Avant la béatification

Robert Bourassa avait rendu l’âme. Des funérailles nationales avaient été organisées. Mon patron Lucien Bouchard en revenait. Dans son bureau alors juché dans les hauteurs de l’immeuble d’Hydro-Québec, on lui passait l’appel d’André Bérard, président de la Banque Nationale, en déplacement en Asie. Bérard était un acteur clé du grand sommet sur l’économie qu’on préparait. Entre autres sujets, j’entendis M. Bouchard lui dire : « Il a eu une excellente semaine. » L’appel terminé, je lui demandai : « L’excellente semaine, c’était celle de Bourassa ? » Bouchard opina. « Vous vouliez dire, à part pour le décès ? »

Brian Mulroney est en train de passer une excellente semaine. On ne tarit pas d’éloges, mérités, sur ses tentatives de réintégrer le Québec dans le giron canadien, sur son opposition à l’apartheid, sur son combat gagné contre les pluies acides et sur le libre-échange canado-américain, entre autres.

Ayant participé, dans ces pages et sur les ondes, à vanter ses nombreux mérites, puis-je me permettre de conclure que son bilan était globalement positif ? Ce qui signifie qu’il ne l’était pas totalement. Les privatisations d’Air Canada et du Canadien National ont-elles vraiment été bénéfiques ? On dit beaucoup de bien de ses initiatives environnementales, mais le feu vert donné à l’expansion de l’extraction pétrolière dans l’Ouest a-t-il vraiment rendu service à la planète ?

La principale tache qui devrait apparaître au passif de Brian Mulroney concerne les droits des femmes. Deux fois il a tenté de recriminaliser l’avortement. S’il a échoué, c’est bien malgré lui.

En campagne, Mulroney s’était déclaré contre « l’avortement sur demande ». Il était élu depuis quatre ans lorsque la Cour suprême, dans la cause Morgentaler en janvier 1988, affirma sans détour que « forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener le foetus à terme, à moins qu’elle ne remplisse certains critères indépendants de ses propres priorités et aspirations, est une ingérence profonde à l’égard de son corps et donc une atteinte à la sécurité de sa personne ».

On s’est habitués depuis à vivre avec la décision de la Cour comme seule boussole en matière d’avortement, mais il semblait à l’époque inconcevable que le Parlement ne balise pas la chose par une loi. Mulroney en faisait une priorité et déposa un projet qui interdisait l’avortement en fin de grossesse. Le texte fut défait par une majorité de députés composée de ceux qui jugeaient le texte trop restrictif et d’autres, surtout conservateurs, qui le trouvaient trop permissif. Mulroney revint l’année suivante avec un texte plus dur, interdisant tous les avortements sauf si le médecin traitant jugeait que la vie ou la santé de la mère était en danger. Les médecins contrevenants seraient passibles de deux ans de prison.

Cette fois, la mesure fut adoptée par la Chambre, Mulroney et ses ministres étant parmi les 140 députés ayant voté pour, 131 ayant voté contre. Ne restait que l’étape du Sénat, où une majorité favorable au projet semblait acquise. Mais Mulroney y avait entre autres nommé son ancienne ministre Pat Carney, dont les convictions pro-choix étaient bien connues. Carney se souvient d’avoir reçu avant le vote des « pressions très, très fortes » lui enjoignant, au moins, de s’abstenir. Ordre alphabétique oblige, elle fut la première représentante du Parti conservateur du Sénat à s’exprimer. Elle se leva et vota non. Contre toute attente, quelques autres sénateurs conservateurs suivirent son exemple. « Plusieurs hommes sénateurs estimaient que l’avortement était un enjeu concernant les femmes, a-t-elle raconté. Ils m’ont dit qu’ils pensaient s’abstenir, jusqu’à ce qu’ils me voient voter non. » Une fois compilé l’ensemble des votes, le président du Sénat, le sénateur conservateur Guy Charbonneau, constate l’égalité. Il a le pouvoir de la briser. Posant le geste le plus important de sa carrière, il s’abstient. Le projet de loi recriminalisant l’avortement ne s’en relèvera pas.

« Après le vote, raconte Carney, je suis retournée à mon bureau pour siroter du thé et attendre de connaître mon sort. Au cours des jours qui ont suivi, je fus démise de fonctions clés au sein de comités sénatoriaux et fus l’objet de rumeurs malveillantes. » Le signe transparent de la mauvaise humeur du premier ministre, humilié par ses propres sénateurs — et sa sénatrice.

Comment Brian Mulroney relate-t-il ce grave échec dans sa biographie de 1300 pages publiée en 2007 ? On n’y trouve que deux références à l’avortement. La première mentionne une lettre que le premier ministre d’alors Pierre Elliott Trudeau avait envoyée à l’archevêque de Toronto, le cardinal Gerald Carter, pour l’assurer qu’il n’hésiterait pas à utiliser la disposition de dérogation de la Constitution pour empêcher l’établissement d’un droit à l’avortement au Canada. La seconde indique simplement que, pendant son mandat, Mulroney a entre autres « procédé à une législation sur l’avortement ».

On comprend que le mémorialiste n’ait pas voulu attirer l’attention sur un passage aussi peu reluisant. S’il l’avait fait, il aurait pu nous apprendre ce que les documents de son Conseil des ministres allaient nous révéler en 2013 : si on juge son projet résolument anti-femmes, il a au moins eu le mérite d’avoir bloqué les pires pulsions de son ministre de la Santé, Jake Epp. Ce dernier souhaitait envoyer en taule les femmes pratiquant l’auto-avortement et prolonger à 10 ans les peines des médecins avorteurs. À sa décharge aussi : sa ministre de la Condition féminine, Barbara McDougall, et sa ministre de la Justice, Kim Campbell, étaient également, à l’époque, favorables à l’interdiction partielle de l’avortement.

