Évidemment, le cas de Trudeau est compliqué par la sortie, au jour deux, d’une vidéo où on le voit, en 1992-1993, encore une fois grimé en noir, faisant des gestes simiesque et ayant même rembourré son entre-jambe. Si, là, il ne se moquait pas des noirs, je mange mon chapeau.

Au jour trois, Justin ayant récupéré le message de Jagmeet sur le tort causé par ces images à toutes les victimes de discrimination au Canada, Jagmeet devait innover pour rester sur la crête de la tempête de la rectitude. Aux journalistes qui lui ont demandé s’il estimait que Trudeau était raciste, le leader du NPD a répondu: « je ne sais pas ».

Évidemment qu’il le sait. Trudeau n’est pas raciste, le jeune Trudeau était un sans-génie, tout simplement. Mais Singh avait deux raisons de ne pas admettre que Trudeau n’était pas raciste. D’abord, le NPD a en son sein des militants anti-racistes virulents, qui pensent que Trudeau l’est. Si Singh avait déclaré Trudeau « non raciste » il aurait provoqué un débat interne au NPD et aurait mécontenté sa frange la plus dure.

Ensuite, Singh avait intérêt à maintenir la surenchère pour maximiser le nombre d’électeurs meurtris — ou maintenant convaincus qu’ils étaient meurtris — vers son parti.

Quel impact électoral réel ?

Ces derniers jours les sondeurs canadiens nous ont éclairés sur l’impact réel de cette affaire sur les intentions de vote.

Examinons d’abord la réaction des minorités visibles, qui forment près du quart de l’électorat.

D’abord pour noter qu’ils sont beaucoup moins choqués que les chefs politiques canadiens.

Selon Abacus, 35% des membres des minorités visibles affirment que les photos ne « les ont pas dérangés ». Un autre 45% affirment qu’ils n’ont pas aimé les photos, mais acceptent les excuses du premier ministre. Donc il en reste 20% qui ont été « vraiment offensés » et ont désormais une plus mauvaise opinion de Trudeau. Un membre des minorités visibles sur cinq l’a donc pris personnel, comme le voulait Jagmeet Singh.

Deux choses à retenir: D’abord, l’immense majorité des membres des minorités visibles, soit 80%, n’en font pas tout un plat.

Ensuite, si un sur cinq se sent offensé, c’est moins que chez les blancs. Oui oui. Un non-blanc sur cinq est offensé, mais un blanc sur quatre l’est ! Ça ne s’invente pas ! Les canadiens blancs sont plus anti-racistes que les canadiens racisés.

Reste que l’effet politique est réel. Près de 20% des membres des minorités visibles affirment qu’ils ne sont plus certains de vouloir voter libéral. Certains ont déjà franchi le pas.

Avant la controverse, selon Angus Reid, 12% des membres des minorités visibles comptaient voter NPD. Après, la controverse, ils sont désormais 20%. Un bond de huit points. Pour le NPD, une aubaine ! Au global, cela ne les fait monter que de deux points. Mais il y a au Canada 41 circonscriptions à majorité multiculturelle, surtout à Toronto et à Vancouver. C’est là que le déplacement de votes du au Blackface va se jouer. Pour un parti qui joue sa survie, c’est bon à prendre.

Angus Reid, Blackface, Visible minorities

L’épicentre du bon sens: le Québec

Au jour 1 de la controverse, le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, a donné le ton.

«Justin Trudeau a tous les défauts du monde, a déclaré M. Blanchet. Ce n’est certainement pas un grand premier ministre. Il ne se qualifie peut-être même pas pour le terme compétent, mais Justin Trudeau n’est pas un raciste.»

Le lendemain, le Premier ministre Fançois Legault, le chef du PQ Pascal Bérubé et plusieurs députés ont pris une position modérée, acceptant les excuses et déclarant que le premier ministre n’était pas raciste.

Des libéraux membres de minorités visibles, dont la candidate potentielle Marwah Rizqy, ont passé l’éponge.

