Le problème de langue, et d’oreille, de Philippe Couillard

Après sa catastrophique déclaration au débat sur la nécessité pour chaque employé d’usine de connaître l’anglais au cas où un acheteur étranger de passage voulait lui poser une question, M. Couillard s’est fait expliquer la loi 101 par un de ses conseillers. Il a donc dit en point de presse vendredi ce qu’il fallait dire sur le droit de travailler en français.

Malheureusement, sa correction a dépassé sa pensée. La sincérité avec laquelle il avait défendu le bilinguisme intégral sur la ligne de montage jeudi soir s’est exprimée à nouveau à Roberval vendredi lorsqu’il a ajouté:

«Quand on est à Val-d’Or, Roberval ou La Tuque, on ne trouve pas au coin de la rue un employé couramment bilingue. Il faut alors recruter hors de la région.»

D’abord, M. Couillard devrait savoir qu’on trouve aujourd’hui des Québécois bilingues dans toutes les régions du Québec. En nombre nettement suffisant, en tout cas, pour assumer les quelques fonctions qui nécessitent l’anglais dans les postes d’achat ou de vente ou de service à la clientèle. Ou pour servir d’interprète à un acheteur anglophone de passage.

Cette déclaration montre combien Philippe Couillard est hanté par ce qu’il estime être la nécessité d’un bilinguisme intégral sur les lieux de travail, et combien il serait dangereux pour le Québec d’avoir à sa tête quelqu’un qui a cette conviction et qui l’exprime à chaque détour.

Une revue de presse terrible

Des chroniqueurs aux horizons divers ont immédiatement saisi l’énormité du danger posé par la pensée linguistique du bon Dr Couillard. Dans le Journal de Montréal, Christian Dufour a assimilé sa déclaration à une « sorte de Speak White mondialisé, version 2014″.

Dans une dévastatrice « Lettre à Philippe Couillard » la d’habitude très posée éditrice de L’actualité, Carole Beaulieu, affirme qu’on « ne peut laisser entendre à tous les travailleurs du Québec qu’ils doivent être bilingues s’ils veulent un avenir. Ce serait retourner à la préhistoire linguistique. »

Extrait:

Mon ouvrier de père a rejoint un jour les libéraux. C’était l’époque de Jean Lesage, et je n’étais encore qu’une fillette sur ses genoux. Mais je me souviens d’une étincelle. De conversations enlevantes et d’éclats de voix dans le salon. D’un dos plus droit. D’un enthousiasme.

Des années plus tard, je comprendrai que c’est le « Maîtres chez nous » lancé par Jean Lesage qui avait redressé les épaules de mon père. Tout comme l’avait fait l’année précédente, en 1961, la création de l’Office québécois de la langue française ! […]

Quelques années plus tard, en 1977, grâce à la Charte de la langue française — cette loi 101 adoptée par le gouvernement péquiste de René Lévesque —, mon père a enfin pu apprendre et utiliser des mots français pour parler de tous ces outils, de toutes ces pièces de voiture qu’il connaissait si bien, mais qu’il avait toujours dû nommer en anglais « pour le client », « pour le contremaître », « pour le patron des États-Unis » qui passaient.[…]

Si vous aspirez vraiment à faire de tous les Québécois de parfaits bilingues — pour qu’ils puissent expliquer leurs appareils aux acheteurs d’Angleterre ou des États-Unis qui passent —, vous trahissez la confiance que des ouvriers comme mon père ont déjà mis dans votre parti. Et vous menacez l’avenir des francophones d’Amérique.

Au Devoir, l’éditorialiste Bernard Descoteaux a bien saisi le danger. Extrait:

La pression que l’anglais exerce déjà sur le français à Montréal est visible, mais le chef libéral parle d’indicateurs positifs. Il est aveugle au déclin du français à Montréal, pourtant mesuré par plusieurs études, qu’il s’agisse du nombre de francophones vivant sur l’île de Montréal (48,7 %), comme de l’usage prédominant du français au travail (32,1 %).

Parler de menace relève aux yeux de Philippe Couillard d’une mentalité d’assiégés propre au Parti québécois. Soit, s’il ne faut pas crier au loup inutilement, il ne faut pas refuser, sous prétexte de se distinguer de l’adversaire péquiste, de regarder froidement l’état du français et les pressions grandissantes qu’il subit.

L’attitude des libéraux sous Jean Charest a été d’intervenir le moins possible. Pensons au dossier des écoles passerelles où il a tergiversé pour faire le service minimum. Rien dans le propos de Philippe Couillard ne laisse croire qu’il pourrait rompre avec cet attentisme pour revenir à une attitude défensive du français comme l’était le Parti libéral sous Robert Bourassa.

Que peuvent donc vouloir dire pour le chef libéral des mots comme « veiller à toujours affirmer et défendre le caractère français du Québec » ? Qu’adviendra-t-il de la sécurité culturelle de la société québécoise si celui qui est censé en être le gardien abdique ses responsabilités à l’égard de la langue ? On peut d’autant plus s’en inquiéter qu’il a déjà abandonné toute volonté de vouloir agir sur le plan constitutionnel.