Mulroney aurait aussi pu écrire qu’ayant échoué, il démontra hors de tout doute qu’il était impossible de restreindre le droit à l’avortement au Canada. Une victoire historique que les femmes lui doivent bien.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Brian, premier ministre du Québec

« Parfois, on lit ça dans un livre, me dit-il, déconfit. On lit que M. Untel a regardé le mur et ne savait pas quoi faire. Tu te dis : “C’est juste dans les livres…” Ben, c’est vrai. Je le faisais. Je savais pas comment j’allais m’en sortir. » Ces semaines de juillet 1992 constituent, confie-t-il, « la période la plus difficile de [sa] vie politique ».

Brian Mulroney me tenait en otage à la petite table de réunion attenante à son grand bureau d’avocats de Montréal. Les murs étaient ornés d’innombrables photos de lui avec tous les grands de la Terre, poignées de mains viriles, sourires en position maximale, postures d’un fils d’électricien de Baie-Comeau qui se pince de s’être hissé à ces sommets.

Pendant 18 heures étalées sur quatre ou cinq rencontres, Mulroney déployait devant moi son talent de conteur, revivant les enthousiasmes et les douleurs qui l’avaient habité le long du chemin de croix qui s’était conclu par son plus grand échec : l’incapacité à réparer l’erreur de Pierre Trudeau et de mettre fin à l’isolement du Québec dans le texte fondamental du Canada, sa constitution. Son récit, haut en couleur, était fréquemment ponctué par l’expression « quelle médiocrité ! » qu’il réservait aux journalistes qui ne comprenaient jamais rien ou — pire — qui ne voulaient jamais rien comprendre.

Il m’interdisait d’enregistrer les sessions, ce qui me posait un énorme problème. Je peinais à écrire sur mes feuilles la totalité des anecdotes, dialogues et jugements qui sortaient de sa bouche, d’autant qu’il s’emportait parfois, accélérant le rythme, mimant la gestuelle, le ton et la parlure des uns et des autres. Je m’en voulais de l’interrompre. Attendez, attendez, je ne voulais pas en perdre une miette.

L’homme qui regardait le mur contemplait un dilemme enveloppé dans un paradoxe. Lors de son élection, en 1984, il s’était engagé à réintégrer le Québec dans la famille canadienne « dans l’honneur et l’enthousiasme ». (On attribue à tort la formule à Lucien Bouchard, qui avait écrit le reste du discours. Mais c’est un autre proche Jean Bazin, amant de l’emphase, qui avait ajouté ces mots.) Une première entente, dite du lac Meech, s’était fracassée en 1990 sur le refus de deux provinces, le Manitoba et Terre-Neuve, elles-mêmes aiguillonnées par la campagne d’un Pierre Elliott Trudeau sorti de sa retraite pour traiter les partisans de l’accord de « pleutres » et d’« eunuques ». Un amant de l’insulte.

S’était ensuivi un festival de consultations et de négociations menées par son ministre et ancien rival Joe Clark. Mulroney souhaitait — et, en fait, avait exigé — qu’à cette étape, les discussions ploient sous le poids de leur propre complexité. Cette démonstration faite, il allait ramasser les morceaux qui lui plaisaient, essentiellement les éléments de Meech, dans un amendement constitutionnel qu’il allait faire adopter grâce à sa majorité parlementaire, puis soumettre à un référendum pancanadien qu’il pensait pouvoir gagner. Ainsi, il aurait le dernier mot. Un amant de l’optimisme.

« On avait une stratégie, tonne-t-il. Elle était peut-être mauvaise, mais nous en avions une. »

Il est donc livide quand il apprend que, de ce magma, une entente unanime a surgi. Tout est maintenant gâché par ce Clark qui n’a pas suivi ses ordres, car « il se prend pour Thomas Jefferson », l’un des pères fondateurs des États-Unis. Mais Clark ne pouvait y arriver que si le Québec disait oui. Ou plutôt Robert Bourassa, avec qui Mulroney avait pourtant privément dessiné son plan. Avec Robert, confie-t-il, « on ne se parlait pas tous les jours, mais il arrivait qu’on se parle plusieurs fois par jour ».

Ce qui fait particulièrement rager Mulroney est la concession faite aux petites provinces de leur donner un poids égal aux autres au Sénat, ce qui rend l’Île-du-Prince-Édouard aussi puissante que le Québec, qui disposait jusque-là de 25 % des banquettes sénatoriales. Il estime que cette concession, sans contrepartie pour le Québec, est une monstruosité politique que les Québécois n’accepteront jamais — quoi qu’en dise leur premier ministre — et qui conduira à l’isolement du Québec. « Moi, en tant que Québécois, j’aurais jamais voté pour ça. Jamais ! »

Dès lors, un curieux scénario se déroule. Le Québécois qui dirige le Canada va forcer le Québécois qui dirige le Québec à être plus ambitieux pour son peuple.

Il prend les choses en main et, pour la phase finale, réunit les premiers ministres et réussit à colmater plusieurs brèches que, comme Québécois, il jugeait intolérables. Puis il y a retournement de situation. L’équipe de négociation du Québec, dont son ministre de la Justice, Gil Rémillard, insiste pour refermer davantage de trous. Dans une scène qu’on rêve de voir mise en images sur pellicule, Mulroney vient arracher à Rémillard le texte qu’il a entre les mains, le plaque ni plus ni moins vers l’extérieur d’un bureau, et lui lance une invitation à pratiquer sur lui-même un acte sexuel. Bourassa laisse faire. Mais, pris d’un soudain regain d’autonomisme, le premier ministre québécois s’avise, dans les derniers jours, de réitérer une demande historique : le retrait du fédéral de tous les champs de compétence québécois. Mulroney le largue, les autres premiers ministres bondissent sur la proie. À la fin, dit l’un d’eux à la CBC, « il y avait du sang sur le sol ».

Sonné et conscient que ces résultats ne peuvent être vendus aux Québécois par référendum, Bourassa plaide en privé avec son ami pour éviter ce calvaire et procéder simplement par votes dans les assemblées législatives. Mulroney l’avertit : « Je sais quoi faire ! Moi, je m’en vais à la Chambre des communes, et il y aura un référendum sur le paquet [de réforme], et le référendum sera pancanadien. » Bourassa est piégé par l’autre premier ministre venu du Québec. Condamnés à perdre ensemble.