Québec Solidaire, chez qui on retrouve beaucoup de militants très véhéments sur la question, a mis la pédale beaucoup plus douce que le NPD:

« Le blackface, le brownface, est considéré comme un geste raciste, a indiqué la députée solidaire Ruba Ghazal. M. Trudeau, lui, n’est pas raciste. »

« Moi, personnellement je trouve que c’est blessant, oui, se peinturer le visage en brun ou en noir, mais ce que je veux dire, c’est que le premier ministre Trudeau s’est excusé, il a reconnu [son erreur] et donc c’est aux citoyens, ceux qui ont été blessés, d’en juger. »

Y a-t-il, là, calcul politique ? Que décoder dans ces pelures ?

Rien n’aurait davantage plu aux leaders souverainistes que de taper aussi fort que possible sur leur adversaire, Justin Trudeau. D’autant que Trudeau a déclaré « impensable » la loi québécoise sur la laïcité et qu’on le sent prêt à bondir pour l’invalider, dès qu’il serait réélu.

Mais ils ont d’instinct compris que s’ils affirmaient, eux, le contraire de ce qu’ils pensaient, en déclarant Trudeau « raciste », ils ne seraient pas suivi par leur propre base, par l’électorat.

Pourquoi ? D’abord que la culture politique québécoise est beaucoup moins contaminée que la canadienne sur l’exagération dogmatique entourant le Blackface

Le réalisme politique canadien poussait Singh, Sheer et même Trudeau à en rajouter. Le réalisme politique québécois poussait Blanchet, Legault et même QS à rester crédible.

Ces déclarations ont été faites avant que Laferrière, Diouf, Kotto et la Ligue des noirs du Québec n’interviennent dans le débat pour relativiser l’affront de Trudeau et verser une dose de bon sens dans le débat.

Je ne me retiendrai pas de déclarer combien je suis heureux que les Québécois soient globalement plus sereins sur cette question importante. On peut être contre le racisme sans tomber dans les excès de l’anti-racisme. On peut être pour la liberté de conscience, sans donner davantage de droits aux religieux qu’aux autres citoyens. On peut s’opposer à un adversaire politique, sans reprendre à son compte toutes les accusations qui traînent.

Nous sommes, ici, dans la République du bon sens.


Ne manquez pas ma nouvelle balado:

L’exécrable et excellente stratégie pseudo-écologique de François Legault

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Lire: Éclairant/Épeurant voyage chez les Guerriers de la justice sociale

Les contraires s’attirent. Ou du moins ils m’attirent. D’où cet aveu:

C’est parce que j’ai lu et fait la recension du dernier livre de Mathieu Bock-Côté (L’Empire du politiquement correct) la semaine dernière que j’ai décidé de lire et de rendre compte du livre qui en est son exact opposé, et qui aurait pu s’appeler « Apologie du politiquement correct », par Judith Lussier.

Je ne m’égarais pas complètement, car Lussier s’amuse à mettre Bock-Côté dans ses remerciements. On soupçonne ici l’ironie, Bock-Côté lui servant d’utile repoussoir. (L’inverse n’est pas vrai, cependant).

Judith Lussier, chroniqueuse au journal Métro, assume sa position de féministe, lesbienne et « guerrière ». Elle s’identifie au mouvement qu’elle décrit avec beaucoup de soin dans son ouvrage, les Social Justice Warriors. Traduisons par les « Guerriers de la justice sociale », qui se donnent pour tâche de débusquer et dénoncer toute manifestation de sexisme, de racisme, de transphobie, d’appropriation culturelle, entre autres.

Le livre est utile à plusieurs égards. D’abord, pédagogique. L’auteur explique patiemment et clairement d’où vient ce mouvement, quelles en sont les tendances. Elle livre de brefs portraits de plusieurs « guerriers et guerrières » du Québec. Elle ouvre aussi avec un lexique des termes, très majoritairement anglophones, utilisés par ces brigades de la rectitude.