Et le journaliste et blogueur de Radio-Canada, Michel C. Auger, a déploré la déconnection du chef libéral face à la réalité québécoise dans son texte « Philippe Couillard n’a pas d’oreilles ». Extrait:

Pas d’oreilles, c’est la traduction de l’expression anglophone « tone deaf ». En politique, ça veut dire être sourd au discours ambiant, à ce que ses concitoyens disent. Ce qui fait qu’un politicien va se mettre à fausser et à ne pas être du tout au diapason de ses concitoyens.

Les Québécois vont pardonner bien des choses à leur premier ministre. On ne leur demande pas d’être parfaits, d’équilibrer le budget chaque année, de faire des miracles et d’abolir les attentes dans les urgences. Mais il y a une chose qui distingue le poste de premier ministre du Québec de tous les autres sur ce continent : il est le gardien d’une nation qui s’exprime par une langue et une culture unique.

Le premier ministre doit être vu comme le premier défenseur du français au Québec. C’est incontournable et c’est ce qu’ont compris des premiers ministres fédéralistes comme Robert Bourassa et Jean Charest.

Philippe Couillard semble être sourd à cette réalité. Au débat des chefs, Françoise David ne lui a même pas tendu un piège quand elle lui a demandé si des employés sur une ligne de montage devraient être bilingues. M. Couillard a mis les deux pieds dans le piège de lui-même.

Les ouvriers d’usine n’ont pas à savoir l’anglais pour travailler sur la ligne de montage, c’est une réalité qui existait avant la loi 101et qui a largement justifié cette législation. Et si un acheteur américain ou britannique se pointe, il ne manquera pas de gens dans l’entreprise qui parlent anglais pour lui montrer le produit.

En voulant faire la promotion du bilinguisme personnel — et la très grande majorité des Québécois sont d’accord avec lui pour dire que c’est plus que souhaitable —, le chef libéral a eu l’air d’envoyer promener un grand pan de la loi 101 et de revenir au temps où l’anglais était la langue de travail partout, même dans les villes les plus francophones.

M. Couillard n’a pas plus d’oreilles sur d’autres aspects de la politique linguistique. Depuis le début de la campagne, et encore vendredi. M. Couillard a dit qu’il en avait assez du réflexe protectionniste et réducteur qu’il dit voir chez le PQ sur les questions linguistiques.

La correspondante parlementaire de la radio anglophone CJAD a résumé en moins de 144 caractères le problème Couillard:

goldenruleTraduction: Couillard a brisé certaines des règles d’or de la politique québécoise: 1) ne dites pas aux Québécois qu’ils doivent être bilingues 2) SPÉCIALEMENT pas au travail

Couillard, un Charest à la deuxième puissance

Il y a un parallèle à faire avec Jean Charest. Lui aussi, à son arrivée au pouvoir en 2003, était imprégné d’un irrépressible désir de faire du Québec un endroit où le bilinguisme était la norme. Il n’a pas changé d’avis, mais il a changé de discours, en politicien habile. Neuf ans durant, le français a reculé grâce à son inaction.

On pouvait expliquer son insensibilité à ces questions du fait de son passage en politique fédérale, de son éloignement politique de la réalité québécoise. Philippe Couillard n’a pas cette excuse. Il n’est pas un produit d’Ottawa. Il est devenu insensible à la question francophone de lui-même. Sans aide. C’est bien pire.

Carole Power ! Quand ma patronne répond aux plumes de La Presse

carole-beaulieu-en-pleine-action-a-l-epoque-ou-elle-etait-reporter-sur-le-terrain-150x150Vous ne connaissez pas Carole Beaulieu? Ma patronne, éditrice et rédactrice-en-chef à L’actualité ? Elle a l’air très gentille, comme ça. Mais mettez en doute l’honnêteté intellectuelle de cette ancienne membre du Conseil de presse du Québec, et vous sentirez l’acier derrière l’émail de son beau sourire.

Or deux signatures de La Presse, l’éditorialiste François Cardinal samedi, puis la chroniqueuse Lysiane Gagnon dans le Globe and Mail de ce lundi, se sont livrés au sujet du dossier de L’actualité sur les Anglo-Québécois à des exercices de malhonnêteté intellectuelle dont, franchement, je ne croyais pas François capable.

Carole a répliqué aux deux, de la bouche de son crayon. Voici:

Ce lundi, La Presse a publié une version courte de la réponse préparée par Carole. Je m’en voudrais de ne pas vous offrir, en exclusivité, la version longue:

Une nécessaire conversation linguistique

par Carole Beaulieu

L’auteure est éditrice et rédactrice en chef du magazine L’actualité

Merci à François Cardinal d’avoir réservé son éditorial de samedi (« À manipuler avec soin ») au dossier que nous avons consacré aux Anglo-Québécois dans notre édition toujours en kiosque.