C’est simple, chaque fois que Mulroney apparaît dans les livres que j’ai consacrés à l’affaire (Le tricheur et Le naufrageur), il vole la scène. Comme dans la vie. Il était très curieux de savoir comment il apparaîtrait dans les ouvrages et s’en informait. « Tu as parlé aux autres premiers ministres ? » me demandait-il. Oui. « Que disent-ils de moi ? » Je le lui disais. « Alors, sur 10, tu me donnes combien dans ton livre ? » Euh, je dirais 8 sur 10. Il demandait : « J’ai perdu mes deux points où ? » Ben, M. Mulroney, balbutiais-je, ça n’a pas marché. « Ouin. »

En échange de sa franchise, il avait requis l’anonymat. J’ai dû me replier sur la mention que Mulroney avait raconté tout ça « à un confident ». Puis, lorsque j’ai publié en 2012 une synthèse de l’enquête (Le petit tricheur), je lui ai demandé si, le temps s’étant écoulé, je pouvais enfin lui attribuer toutes ces extraordinaires anecdotes. Il n’y était pas disposé. Mais, osais-je demander, après votre mort, qu’on souhaite le plus tard possible, ce sera envisageable ? Sa réponse : « Tu m’appelleras à ce moment-là. » Un amant de l’humour.

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Après Charest: la stratégie non-québécoise des conservateurs

Le retrait de Jean Charest de la course au leadership du Parti conservateur vient de modifier du tout au tout la dynamique de la course. Certes, son absence rendra les débats beaucoup moins intéressants. Surtout, l’abstention d’un candidat-vedette venu du Québec va recentrer la stratégie conservatrice vers un des scénarios de succès potentiel: un scénario qui exclut le Québec.

L’histoire récente des hauts et des bas des conservateurs au Canada permet de tirer deux grandes leçons.

 


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En 2011, Stephen Harper a réussi à faire élire un gouvernement majoritaire conservateur avec seulement cinq sièges au Québec. Il n’en aurait eu aucun que sa majorité aurait été intacte. Il y a donc un chemin de la victoire conservatrice qui passe par le délestage, dans la stratégie politique, du poids québécois. Face aux libéraux, Harper présentait un Parti conservateur nettement plus à droite, mettant en vitrine la monarchie, les militaires, la foi, la réduction du déficit, des programmes sociaux, une politique étrangère pro-américaine et pro-israélienne décomplexée. Quand il a perdu le pouvoir en 2015, son parti passant de 188 à 99 sièges.

En 1984, Brian Mulroney, lui, avait réussi à faire élire brillamment le Parti conservateur à deux reprises, en s’appuyant sur une alliance des nationalistes québécois et des conservateurs de l’Ouest. Il l’avait cependant fait en poussant son parti vers le centre, au point où la différence avec les libéraux était très difficile à saisir. Ce recentrage, et la forte prise en compte des thèmes québécois, a cependant provoqué une crise telle que lorsqu’il a quitté le pouvoir en 1993, son parti est passé de 169 députés à seulement 2.

Bref, les conservateurs, comme les libéraux, finissent toujours par perdre le pouvoir, mais la leçon de Mulroney est beaucoup plus amère que celle de Harper.

Se délester du Québec

Se lèvent donc des voix, au Canada anglais, qui poussent le parti à adopter une stratégie non-québécoise et qui y voient plusieurs avantages.

Dans le Globe and Mail, l’auteur Kenneth Whyte souligne avec force qu’il a toujours été impossible, pour n’importe quel parti, d’obtenir une récolte importante au Québec si le chef du parti n’était pas lui-même un Québécois. Il rappelle aussi que, sauf dans le cas de Brian Mulroney, il a toujours été impossible de dominer électoralement l’Ouest du pays avec un chef venu du Québec.

Pire, c’est sous des premiers ministres venus du Québec, soit Mulroney et Trudeau père et fils, que la grogne de l’Ouest a été la plus forte.

Il faut donc choisir. Or la tendance démographique est nette: le poids relatif du Québec dans le Canada baisse. Le poids relatif de l’Ouest dans le Canada augmente. S’il faut semer, il vaut mieux le faire là où la croissance est la plus forte.

Puisque telle est la voie de l’avenir, explique-t-il, il est souhaitable, certes, mais absolument pas indispensable que le futur chef du Parti conservateur parle le français.

Je le cite:

 » Le fait d’accepter la réalité de la situation électorale du Parti conservateur, ce qui est plus facile aujourd’hui compte tenu de la dormance du danger séparatiste, ouvre un nouveau monde de possibilités. Seulement 18% des Canadiens parlent à la fois français et anglais. Le parti n’a plus à mettre de côté le talent politique provenant de 87% des canadiens (et 90% des non québécois) qui ne parlent pas français.
[Son chiffre est inexact. Selon StatCan, 70% des Canadiens ne parlent pas français, ce qui est déjà beaucoup, mais en effet 90% des hors-Québec]

Il pourrait aussi cesser de délayer son message sur des questions aussi importantes que la liberté religieuse, la gestion de l’offre ou SNC-Lavalin dans l’espoir d’obtenir un illusoire succès au Québec. »

Un premier ministre unilingue anglais, propose Whyte, reviendrait à la pratique convenue avant les années soixante, de nommer un lieutenant francophone pour le Québec, tout simplement.

Tourner le dos au Québec, pour ne pas laisser tomber les conservateurs sociaux

L’argument est repris autrement dans le National Post par un ancien conseiller de Stephen Harper, Sean Speer.

Une grande partie des commentaires entendus au Québec et en Ontario depuis le départ d’Andrew Scheer est que les conservateurs se sont portés trop à droite sur des questions sociales, comme l’avortement et le mariage gay, ce qui a empêché une partie des électeurs centristes de voter pour eux.