J’en connaissais plusieurs mais, parmi les trouvailles que je suis heureux de relayer, on trouve:

  • Brocialist: Un Bro, pour brother, donc homme, qui ne voit les problèmes sociaux qu’à travers la lorgnette des inégalités sociales, plutôt que du sexisme, du racisme etc.
  • Neurodiversité: Nos concitoyens frappés de troubles mentaux ne sont plus, avec ce terme, stigmatisés. Ils font partie de la Neurodiversité. Même si leur trouble est diagnostiqué médicalement.
  • Homonationalisme: La raison pour laquelle nous, du Nord occidental ayant fait franchir des étapes majeures dans l’acceptation de l’homosexualité, ne devrions pas être condescendants envers des pays du sud qui, comme l’Ouganda, criminalisent l’homosexualité. (eh ben !)
  • Slumfie: Touristes blancs prenant des photos devant des bidonvilles.
  • Tonepolicing: C’est, lorsqu’on vous traite de raciste à pleins poumons, répondre de « baisser le ton » plutôt que de discuter du fond de la question.
  • Killjoy : Puisqu’on accuse les guerriers de manquer d’humour et de tout prendre au pied de la lettre, certains revendiquent l’étiquette de « killjoy », donc de « rabat- joie ».
  • Value Signaling: Se dit de quelqu’un qui appuie les causes des Guerriers mais seulement pour se rendre intéressant, alors que le reste de son comportement est sujet à caution. La version guerrier du « greenwashing ».

Des mots comme ça, il y en a plein et c’est en évolution. Ma fille vient de m’apprendre l’existence du concept « cancelled ». Lorsqu’une personnalité publique dit quelque chose de choquant, les Guerriers annoncent qu’elles sont « cancelled » (annulés) et alors on dénonce et on boycotte ces personnes. Ils n’existent plus.

Entre revendication et harcèlement

Lussier utilise une excellente citation de Pierre Falardeau pour tempérer ceux, nombreux, qui critiquent l’action des Guerriers: « On va toujours trop loin pour les gens qui ne vont nulle part! »

Il est vrai qu’il faut distinguer les causes et les méthodes. Qui peut mettre en doute que le mouvement « Black lives matter » (Les vies noires ont de la valeur) est une réaction parfaitement saine et nécessaire à la prolifération des actes de violence, de policiers et de vigilantes, contre des noirs américains ? Actes qui se traduisent trop souvent par l’acquittement des responsables.

Judith Lussier, Chronique, Métro

La chronique de la Guerrière Lussier, dans le quotidien Métro

Comment rester sourd à la claire sous-représentation des femmes et des membres de la diversité dans les lieux de pouvoir et de création ? Aux écarts de richesse ?

J’ai participé, comme parlementaire, à l’effort québécois pour permettre aux personnes trans de naviguer dans l’univers administratif sans devoir renier leur identité. Comment ne pas être touché par leur détresse ?

Mais en quoi, au-delà de la justesse des causes, les « Guerriers » dérangent-ils tant ?

Lussier, et c’est un des grands mérites de son ouvrage, résume bien ce qu’on leur reproche :

« Appétit insatiable pour l’indignation, un manichéisme primaire, une utilisation auto-référentielle de concepts à des fins de performance, un goût de vengeance et une arrogance hypothéquée par un sévère manque de rigueur intellectuelle. […] Ces pommes pourries responsables des aspects les plus embarrassants de la justice sociale impriment toutefois leur marque dans l’imaginaire collectif. Elles sont fort probablement à l’origine de la mauvaise réputation des guerriers et d’une grande partie des parodies qui leur sont consacrées. »

Mais cela ne peut être la seule réponse. L’auteur en donne d’autres : les guerriers dérangent d’abord parce que leurs questions posées crûment remettent en cause des privilèges bien ancrés et suscitent des réactions vives chez ceux qui profitent de ces privilèges. Ensuite parce que les réseaux sociaux décuplent leur présence.

Se comparer aux luttes précédentes

Une bonne façon de faire la part des choses est de comparer ces réactions avec ce qui s’est produit à une époque antérieure. Quelle fut la réaction de la majorité des blancs du Sud des États-Unis à la volonté de déségrégation ? Un refus glacial, provoquant la violence et la rancœur. Il a fallu des décennies avant que s’installe une acceptation, qui n’est toujours pas unanime.

