La crise existentielle de Dominique Anglade

Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de coeur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu lorsque le tremblement de terre haïtien a emporté les siens.

L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique, mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Des parents lettrés, farouchement attachés à leur terre haïtienne et volontaires pour participer à son développement, vivent au Québec un exil forcé, tant la dictature haïtienne voyait en eux, et en beaucoup d’intellectuels, le péril de la connaissance et de la démocratie. Même s’ils n’ont pas choisi de quitter leur pays, leur insertion au Québec est une réussite et on ne trouve dans le récit de la première cheffe de couleur d’un grand parti au Québec aucun baggage attestant d’une vie de racisme ou de discrimination.

Mais on y lit de très beaux passages sur la difficulté d’être à la fois de là-bas et d’ici, comme celui-ci:

« Dans l’esprit de mes parents, il n’y a jamais eu de doute sur le fait que ma soeur Pascale et moi étions québécoises et canadiennes. Ils sont haïtiens, bien sûr, mais leur exil a changé la donne. Ils doivent nous accompagner comme parents dans l’éloignement de leurs propres origines. Ils pourront nous transmettre des valeurs, certes, mais ils ne pourront pas tout nous transmettre. Ce processus laisse souvent une profonde et douloureuse blessure infligée par le fait d’amener ses enfants à être autres. Qu’un parent ne puisse leur offrir son propre pays en héritage ne constitue-il pas l’ultime déchirement, l’ultime trahison de la mère patrie ? »

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Elle voit chez certains québécois d’origine haïtienne l’adéquation faite entre leur « fierté inébranlable » envers leur indépendance obtenue en 1804 et la revendication indépendantiste québécoise. Elle n’a personnellement jamais suivi cette logique et elle se présente à nous comme tout évidemment fédéraliste, donc partisane du camp du Non en 1995, sans nous expliquer le cheminement qui l’a conduit à faire ce choix capital pour son avenir politique.

Un passage remarqué, mais bref, à la CAQ

Elle participe aux premières discussions visant la création de la CAQ tout en étant active au sein du Parti libéral du Canada. Elle devient présidente du nouveau parti de Legault qui la présente comme une candidate vedette. Chemin faisant, le grand écart entre le multiculturalisme ambiant au PLC de Justin Trudeau (dont elle appuie la candidature au leadership) et les élans nationalistes de la CAQ la mettent dans une situation précaire.

Il est vrai qu’à sa création la CAQ avait très peu à dire sur la langue, l’identité, l’immigration et, surtout, la laïcité. Mais à mesure que le temps passe et que les controverses sur les accommodements religieux se multiplient, la direction de la CAQ sent qu’elle ne peut laisser passer ce train. Anglade constate qu’un « courant très fort à la CAQ tient absolument à ce que l’on soit de plus en plus identitaires; minimalement autant que le Parti québécois pour les doubler sur cette voie; on essaie aussi de faire en sorte que les gens du PQ viennent à la CAQ en misant sur le thème de l’identité. »

La goutte qui a fait déborder son vase ? La polémique sur le port du turban par un joueur québécois sikh de la Fédération Québec Soccer. La fédération s’y était opposé, la CAQ souhaitait appuyer la décision de la fédération car, rapporte Anglade, « cela passera bien au sein de la population du Québec ». Anglade n’en peut plus, elle débarque.

François Legault a toujours été convaincu que Philippe Couillard avait fait exprès de lui enlever son député économique vedette, Christian Dubé, à qui la Caisse de dépôt avait offert un pont d’or. La proposition faite à la présidente de la CAQ de diriger Montréal International répondait-elle à la même logique ? On peut le penser. Quoiqu’il en soit, un chasseur de tête frappe à la porte de l’ingénieure, qui dit oui.

Reste qu’Anglade est ravie de trouver une porte de sortie. Ce n’est qu’une porte tournante car le PLQ l’approche pour une partielle dans Saint-Henri-Saint-Jacques en 2015. Elle comprend qu’un poste ministériel l’attend à coup sûr. (Je note qu’elle remporte le vote avec 38,6% du vote, grâce à la division du vote indépendantiste qui, combiné, aurait été de 41,7%. Passons.)

Ni Legault, ni Couillard. Alors qui et quoi ?