La solution, selon plusieurs, serait que le parti conservateur devienne plus semblable aux libéraux sur ces questions. Speer affirme que c’est de la pensée magique.

Les succès des conservateurs aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne indiquent plutôt que le bon dosage pour élargir la base de droite est de tabler à la fois sur le conservatisme social et sur le ressentiment face aux marchés et à la mondialisation, deux éléments aux antipodes de la politique libérale.

Quel intérêt auraient les conservateurs à tourner le dos à leurs électeurs et à leurs militants actuels, qui ont des positions sociales plus à droite, demande-t-il ?

« Cette stratégie, écrit-il, pourrait au contraire nous éloigner encore davantage du pouvoir, sachant que les canadiens socialement conservateurs forment une proportion disproportionnée des volontaires, des dons et des votes conservateurs. Environ un tiers des députés actuels sont pro-vie, c’est une bonne évaluation de la position de l’électorat conservateur. »

Comme toujours, il y a la proie et l’ombre. La proie, c’est la base électorale actuelle du Parti conservateur, dominant dans l’Ouest, parsemé en Ontario et ailleurs. L’ombre, c’est la promesse d’électeurs québécois ou autres qui seraient charmés par un parti conservateur, disons, moins conservateur.

On comprend des stratèges de préférer la proie. Le problème est cependant que, même à l’extérieur du Québec, les conservateurs sont fondamentalement minoritaires. Combinés, les libéraux, le NPD et les verts forment une majorité permanente.

Les conservateurs ont donc le défi de rester eux mêmes tout en se faufilant entre leurs adversaires. Ce chemin passe, comme l’avait fait Harper, par une percée en Ontario. Les conservateurs, même sous Harper, n’avaient pas ouvertement joué sur un délestage du Québec et de ses enjeux dans l’espoir d’en tirer des bénéfices hors-Québec. Cette tentation est maintenant plus séduisante que jamais.


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Ce qu’Andrew Scheer emprunte à Donald Trump

Énonçons d’abord une absolue certitude, Andrew Scheer n’est pas Donald Trump. En fait, personne n’est Donald Trump sauf, bien sûr, Donald Trump, ce qui est une très bonne chose.

Mais moi qui suis de très près l’actualité américaine depuis des années, je ne peux m’empêcher de voir comment, sous les conservateurs de Stephen Harper et maintenant d’Andrew Scheer, plusieurs des traits les plus détestables du Parti Républicain américain se sont installés dans notre paysage politique. Certains ont surgi avec plus d’ampleur même au cours de la présente campagne électorale.


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La différence entre les conservateurs d’avant, ceux de Joe Clark et de Brian Mulroney, par rapport aux conservateurs d’après, ceux de Harper et Scheer, est illustrée par cette phrase: Interrogé par un journaliste qui lui demandait s’il était conservateur, Brian Mulroney a répondu : « progressiste-conservateur ». C’était en  effet le nom de son parti avant qu’il ne fusionne avec le plus à droite Reform Party dont sont issus Stephen Harper et Andrew Scheer.

Lorsqu’il était « progressiste conservateur », le parti était principalement préoccupé par le conservatisme économique et fiscal. Il contenait une aile socialement conservatrice, froide face à l’avortement et au mariage gai par exemple, mais à peine plus  forte que celle qui existait toujours à ces sujets au sein du parti libéral. Bref, le parti progressiste conservateur était plus lent à s’ajuster aux réalités modernes, mais ne s’y opposait pas de front.

Le Reform party, oui. Et c’est parce qu’il jugeait Brian Mulroney trop mou sur ces questions, et trop déconnecté des intérêts des l’Ouest canadien,  que le Reform de Harper et Scheer a d’abord combattu le parti conservateur, puis l’a pour ainsi dire avalé.

L’impact des groupes pro-vie

Le phénomène est net aux États-Unis. Alors qu’une majorité d’Américains ne veulent pas remettre en cause le droit à l’avortement (60%), un groupe de militants, souvent religieux, très actif au sein du Parti Républicain fait en sorte que ce sujet s’impose à tous les candidats du parti, qu’ils le veuillent ou non.

Même chose au Canada, avec l’irruption du fort lobby anti-avortement au sein du parti conservateur ces dernières années. Le principal lobby pro-vie estime avoir joué un rôle important, en vendant des cartes de membre du Parti conservateur à ses propres partisans, dans l’élection des chefs conservateurs pro-vie Doug Ford en Ontario et Jason Kenney en Alberta. Ils ont aussi beaucoup pesé dans élection  d’Andrew Scheer à la chefferie.

L’an dernier, lors du congrès du Parti conservateur à Halifax, il s’en est fallu de peu pour qu’ils renversent la politique officielle du parti de ne pas rouvrir ce débat. Il ne leur manquait que sept délégués pour y arriver.

Le lobby estime que, cette année, 70 des candidats conservateurs sont maintenant ouvertement pro-vie et il a travaillé très fort, dans les circonscriptions, pour faire triompher les candidats de leur choix dans les investitures conservatrices.

Andrew Scheer a beau affirmer que rien ne changera à ce sujet sous sa gouverne, s’il devient premier ministre, la montée des forces pro-vie au sein de son propre parti pourrait le mettre au pied du mur.

Une heure d’analyse dans vos écouteurs !

La force du lobby des armes

On peut faire le même parallèle au sujet des armes à feu. Aux États-Unis, des majorités écrasantes réclament un plus grand contrôle de ces armes et l’interdiction des armes d’assaut. Mais le lobby pro-armes détient un tel contrôle sur les élus Républicains, et certains démocrates, que rien ne bouge.

Au Canada, 60% des électeurs sont pour  l’interdiction de posséder une arme de poing, et 75% sont favorables à l’interdiction de posséder des armes d’assaut.