À distance, on retient de la lutte pour ces droits la figure apaisante de Martin Luther King. Mais il était débordé sur sa gauche par une frange aussi visible que lui, les Black Panthers violents, qui ne faisaient pas dans la dentelle.

Plus près de chez nous, la lutte pour le français ne fut pas une balade dans le parc. Aux figures plus tempérées, comme René Lévesque (accusé tout de même de nazisme par ses opposants) on en trouvait qui réclamaient l’abolition pure et simple de l’école et des institutions anglophones. Débordant le PQ, démocrate, on trouvait le FLQ, qui troublait les chaumières.

Je fais ce parallèle pour qu’on saisisse qu’aujourd’hui comme hier, les forces de changement provoquent, en soi, un malaise dans la société. De plus, ces changements sont portés à la fois par des représentants modérés et des porte-voix plus intransigeants et à plusieurs égards contre-productifs.

La comparaison n’est pas parfaite, les éléments violents accompagnant fréquemment le changement dans les années 1960 sont presque absents de la culture des Guerriers d’aujourd’hui (presque, car il se trouve y compris au Québec des sites anarchistes violents qui se vantent de brûler des voitures, de repeindre des statues, ou de saccager des commerces. Mais admettons que c’est un épiphénomène, que Lussier dénonce d’ailleurs.)

Il y a donc plus de continuité que de rupture dans l’expression du changement et dans sa réception. Mais il y a des distinctions fortes qui sont dans l’angle mort de Lussier.

Pas seulement redresser les torts, mais changer le tout

Il y a, dans cette nouvelle vague de changement, une volonté qui ne se limite pas à dénoncer les injustices pour les faire reculer et, à terme, disparaître, mais une propension à redéfinir le réel à partir de la condition minoritaire.

Par exemple j’ai appris dans ce livre que j’étais une personne « cis » (Ma fille m’a dit que j’étais très en retard de ne pas le savoir). Moi qui croyais être un homme, me voilà « rebrandé » par les guerriers. Voyez, on est cisgenre lorsque l’identité de genre qu’on ressent (je me sens homme) coïncide avec le sexe biologique reçu à la naissance (je suis né homme). Il fallait y penser. (J’attends le film: « Bienvenue chez les cis! »

C’est comme le terme « allochtone » pour désigner tous les citoyens québécois qui ne sont pas membre des premières nations. Ou le terme  »neurodiversité » présenté plus haut.

Il ne suffit pas, dans cette logique, de reconnaître les droits et de faire une place équitable à ceux qui sont membres des minorités quelles quelles soient. Il faut de plus renommer la majorité pour qu’elle se fonde dans un ensemble où elle n’est plus qu’un élément parmi d’autres de la diversité.

C’est le multiculturalisme canadien étendu à l’ensemble de la vie.

C’est là, je crois, qu’on franchit un cap nouveau. Le mouvement américain pour les droits des noirs ne demandait pas à l’Amérique de nier qu’elle était majoritairement blanche, ni le mouvement pour le Québec français ne voulait-il interdire au Canada d’être majoritairement anglophone.

Les Guerriers d’aujourd’hui heurtent de plein fouet la condition majoritaire, l’identité principale, fondatrice, de la plupart des citoyens. Cette tension est particulièrement vive dans l’argument voulant que le droit d’un nombre indéterminé mais assez réduit de femmes musulmanes à garder leurs signes religieux sur leurs heures de travail à l’école publique devrait être le point sur lequel se définit le principe général de séparation de l’église et de l’État, plutôt que la volonté historique et majoritaire de faire de l’État un endroit où ne s’affichent pas les convictions, religieuses ou autres. Ici, la minorité doit imposer son droit à la majorité.