On aurait aimé en savoir davantage sur son passage de trois ans au gouvernement Couillard, dont elle fut même la vice-première-ministre. Elle nous raconte quelques passes d’armes intéressantes, notamment sur la question de Bombardier. Elle reste muette sur l’ampleur inqualifiable des coupures budgétaires en santé et en éducation (et en santé publique) alors que d’autres, dont Marwah Risky, qui pense que le PLQ devrait présenter des excuses, n’ont pas cet aveuglement.

Concentrée sur les questions de développement, Anglade admet que « nous avons manqué d’écoute à l’endroit des régions et avons pris parfois des décisions qui les ont desservies ». Elle parle sans les nommer des Centres locaux de développement et des Conférences régionales des élus, organismes de concertation inclusives inestimables que le gouvernement Couillard a mis aux poubelles sans ménagement, renvoyant à la maison pas moins de 3 000 bénévoles, dont beaucoup d’entrepreneurs qui jouaient le rôle de mentors auprès des jeunes pousses.

Ce n’est pas lui faire outrage que de constater que la chefferie du Parti libéral du Québec est tombée dans son escarcelle comme un fruit mûr. L’establishment du parti aurait voulu l’offrir à André Fortin, un homme estimable mais dont je n’ai jamais compris pourquoi il suscitait l’enthousiasme. Sébastien Proulx a soustrait son nom de la liste, Pierre Moreau aussi. Alexandre Cusson n’a fait qu’un petit tour, puis pris la poudre d’escampette. Le reverra-t-on seulement candidat lors de l’élection ?

Le fait que personne ne se bousculait au portillon pour diriger le PLQ post-Couillard donne la mesure du degré de difficulté que Dominique Anglade a accepté de prendre à sa charge. La dégringolade électorale du parti chez les francophones fut terrible en 2018, au point ou la légendaire « prime à l’urne » qui favorisait naguère le PLQ, a basculé en faveur de la CAQ, y compris dans l’électorat âgé.

La reconquête, indispensable pour faire des progrès, d’une partie de l’électorat francophone perdu par l’équipe Couillard, sera rude.

Sur les questions identitaires, on sort de la lecture du Ce Québec qui m’habite avec la conclusion suivante: la CAQ était trop identitaire au goût de Mme Anglade, le PLQ de Philippe Couillard pas suffisamment. Elle tente de se faufiler entre ces deux pôles, comme l’atteste sa décision de marcher sur la peinture libérale précédente en se disant désormais prête à étendre la loi 101 aux petites entreprises et aux entreprises à Charte fédérale ainsi qu’à plafonner les places des Cégeps anglophones et à obliger leurs étudiants à suivre trois cours en français dans leurs domaines d’études.

Son problème est que l’essentiel de ces positions seront probablement reprises par la CAQ et que, l’élection de 2022 venue, sa position linguistique ne sera plus d’ajouter des mesures, mais de soustraire certaines de celles qu’elle n’aimera pas dans l’offensive de Jolin-Barette, dont on sait maintenant qu’elle nécessitera l’utilisation de la clause dérogatoire, pour une raison qu’on brûle de connaître.

Laïcité: une position à la Ponce Pilate

Sur la laïcité, sa position est inconfortable. Sur sa gauche woke, Québec Solidaire promet d’abroger la loi, dans l’hypothèse improbable d’un gouvernement Massé. Anglade ? Non. Mais en retirant à la loi 21 la protection indispensable que lui procure la clause dérogatoire, elle l’offrira en pâture aux tribunaux canadiens qui n’attendent que ça pour lui faire subir un enterrement de première. Une position, donc, qui n’a pas vocation à attirer beaucoup d’enthousiasme d’un côté ou de l’autre.

La vraie crise existentielle que Dominique Anglade doit gérer n’est cependant pas que, ou pas essentiellement, identitaire. Les Québécois ont élu et réélu les libéraux dans le passé car ce parti allait les aider à avoir des Jobs et à faire croître l’économie. François Legault et ses ministres économiques occupent désormais cette place avec une désinhibition qui force l’admiration.

Hier, les Libéraux affirmaient « l’économie, c’est moi ». Ce qui n’était pas tout à fait vrai, la croissance ayant été en moyenne plus forte sous les gouvernements du PQ que ceux du PLQ. Au moins, c’était crédible.