Pourtant, le lobby pro-armes au sein du Parti conservateur fait en sorte que le parti s’engage à libéraliser le port d’armes au Canada, y compris le fusil d’assaut AR-15. Le lobby des armes ne s’en cache pas, le site thegunblog.ca écrit en toutes lettres : « Si Scheer n’est pas premier ministre, la communauté des propriétaires d’armes et des chasseurs est foutu.  Les Conservateurs sont les seuls à appuyer la possession d’armes et à avoir une chance de défaire les libéraux.»

Je ne dis rien sur le pétrole, tant la ressemblance entre les républicains et les conservateurs canadiens est nette. Mais au-delà du fond des choses, où Républicains et Conservateurs réussissent à imposer à la nation des politiques contraires à ce que souhaitent des majorités, il y a la manière.

Les conservateurs et les « faits alternatifs »

Le Canada est connu, et parfois moqué, pour être le lieu de la civilité, de la politesse. Mais les conservateurs sous Harper et Scheer ont introduit dans le débat politique canadien des éléments de brutalité qui sont apparus chez les républicains américains à partir des années 1980.

J’ai déjà parlé des publicités clairement mensongères des conservateurs sur l’impact de la taxe du carbone. Il n’était généralement pas admis, auparavant, de dire dans des publicités électorales le contraire de la vérité. Les conservateurs ont franchi ce pas, sous Harper et sous Scheer.

Scheer est allé encore plus loin en adoptant l’invention trumpiste de faits alternatifs. C’est-à-dire d’affirmer sans inhibition le contraire de ce que tout le monde a vu, pour faire circuler cette autre version des faits dans le débat public.  Trump est devenu le champion de la chose lorsqu’il a affirmé qu’il y avait plus de gens à son assermentation que pour Barak Obama. Tout démontre le contraire, mais Trump persiste dans la diffusion de cette version alternative de la réalité.

Les sondages démontrent clairement qu’Andrew Scheer a fait une piètre performance au premier débat en français. C’était immédiatement observable. Mais son organisation a publié sur les réseaux une image avec les mots « Andrew Scheer fait un coup de circuit et gagne le débat de TVA». Un fait alternatif.

Récidive après le second débat en français, que Scheer n’a ni gagné ni perdu. Une pub sur les réseaux affirmant : « Scheer gagne le débat ». Un autre fait alternatif.

Il est aussi étonnant d’avoir entendu Scheer, lors du débat en anglais, traiter Justin Trudeau de « phony » et de ‘ »fraud ». La politique n’est pas un jardin de roses, mais on n’aurait pas vu Joe Clark ou Brian Mulroney utiliser des termes aussi personnellement durs envers un adversaire, de surcroît un premier ministre, en personne dans un débat. Ils auraient pensé que ce n’était pas digne d’eux ou de la fonction même de premier ministre.

Mais la trumpérisation de la politique conservatrice canadienne charrie avec elle la disparition du respect élémentaire que les partis et leurs chefs doivent avoir entre eux, au-delà de leurs divergences.

Le pire est que, sous ses airs de bon gars, Andrew Scheer semble être personnellement habité par cette hargne. Il arrive souvent que des chefs politiques se retrouvent côte-à-côte lors d’événements publics. La règle est qu’ils se saluent et échangent des banalités.

En août dernier, il était au même événement que Trudeau lors de la fête des Acadiens. Trudeau, poli, s’est approché de Scheer pour lui serrer la main. Mais Scheer lui a lancé : « vous devez arrêter de mentir aux Canadiens ». L’échange fut enregistré, et les conservateurs, fiers de leur coup, l’ont fait circuler vidéo sur leurs réseaux.

Le message est clair : pas de quartier pour l’adversaire, pas de civilité, pas de politesse, il faut frapper toujours et partout.

Voilà pourquoi je m’ennuie de Brian Mulroney et de Joe Clark.


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Lire: Jean Chrétien, globe-trotter

Le Canada est une puissance internationale moyenne. Chacun de ces mots compte. Puissance, car elle dispose d’une armée, d’une diplomatie, d’une économie, qui la place parmi les 10 premières nations au monde (et qui la fait s’accrocher à une place fondamentalement précaire au G7). Moyenne, parce qu’elle est assise autour de géants, USA, Chine, France, Allemagne, qui la dépassent d’une ou deux têtes.

Par contraste, les États-Unis et la Chine sont des grandes puissances. Peu importe qui gouverne leur État, cette puissance existe et le reste de la planète doit composer avec elle.

La projection internationale du Canada est toute autre. Puisqu’elle est moyenne, elle peut agir au dessus de la moyenne ou en bas de la moyenne, c’est selon. Selon quoi ? Selon sa conjoncture, la force de son économie, ses objectifs internationaux, les politiques et, pour beaucoup, la personnalité de son premier ministre.

Un palmarès international de nos PM

Si on fait le palmarès de l’action internationale des premiers ministres récents, on obtient, pour faire vite, la liste suivante:

Lester Pearson, prix Nobel de la paix, est un peu l’étalon-or de l’action internationale canadienne moderne, ayant créé les Casques bleus et la tradition de participation aux opérations de paix.

Trudeau-père a le mérite d’avoir été un précurseur dans l’ouverture des relations diplomatiques occidentales avec la Chine. Il a contribué à l’ouverture du dialogue nord-sud. Pour le reste, son bilan est mince, compte tenu du temps passé à sillonner le monde.

Brian Mulroney a un panier mieux garni. Entente de libre-échange avec les États-Unis, entente avec Washington sur les pluies acides, leadership dans l’isolement de l’Afrique du Sud pratiquant l’apartheid, création avec François Mitterand de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Stephen Harper a brusquement réorienté la politique canadienne en tournant le dos aux opérations de paix et au rôle de médiateur pour plutôt se ranger clairement dans le camp américain et israélien. Cela lui a coûté de perdre sa course pour que le Canada retrouve, comme il l’avait fait chaque décennie, un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies.  Entraîné par Jean Charest et Nicolas Sarkozy, il a mené à bien l’entente Canada-Europe mais a fait du Canada le pays « dinosaure » dans toutes les rencontres internationales sur l’environnement.