Le fait qu’une femme trans devienne la porte-parole de la  »Fédération des femmes du Québec » symbolise bien cette tendance. Et incarne une contradiction forte. On réclame avec raison que les membres de toutes les diversités soient présents dans les équipes politiques, sportives, artistiques, parce que c’est justice, d’abord, mais aussi parce que cela permet aux membres de ces communautés de se reconnaître dans ces faces visibles de la société. Pourquoi trouver alors farfelu que peu de femmes se sentent correctement représentées par une personne certes remarquable mais dont le parcours de vie est distant de celui de la majorité des femmes ?

Voilà où, à mon avis, on atteint le point de rupture entre les progressistes traditionnels (auxquels je m’identifie) et les Guerriers. L’absence de respect. Un mépris à peine voilé pour ces femmes et ces hommes qui font partie de la majorité, qui ont soit propulsé, soit accompagné, soit subi des changements sociaux importants ces dernières décennies, et qui sont désormais mis en accusation permanente. Pour ce qu’ils sont. Pour où ils sont. Pour ce qu’ils ont accompli.

La pratique nouvelle d’indiquer en début de discours que les villes sont sur des « territoires (insérer le nom de la nation autochtone) non cédés », alors qu’il n’existe aucun consensus historique à ce sujet, ni surtout de consensus sur l’opportunité même de signaler systématiquement cette transhumance-là plutôt que d’autres, participe aussi de ce sentiment de négation identitaire de la majorité. Il y a des façons de reconnaître les premières nations, il me semble, sans accuser régulièrement les autres d’être des intrus.

Voilà donc un premier point de rupture. Il y a un autre : celui de la liberté d’expression.

Du No-Platforming à SLAV

Parmi les termes appris à la lecture de  »On ne peut plus rien dire » se trouve le :

  • No platforming: Refuser de donner une plateforme, c’est-à-dire une présence, à quelqu’un dont on estime qu’il porte un discours offensant. Lussier nous informe que l’Association étudiante de Sciences sociales de l’UQAM s’est dotée d’un mandat de « no-platforming », décrit ainsi: « contre l’instrumentalisation de la liberté d’expression et de la liberté académique lorsque celle-ci sert à tenir des propos oppressifs ». Ce qui permet d’interdire à Bock-Côté de parler à l’UQAM.

Lussier est visiblement mal à l’aise avec cette pratique mais elle monte au combat dans le cas d’autres causes célèbres, notamment celles de SLAV et Kanata.

Elle est très soucieuse de faire la distinction entre, d’une part, les Guerriers qui ont contesté la teneur des pièces, en ont critiqué l’appropriation culturelle, la sous-représentation de la diversité, et, d’autre part, la très petite quantité de gens qui en ont réclamé l’annulation.

Ce ne sont pas les Guerriers qui ont retiré ces pièces de la scène, dit-elle, mais, pour SLAV, le Festival de Jazz et, pour la tournée de Kanata en Amérique du Nord, des producteurs américains frileux.

C’est tout à fait exact et, alors chef du Parti Québécois, j’avais pointé vers cette combinaison Pression des Guerriers/Faiblesse morale des coproducteurs.

Lisée, SLAV, KANATA, liberté artistique

Lussier utilise, croit-elle a contrario, l’évolution du débat sur le Blackface. Elle résume bien l’enjeu comme suit:

« Bien qu’il me soit personnellement difficile, en tant que femme blanche, de comprendre comment le fait de se peindre le visage en noir pour imiter une personnalité publique, le plus souvent avec l’intention de lui rendre hommage, puisse heurter certaines personnes, force est de constater que cela heurte plusieurs personnes. »

Elle affirme avoir elle-même cheminé sur cette question et conclut que, là-dessus, au Québec, « un consensus se dessine ».

Sans prendre position sur le fond, j’estime au contraire qu’il n’existe au Québec aucun consensus sur l’interdit fait aux artisans du Bye Bye de déguiser un acteur de la troupe en noir pour rendre hommage ou rire d’une personnalité publique noire au Québec, d’autant que leur nombre augmente (Dominique Anglade, Lionel Carmant, etc). Un sondage démontrerait que l’immense majorité des Québécois n’y voient toujours pas de problème.