Désormais, le PLQ de Dominique Anglade doit dire : « l’économie, c’est moi aussi », ce qui émousse, avouez-le, la force du message.

Dominique Anglade, comme Paul Saint-Pierre Plamondon au PQ, sait qu’elle s’est engagée dans un marathon, pas dans un sprint. Une victoire à l’élection de 2022 serait surprenante, voire miraculeuse, et on se rassure toujours en politique en se disant que les miracles existent vraiment. Sans eux, ni Barak Obama, ni Justin Trudeau n’auraient pris le pouvoir.

Attendez-vous donc à voir Dominique Anglade dans votre univers politique pour des lustres (ce qui signifie des périodes de cinq ans, cela étant dit à ceux qui confondent avec des lunes qui durent, elles, un mois). Puisqu’elle est avec nous pour longtemps, les quelques heures passées à faire connaissance avec elle dans les pages de son livre sont loin d’être perdues.

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Indépendance et PQ: Petit cours d’autodéfense intellectuelle

Chacun a droit à sa propre opinion. C’est entendu. Mais chacun n’a pas le droit à ses propres faits. Dans le débat qui s’ouvre sur l’avenir du Parti québécois et de l’indépendance, rien ne me semble plus utile que de faire la guerre aux clichés et aux fausses perceptions, qui,  malheureusement, semblent dominer le discours.

Les indépendantistes ont un devoir de ténacité : il est très difficile de faire du Québec un pays, je ne vous l’apprends pas. Mais la difficulté n’altère en rien la justesse du combat. Ils ont aussi un devoir de lucidité. Les innombrables commentateurs de la chose politique gagneraient également à se débarrasser d’un certain nombre d’idées aussi courantes que fausses.

Idée fausse #1: Si on ne parlait que d’indépendance, on aurait 35% du vote, car c’est le nombre d’indépendantiste au Québec.

En fait: Ce chiffre de 35% est juste. Mais il est comme les 70% de Québécois qui souhaitent abolir la monarchie. Un parti qui ferait de cette abolition son thème central n’obtiendrait pas 70% du vote. C’est une opinion parmi d’autres. Elle ne détermine pas le choix électoral. Les dernières données disponibles indiquent qu’environ 16% des Québécois appuient  »fortement » l’indépendance. Pierre Alain-Cotnoir, analyste-sondeur, disait un jour que les autres souverainistes, les « mous », « s’intéressent à l’indépendance comme vous et moi nous intéressons au curling ».

Bref, le PQ peut décider de tout miser sur l’indépendance. Ce serait un choix respectable. Mais alors il doit savoir qu’il renoncerait ainsi à tout espoir raisonnable de prendre le pouvoir dans l’avenir prévisible. Il priverait surtout les Québécois de la capacité de s’offrir un gouvernement écologiste et de justice sociale. Dit plus crûment, ce choix donnerait à la CAQ un passeport pour un second mandat.

Idée fausse #2: Si on parlait d’indépendance tous les jours, on pourrait faire bouger l’opinion publique.

En fait: Même à l’ère d’Instagram, l’immense majorité de l’information politique transite par les grands médias. Or ces médias détestent la répétition. Ils ne la répercutent presque jamais. Ces deux dernières années, nous avons concrètement parlé d’indépendance au sujet de la Davie, de la légalisation de la mari, des délais de justice, de la langue, de l’immigration, du pétrole et de l’environnement, plusieurs fois par semaine. Vous l’apprenez ici. Normal, les médias n’estiment pas que l’argumentaire souverainiste, même mis au goût du jour, répond à leur définition de ce qu’est une « nouvelle ». (Ils sont aussi imperméables à l’argumentaire fédéraliste, soit dit en passant, et nous font grâce des odes au Canada entonnés quotidiennement par Justin Trudeau). Et même lorsqu’on réussit à traverser l’écran, il faut savoir qu’en période non-électorale, seulement un électeur sur deux suit la politique.

Le travail de conviction militant est essentiel pour constamment former et aguerrir les troupes qui seront actives au moment des grands événements — changements sociaux, crises politiques, campagnes électorales ou référendaires — qui, eux, font évoluer l’opinion.