Paul Martin n’a pas été premier ministre longtemps. Mais il croyait qu’on devait intégrer les puissances du Sud dans la prise de décision mondiale, et il fut un précurseur du G20 en créant, comme ministre des Finances, le G20 des ministres des Finances. Premier ministre, c’est sous sa gouverne qu’a eu lieu à Montréal la conférence internationale qui a écarté le danger du trou dans la couche d’ozone.

Je parlerai la semaine prochaine de Justin Trudeau. Je m’attarde cette semaine sur Jean Chrétien, en me fondant sur ma lecture récente du récit de son premier conseiller diplomatique.

L’action internationale du p’tit gars de Shawinigan

Pas facile, la vie d’une puissance moyenne à l’heure de l’hyperpuissance américaine. James Bartleman, diplomate et auteur, est un excellent raconteur de ses quatre années de conseiller diplomatique au service de Jean Chrétien.

De sommet en G7 en Team Canada en visite officielle, l’auteur montre à la fois l’ampleur de la tâche internationale qui incombe à un premier ministre et la minceur de sa marge de manœuvre.

Ce qui n’empêche pas l’audace. Les grandes réalisations mondiales de l’ère Chrétien furent le Traité contre les mines anti-personnelles — une initative qui sauve cumulativement des milliers de vies par an — et la création de la Cour pénale internationale. Ce n’est pas rien et, avec le recul, c’est mieux que Pierre Trudeau.

D’autres initiatives n’ont pas été couronnées de succès, comme cette perspicace volonté d’encadrer le pouvoir américain dans une zone de libre-échange qui engloberait tout l’hémisphère. Un projet mort aux pieds du désintérêt des pays d’Amérique du sud.

Bartleman livre ses pages les plus drôles à la tentative de Chrétien de pousser Fidel Castro à libéraliser son régime (cela n’arrivera que plus tard). En échange d’une visite officielle du premier ministre canadien, qui briserait l’isolement international du Lider Maximo, en deuil de l’écrasement de l’empire soviétique, Chrétien demande notamment la libération de prisonniers politiques de premier plan.

Castro soumet l’envoyé Bartleman, ex-ambassadeur à Cuba, à d’interminables sessions nocturnes de monologues et de remontrances. Rien n’en ressortira, du moins à court terme.

L’éléphant américain dans la maison de porcelaine canadienne

De belles pages sont consacrées à la guerre du Turbot contre l’Espagne et l’Europe, mais surtout aux rapports compliqués avec Washington.

Dans les années post-génocide rwandais, l’Occident se sent coupable de n’avoir rien fait et voilà que des centaines de milliers de réfugiés semblent en danger de mort dans le Zaïre voisin. Que faire ? L’équipe de Bill Clinton indique à Bartleman que Washington participera pleinement à une opération militaro-humanitaire, mais seulement si Ottawa en prend l’initiative et la direction.

Ravi, Chrétien relève le défi et aligne les soutiens internationaux au Nord et au Sud. Cela fait, Washington change d’avis et décide que le Canada ne fera que de la figuration. L’arrogance américaine est vue ici dans toute sa clarté.

Bartleman quitte Chrétien, pour des raisons de santé, avant que le 11 septembre ne change la donne internationale. Chrétien a fait en sorte que le Canada participe à la guerre en Afghanistan mais s’est illustré en refusant de suivre les américains dans leur aventure irakienne, établissant ainsi l’indépendance du Canada face à Washington même dans un moment de forte pression.

Courtiser la Chine

Ici avec le président Jiang Zemin

La grande entreprise de Jean Chrétien — qui sort grandi de cette lecture — est l’intensification des rapports avec le bassin pacifique, qui conduira à l’accord transpacifique. Critiquable, mais pas une mince affaire.

Il voulait surtout faire du Canada un partenaire majeur avec la Chine. Cela supposait de se pincer le nez et de faire affaire avec le responsable de la répression de 1989 à la place Tien-an-Men, le premier ministre Li Peng. Chrétien consacre son premier Team Canada, avec tous les premiers ministres (sauf Jacques Parizeau), à la Chine à l’automne 1994, puis reçoit le dictateur au Canada un an plus tard.

Or Li Peng se comporte, écrit Bartleman, en « enfant gâté’ et refuse absolument la tenue de manifestations critiques de son régime pendant son séjour.

S’ouvre alors un ballet dans lequel Ottawa fait en sorte que les manifestants ne soient jamais dans le champ de vision du dictateur lors de son arrêt à Ottawa. Mais à Montréal, les marcheurs investissement le boulevard René-Lévesque devant son hôtel, le Sheraton, et Li Peng les voit par la fenêtre. Horreur !

« Je pars immédiatement, tonne-t-il. Ni moi ni mon pays n’ont jamais été aussi humiliés ! »

Le petit gars de Shawinigan a la répartie utile: « Mais vous vous trompez ! C’est moi qu’ils critiquent. Ils font tout le temps ça, ne vous inquiétez pas ! »

Li Peng fait-il seulement semblant de le croire ? En tout cas, il termine la visite, dont un souper privé avec les Desmarais, très investis dans son pays.

Le contexte référendaire

La rencontre de Li Peng avec les premiers ministres canadiens se fait à Montréal deux semaines avant le référendum sur l’indépendance. L’événement est conçu pour démontrer aux Québécois que, sans le Canada, ils se couperaient de relations rentables avec la grande puissance mondiale.

J’étais alors conseiller du premier ministre Jacques Parizeau, chargé entre autres des questions internationales. Avertis de cette stratégie fédérale quelques mois à l’avance, nous avions avisé les autorités chinoises qu’Ottawa voulaient les instrumentaliser dans un débat de politique intérieure et qu’ils devraient refuser. Nous n’avons évidemment jamais reçu de réponse à notre missive.