On est plutôt ici au cœur de l’efficacité des Guerriers. Ce n’est pas que Radio-Canada, ou le Festival de Jazz, sont devenus plus sensibles aux questions posées. (On dit « woke », « éveillés » à ces enjeux.) Non. C’est qu’ils font un simple calcul de relations publiques. Ils veulent éviter la controverse. S’ils plient, c’est un peu pour éviter d’avoir à se défendre publiquement d’une accusation qui mécontenterait une frange, même réduite, de leur public. Surtout, ils plient car la controverse ferait écran au message qu’ils tentent de lancer.

C’est exactement ce qui s’est produit lorsque Radio-Can a, en 24 heures, changé l’intitulé de leur émission d’été Pow-Wow, terme autochtone généralement associé à la fête. Une Guerrière innue ayant accusé Rad-Can d’insensibilité, la maison a plié, non par sensibilité, mais par stratégie de vente.

Il y a donc rencontre de deux hyper-sensibilités. Celle des Guerriers, qui traquent la faute partout, puis celle des marchands, qui détestent la controverse. C’est le mariage de la Nitro avec la Glycérine. La victime est la liberté d’expression. S’étend, peu à peu, la « liste noire » des mots à ne pas utiliser, des références à ne pas faire, des sujets à ne pas traiter. Pas par conviction ou évolution des mentalités. Par crainte de la controverse. Par calcul marchand.

Sur la crête du débat

Les Guerriers sont sur la crête de ce débat. Et ont intégré à leur argumentaire l’accusation de censure proférée contre eux.

Lussier choisit son camp et elle dénonce avec aplomb la « panique morale entourant la liberté d’expression ».

Grosso modo: 1) Les dominants ont toutes les plateformes, pas grave qu’on leur en retire; 2) Les arguments des Guerriers sont sous représentés, maintenant on les entend; 3) Ceux à qui on enlève 1% de leur temps de parole n’est rien à côté de l’oppression subie par les opprimés.

Lussier cite avec approbation le sociologue américain William Davies:

« Alors que la santé mentale des étudiants se détériore, la panique entourant la ‘liberté d’expression’ renforce l’idée qu’il y a quelque chose qui cloche avec les jeunes plutôt qu’avec leur environnement. »

 

Je vous laisse ruminer cette thèse.

Je suis sensible à l’argument selon lequel il y a déséquilibre dans la prise de parole. Je constate cependant qu’il est impossible de vivre aujourd’hui en Amérique du Nord sans être constamment informés de ce que disent les Guerriers. C’est quand même le signe d’une réelle présence. Outre le fait qu’il n’existe aucun acteur du débat public qui soit satisfait de sa place dans les médias et l’espace public (c’est systémique, tous se sentent à tort ou à raison sous-représentés, mal cités, marginalisés, y compris les grosses compagnies) on pourrait soutenir que les Guerriers sont surreprésentés, compte tenu de leur poids réel dans la société. Mais c’est vrai de toutes les minorités agissantes et… constamment en quête de publicité. (C’est aussi vrai de La Meute, remarquez !)

Une partie de la caisse de résonance des Guerriers se trouve chez leurs opposants conservateurs. S’il est vrai que certains des Guerriers sont constamment à la recherche du mot de travers prononcé par telle ou telle personnalité pour le dénoncer, il est vrai aussi que les commentateurs Comme Richard Martineau et Bock-Côté ont un radar finement réglé pour débusquer chaque nouvelle manifestation d’hypersensibilité guerrière et nous en rendre compte.

La liberté d’expression, comme toutes les libertés, n’est pas totale. Ancien journaliste, je suis toujours du côté de la plus grande des libertés d’expression. Je m’en étais expliqué ici.

Mais s’il est vrai qu’il est censé d’interdire de crier  »Au feu » sans raison dans un théâtre, est-il censé d’interdire une conférence qui met en cause le principe même de l’existence des transgenres ? Lussier marque presque un point en affirmant que les transgenres, qui existent bel et bien, trouvent fort offensant qu’on mette en cause leur existence et donne cet exemple: Accepterait-on une conférence intitulée « Les Noirs: pour ou contre ? »

Parce que la liberté d’expression est un ressort essentiel de la démocratie et de l’ensemble des rapports humains, parce que les pouvoirs et les lobbies, y compris religieux, ont tous de bonnes raisons de vouloir la circonscrire, la limiter, la biaiser, elle doit être défendue avec la plus grande vigueur.