Idées fausse #3: De toute façon, les jeunes sont désormais à Québec Solidaire.

En fait: La seule mesure disponible pour le premier octobre dernier indique que 65% des francophones de 18-35 ans n’ont pas (je répète, pas) voté QS. Le tout dernier coup de sonde de Léger montre que, même chez les 18-25 ans francophones, 62% n’ont toujours pas (je répète pas) l’intention de voter QS. Il n’y a pas « une » jeunesse. Il y a « des » jeunesses.

Idée fausse #4 : Les jeunes pensent que laïcité, c’est du racisme. Donc que le PQ est raciste.

En fait :
Le dernier sondage sur le sujet (Crop, novembre 2018) confirme tous les précédents : près de 60% des 18-34 veulent interdire les signes religieux chez les juges et policiers, 50% veulent aussi les interdire chez les enseignants[1] (43% contre). Ces éléments, les plus controversés du combat pour la laïcité, sont donc majoritaires chez les jeunes. Trop, même, à mon avis, car ils sont 40% à vouloir que les récalcitrants soient congédiés. C’est dire que le PQ a un avenir chez les jeunes s’il assume son engagement laïque, pas s’il tente de le camoufler ou de ressembler à QS.

[1] Comme 51% des électeurs de QS.

Idée fausse #5 : La dernière tentative de rénovation du PQ a été un échec. Le PQ n’écoute pas les milléniaux.

En fait : L’opération « Oser repenser le PQ » de Paul Saint-Pierre Plamondon a produit des propositions dont 90% ont été adoptées lors d’un Conseil national de 2017. Une proposition voulant réserver un quota de sièges électifs aux membres de la diversité a fait grand bruit car elle été rejetée à la demande… d’une déléguée milléniale issue de la diversité ! Les délégués réunis ont suivi son conseil.

Reste que des milliers de nouveaux milléniaux sont entrés dans le parti grâce à l’opération, leur poids à tous les étages des instances du parti a augmenté significativement. On peut donc parler d’un succès organisationnel certain, qui n’a malheureusement pas eu d’effet électoral.

Idée fausse #6 : Le Parti québécois est le parti d’une génération.

En fait : Les têtes fondatrices du parti, Lévesque, Laurin, Grégoire, Parizeau, étaient de la Grande génération, celle des parents des baby-boomers. Le gouvernement Lévesque de 1976 a été formé par ces deux générations. Le premier X, André Boisclair, a fait son apparition dans le gouvernement Parizeau en 1994. Ministre senior (Environnement, Affaires municipales) il deviendra chef en 2005. Puis, 11 des 24 ministres du gouvernement Marois furent des X, à des postes de grande responsabilité (Finances, Trésor, Santé, etc). Les Y font leur apparition après 2014 avec une rapidité telle qu’ils forment 20% des candidats péquistes. Ensemble, les X et les Y constituaient 66% des candidats. Même avec le départ de Catherine Fournier, les X et Y dominent le caucus des députés (7/9). Ils forment 100% de l’exécutif du PQ.

Bien qu’il soit exact de dire que l’attractivité électorale du PQ envers les jeunes est en déclin, il faut enfin reconnaître que les baby-boomers ont formé le facteur principal, mais jamais unique, de l’électorat péquiste, qui a toujours mordu dans les autres générations. Alors chaque fois que vous entendrez un journaliste, un chroniqueur (ou un démissionnaire) affirmer que le PQ est le parti d’une génération, sachez que, volontairement ou non, il vous désinforme. La vérité est qu’aujourd’hui le PQ est dirigé par ses 3e et 4e générations.

C’est notamment pourquoi, malgré l’amoncellement de pierres tombales qu’on veut empiler sur lui, le Parti québécois n’est pas tuable. Toute stratégie visant à l’exclure de l’équation, ou à souhaiter son décès, tient de la pensée magique. Est vouée à l’échec. Comme QS et la CAQ, le PQ est là pour durer. Au lieu de tirer dessus, il faut en tirer le maximum.


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Plusieurs des éléments de cet article sont développés dans « Qui veut la peau du Parti Québécois ? » disponible sur laboitealisee.com

Ce texte est également publié dans Le Devoir.

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