Début octobre, un représentant des « Partenaires pour la souveraineté » me contacte. Les Partenaires regroupent les centrales syndicales, les mouvements étudiants et plein de groupes de la société civile favorables à l’indépendance. « Avez-vous objection, me demande-t-il, à ce qu’on participe aux manifestations anti Li-Peng ? »

« Objection ? Au contraire, mettez-y toute la gomme ! » dis-je avec enthousiasme.

En termes de relations publiques, l’opération Team-Canada/Li Peng fut un échec pour le camp du Non. Et j’ai légèrement contribué à mettre en rogne le boucher de Tien-an-Men.

Pas une mauvaise journée, finalement, pour l’indépendance et la liberté !


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(Texte) Laïcité : Comment le Canada dira non !

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Il y a bientôt 30 ans, en 1990, deux provinces canadiennes faisaient mourir ce qu’on avait appelé l’accord du lac Meech. L’accord aurait fait en sorte que le Canada reconnaisse le Québec comme « société distincte ». L’impact de ce refus sur l’opinion publique québécoise fut gigantesque. En quelques mois, 65% des Québécois se disaient désormais favorables à la souveraineté. Le Parti libéral du Québec de Robert Bourassa se retrouvait le bec à l’eau, n’osait plus défendre le fédéralisme et nommait un comité de sages pour trouver des solutions.

Un de ses membres, Bill Cosgrove, un fédéraliste convaincu, s’est rendu à l’Université Queens, à Kingston en Ontario à la mi-octobre. Il a assisté à une conférence qui réunit les plus brillants experts, politologues et constitutionnalistes du Canada anglais. Ces beaux esprits doivent faire le point et définir des pistes pour sortir de l’impasse. Cosgrove espère que, captant les signaux extrêmement forts venant du Québec réclamant des changements majeurs, ces  personnes intelligentes, lucides, vont admettre que le Canada doit jeter du lest, reconnaître au Québec une grande marge d’autonomie, pour empêcher l’indépendance de triompher.
Il sort de sa conférence catastrophé. Et fait rapport au comité libéral québécois en ces termes :  »Il ressort de cette rencontre que le Québec a très peu de chances que les autres provinces acceptent des changements si les négociations se font à l’intérieur du cadre de la constitution. Le Québec doit sortir du cadre actuel » écrit-il, la mort dans l’âme.
Quand l’intelligentsia donne l’heure juste
Cette conférence avait donné l’heure juste. Deux ans se sont écoulées ensuite en discussions inutiles et infructueuse. Le Canada fut incapable d’offrir au Québec une solution qui pouvait satisfaire sa volonté d’autonomie. Malgré la montée du sentiment indépendantiste, la logique canadienne interne, sa façon d’être et de penser, rendait impossible tout compromis acceptable. Une proposition fut quand même soumise au vote, lors du référendum maintenant oublié de 1992. La majorité des canadiens ont dit non, estimant que la proposition était trop favorable au Québec. La majorité des québécois ont dit non, estimant qu’elle n’offrait rien de tangible au Québec.
Plusieurs choses sont à retenir de cet épisode, alors qu’on s’engage dans un nouveau round avec le Canada, cette fois sur le thème de la laïcité.
En 1992, les élites politiques de tout le Canada s’étaient unis pour appuyer la proposition de réforme. Le conservateur Brian Mulroney, bien sûr, son initiateur. Même Jean Chrétien et quelques trudeauistes qui trouvaient que ce compromis déviait un peu de la doctrine de Trudeau, faisait preuve de pragmatisme et appuyaient faisait campagne pour la proposition. Ils ont été recrachés par l’électorat.
Dans son livre sur cet épisode intitulé United we fall, Unis, nous tombons, la journaliste Susan Delacourt tire la conclusion suivante:
« Cette histoire servira de leçon à ceux qui veulent se colleter à la vision trudeauiste du pays. Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous perdrez. (…)
Ou vous pouvez (…) et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance. Elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis. »
Je reviens sur cette épisode car l’histoire, qui ne se répète pas, bégaie. Et elle vient de bégayer. Comme Bill Cosgrove l’avait fait en 1990, le constitutionnaliste québécois François Côté, de l’Université de Sherbrooke, s’est rendu à Toronto, début avril,  participer à une rencontre de centaines de constitutionnalistes du Canada anglais.
C’est un événement annuel et, hasard du calendrier, Me Côté arrivait juste à temps pour exposer les impacts constitutionnels du nouveau projet de loi québécois sur la laïcité.
Me Côté a écrit un rapport de son expérience, que je cite ici avec sa permission. On peut lire son texte intégral sur le site de l’AutJournal.
L’avertissement venu de Toronto
L’événement, explique-t-il, était solennel et bien organisé, avec des conférences pertinentes et intéressantes.
« Toutefois, lorsqu’il fut temps d’aborder le Projet de loi 21 et la laïcité québécoise, dire que j’étais face à un public hostile serait un euphémisme.
J’ai constaté, devant des centaines de constitutionnalistes et de juristes fédéraux, un hermétisme fonctionnellement total à ces propositions. Il y avait certes quelques esprits intrigués qui ont fait preuve de curiosité et qui « voulaient comprendre » comment nous pouvions en arriver à soutenir le Projet de loi, mais pour l’essentiel de l’assemblée, écouter les intervenants en faveur de la laïcité québécoise n’aura été qu’une courtoisie accordée aux organisateurs du congrès. « 

Voici, en résumé, les principaux arguments qui ont été servis par les plus beaux esprits canadiens contre le Projet de loi 21 sur la laïcité de l’État :

– Le Projet de loi 21 relève de la tyrannie de la majorité;

– Son but est de capitaliser sur la division par la peur et le rejet de la différence, dont les premières victimes sont les femmes musulmanes;

– Il est illégitime, car il ne répond à aucun problème social réel. Il n’y a pas de crise, pas d’urgence. Si la société peut continuer à exister sans lui, alors rien ne le justifie;

– Le Projet de loi 21 est irrémédiablement traversé d’un « refus de comprendre l’Autre »;

– Plaider que le Québec est une société distincte est un argument sans valeur.  Les droits fondamentaux dépassent les traditions juridiques et sont l’attribut de chaque individu – et seul le multiculturalisme libéral de la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la constitution canadienne peut adéquatement la défendre.