Et s’il faut parfois errer dans sa défense, il faut errer dans le sens de sa plus grande expression, pas dans le sens de son rétrécissement.

Prenons le cas célèbre de la venue de Benyamin Netanyahou à l’Université Concordia en 2002. Il était parfaitement normal que des étudiants manifestent contre ses politiques, voire contre sa présence. Distribuent des tracts. Donnent des entrevues. Mais leur volonté était de l’empêcher de prendre la parole, ce qu’ils ont réussi. Ils étaient des précurseurs du  »no-platform ». 

On pourrait prendre un pas de recul et accepter que la force montante des Guerriers n’est au fond qu’une des nombreuses variables entourant la liberté d’expression, qui en a vu d’autres. Certes. Mais si on dénonce les autres variables — la présence corporative dans nos institutions d’enseignement, la concentration de la presse, l’incidence des GAFA — pourquoi ne pas avoir des anti-corps aussi vifs envers cette nouvelle variable qu’envers les autres ?

Surtout lorsqu’on perçoit des signes d’institutionnalisation du danger. Lussier rigole des humoristes Nantel et Ward dont le sketch aux Oliviers avait été refusé par la compagnie d’assurance du spectacle. Dans un contre-sketch, un humoriste a affirmé avoir soumis son texte à une série de groupes de défense des droits. Ils se trompent de cible, note-t-elle. Sans doute.

Mais l’affaire Kanata nous a révélé quelque chose de plus grave. Le Conseil des Arts du Canada, qui utilise nos impôts pour financer l’excellence dans les Arts, a admis avoir refusé de financer Kanata spécifiquement à cause de, je cite:

« le manque d’information dans l’énoncé du projet quant à la consultation des Autochtones ainsi qu’à leur intégration dans le processus de création »

Soyons clair: qu’un artiste décide de consulter et d’intégrer qui que ce soit dans son processus de création est son choix. Mais ici l’organisme subventionaire affirme que l’artiste n’a pas le choix. S’il veut être considéré pour une subvention il doit consulter et intégrer. L’affront à la liberté de création est total.

La culture des Guerriers menace la liberté d’expression de trois façons.

D’abord par cette posture assumée que certaines idées ne doivent pas être diffusées, y compris dans les lieux de savoir que sont les universités. Le fait que le débat suscité par cette pratique soit vue comme une « panique » méprisable est un facteur aggravant.

Ensuite par la survalorisation de la sensibilité. Si les gens se sentent « offensés » par un propos, un tableau, ils ont selon cette thèse le droit de faire taire le propos, de faire cacher le tableau. On est là dans un paradigme liberticide qui, s’il avait été appliqué dans le passé, aurait gommé la totalité de la Renaissance et des Lumières, sans parler de Picasso. Ce principe est également voisin, sinon consanguin, avec les appels d’autorités religieuses qui veulent faire interdire le blasphème.

Finalement, parce ces idées sont internalisées par des institutions publiques, donc normalisées. L’exemple du Conseil des Arts est patent.

Pour conclure

Les Guerriers sont avec nous pour longtemps. Une bonne raison pour les connaître et les comprendre. Ils n’arrêteront pas de s’exprimer. Souvent — très souvent –, il vaut la peine de les entendre.

Parfois, parce qu’ils ont raison sur le fond et éclairent des injustices qui tardent à disparaître.

Parfois, parce qu’ils risquent de nous entraîner sur des chemins dangereux pour la démocratie et le vivre-ensemble.

Pour ces raisons, le livre de Judith Lussier est précieux. Le lire en tandem avec celui de Mathieu Bock-Côté est un exercice sans doute intellectuellement un peu périlleux, mais qui nous donne deux puissantes lorgnettes pour examiner l’envers et le revers du phénomène.

Disponible en librairie ici


 

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