Voila pour les arguments de fond. François Côté décrit aussi le ton. Je le cite encore:

« Ces arguments, il y a de quoi rester un tant soit peu sidéré, étaient avancés tantôt avec calme glacial, tantôt avec malaise comme lorsque face à quelque chose d’obscène, mais plus souvent avec indignation à peine dissimulée, par des professeurs de droit, par des juristes fédéraux de haut niveau, par des universitaires et des intervenants sociaux anglo-canadiens réputés, producteurs de nombreux livres et publications cités jusqu’en Cour suprême du Canada qui, nous n’en sommes pas à une contradiction près, prétendent faire la promotion de l’ouverture d’esprit, du droit à la différence, à la divergence, à l’avancement scientifique de la connaissance par la prise en compte des différences culturelles, des différences de points de vue, où qu’elles se trouvent… sauf ici, manifestement. »

Oui mais, la claude dérogatoire change tout, non ?

Venons en au cœur du sujet.

On pourrait croire que tous ces arguments, ouverts à la différence religieuse mais fermés à la différence québécoise, n’ont aucune importance. Car il y a cette disposition fantastique dans la constitution que nous ont légué Pierre Trudeau et Jean Chrétien: la clause dérogatoire.

Vous savez, la clause qui permet au parlement d’une province de suspendre une partie de la Charte des droits pour affirmer qu’en certains cas, ce sont les élus qui vont décider, pas les juges.
Une question qui n’intéresse que les spécialistes, sauf lorsque le Québec décide de l’utiliser pour protéger sa langue, ses valeurs, son identité ou sa vision de la laïcité.

Le projet de loi du gouvernement Legault inclut cette disposition, qui a déjà utilisé souvent par le Québec. Parfois, la chose se déroule ainsi. Une loi est adoptée, elle est contestée, la Cour suprême affirme qu’elle est inconstitutionnelle. Alors, le parlement amende la loi pour y ajouter la clause dérogatoire et ainsi colmater la brèche. Ce que le gouvernement Bourassa avait fait pour la langue d’affichage en 1989. Parfois aussi, on met la clause avant même qu’il y ait une contestation, à titre préventif. On ne veut pas perdre de temps en recours légaux et clarifier les choses une fois pour toutes. C’est ce que le gouvernement de René Lévesque avait fait à partir de 1982, en attachant la clause dérogatoire à toutes les lois québécoises.

Alors, dossier clos ? Pas du tout.

Me Côté, dont c’est la spécialité, rapporte ce qu’en pensent ses interlocuteurs canadiens.

Selon eux, « les tribunaux devraient invalider le recours aux dispositions dérogatoires pour une panoplie de raisons », dont notamment les suivantes : (i) ce n’est pas ce que les constituants de 1982 — les auteurs de la constitution — auraient voulu.

Donc il faudrait réinterpréter l’histoire pour tirer maintenant une nouvelle conclusion.

Mais c’est fâcheux car un arrêt de la cour suprême de 1982, l’arrêt Ford, confirmait la liberté des province d’utiliser cette clause à titre préventif.

Ah mais voilà, disent les juristes canadiens, cet arrêt « a déjà trente ans; il est maintenant vieux et inadapté et ne saurait plus aujourd’hui stopper l’intervention judiciaire au nom de la Charte canadienne ».

Le mur du refus

Me Côté a des contre-arguments, bien sûr. Notant que si on veut applaudir la diversité canadienne, il faut bien aussi applaudir la différence québécoise. Que si on reconnaît, comme le fait le parlement canadien, que le Québec est une Nation, il faut donc que cela lui donne le droit de faire des choses autrement. Que l’arrêt Ford fait autorité. Quelques autres encore. Je le cite :

« Toutes ces réponses, nous les avons tentées, et toutes ces réponses, elles se sont butées à un mur, à un refus catégorique de ne serait-ce que les considérer. (…) Le constat est sans appel: tout discours sur la question est cadenassé .

 

À l’occasion de cette grande conférence devant les sommités juridiques canadiennes de droit constitutionnel dans la Ville-Reine, nous assistions à une mise en garde formelle : le constitutionnalisme canadien n’acceptera pas, ne pourra jamais accepter, le Projet de loi 21 – et toute prétention à un modèle (…) qui se distancerait de l’hégémonie du modèle canadien du multiculturalisme libéral serait en soi condamnable sans discussion ni appel.

Que se passera-t-il maintenant. Me Côté nous le précise:

Nous avons été formellement prévenus, les opposants au Projet de loi 21 préparent déjà leurs armes pour chercher à le tailler en pièces. Dès l’entrée en vigueur du Projet de loi, il sera contesté devant les tribunaux, par de nombreux intervenants de partout ailleurs au Canada ainsi que par la toute-puissance fédérale, et tous les coups seront permis. On anticipe que les procédures sont déjà en train d’être écrites avant même que la loi ne soit adoptée.

 

Les canons de la fédération s’en font une mission relevant de la raison d’État. La Charte canadienne -doit- primer, peu importe les dispositions dérogatoires, et -doit- invalider l’entreprise de laïcité québécoise. »

Mê Coté ferme lui même la boucle, en nous renvoyant au tremblement de terre politique Québec-Canada que nous avons vécu au début des années 1990 en écrivant:

« D’ici quelques semaines, les valeurs sociales et la tradition juridique québécoise vont entrer en collision frontale avec le modèle constitutionnel canadien et le multiculturalisme libéral dans un maelström digne du Lac Meech. (…)  Une tempête se prépare, le combat d’une génération est devant nous, tout près. »

Comme la rencontre de Kingston d’octobre 1990, celle de Toronto avril 2019 est un signe avant-coureur. Elle donne l’heure juste. Le Canada est ce qu’il est. Il imposera sa volonté à tout ceux qui veulent la mettre en cause. C’est à prendre ou, oui, ou à laisser.


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