Essentiellement, l’éditorialiste nous reproche d’avoir manqué de rigueur dans la conception des questions de notre sondage et d’avoir manqué d’objectivité en y associant notre collaborateur Jean-François Lisée. M. Cardinal juge M. Lisée trop « militant ».

La démonstration de l’éditorialiste aurait été davantage crédible s’il était resté plus proche des faits. Ainsi, il note que 80 % des anglophones parlent le français et que 83 % veulent que leurs enfants soient bilingues. Il détient ces informations grâce aux questions proposées par Jean-François Lisée et rapportées par lui dans son texte d’analyse. M. Cardinal affirme qu’on ne peut en conclure que — je le cite nous citant — « les trois-quarts des Anglo-Québécois “n’ont rien à cirer du français” ».

Il aurait raison de nous semoncer si c’était ce que nous avions écrit. Or, nous avons affirmé, sous la signature de Jean-François Lisée, que les trois-quarts des jeunes anglos n’ont rien à cirer de l’avenir du français.

Voici ce qu’on lit dans L’actualité : « Les Anglo-Québécois de 2012 interagissent avec le français comme jamais leurs parents et grands-parents ne l’ont fait depuis que Wolfe a mouché Montcalm sur le Plaines. Pourtant, ils se désolidarisent massivement du combat pour la permanence du fait français. »

Nous pensons que cette nuance — des anglos bilingues, mais indifférents face à l’avenir du français — était à la portée de tous, d’autant qu’elle avait été longuement expliquée à l’éditorialiste au téléphone.

M. Cardinal a un second argument à charge pour mettre en doute notre jugement. Il cite une des questions de sondage à la formulation alambiquée. Il la détient car on lui a remis le questionnaire. Mais cette question n’apparaît nulle part dans notre magazine, car Jean-François Lisée ne l’a pas utilisée dans son analyse — il avait même proposé qu’on la retire — car il n’en était pas satisfait.

En fait, M. Cardinal ne cite dans son éditorial aucune des questions les plus révélatrices de ce sondage : celle où 74 % des jeunes anglos estiment normal que des grandes entreprises embauchent des cadres supérieurs unilingues anglais, ou celle où 67 % des jeunes anglos estiment que Montréal ne perdrait pas son âme si le français n’y était pas prédominant.

C’est évidemment son choix. D’autres collègues de langue anglaise ont vu le grand intérêt de la question générationnelle soulevée par ce sondage. Dans un texte publié dans The Gazette du 31 mars, Dave Johnston s’interroge sur le niveau réel de maîtrise du français par les jeunes anglophones qui se disent bilingues (ce qui pourrait expliquer leur vision de l’avenir du français). Selon lui, les aptitudes en français de ces jeunes vont en diminuant une fois leurs études secondaires terminées (et leurs cours obligatoires de français achevés). Dave Johnston se demande si Emploi Québec ne devrait pas créer un programme d’emplois d’été qui permettraient à de jeunes anglophones de Montréal de travailler en français dans d’autres régions du Québec. L’idée me semble excellente!

L’actualité n’a pas mis d’huile sur le feu linguistique, comme l’écrit François Cardinal. Elle a lancé une conversation nécessaire avec les Québécois de langue anglaise, qui permettra peut-être d’éviter la crise linguistique qui se préparait.

Pour ce qui est de Jean-François Lisée, qui collabore à L’actualité depuis 30 ans et a valu au magazine de nombreux prix de journalisme, y compris un prix d’excellence canadien pour ses chroniques, je dois avouer que nous lui avons fait réécrire son premier jet du texte d’analyse sur le sondage car nous le trouvions trop peu incisif ! Et Jean-François Lisée a eu une influence modératrice dans le choix des titres de couverture.

Comme tous nos collaborateurs, et comme je tente moi-même de le faire en éditorial, Jean-François Lisée fait dans nos pages et dans son blogue la démonstration qu’il est possible d’avoir des opinions tranchées tout en respectant scrupuleusement les faits.

Aucune famille politique n’a le monopole de la préoccupation linguistique. Elle appartient à tous les citoyens. François Cardinal peut donc se rassurer. Le magazine L’actualité est sans parti pris et ne s’est pas éloigné de l’objectivité dont il fait preuve depuis toujours.

Fin

Je vais vous faire un aveu: Carole m’avait demandé mon avis avant d’envoyer cette lettre. Je lui avais proposé une autre chute. Je vous l’offre, mais ne le dites à personne:

Comme plusieurs autres de nos collaborateurs, et comme je tente moi-même le faire en éditorial, Jean-François fait dans nos pages et sur notre blogue la démonstration qu’il est possible d’avoir des opinions tranchées tout en respectant scrupuleusement les faits. Nous avons la certitude qu’à l’avenir, s’il s’applique, l’éditorialiste Cardinal y arrivera lui aussi.

Deuxième acte:

Ce lundi matin, Lysiane Gagnon attaque l’intégrité intellectuelle de L’actualité, donc de son éditrice, dans les pages du Globe. Carole POWER est encore à l’oeuvre, et voici ce qu’on trouve désormais sur le site du Globe:

L’actualité replies

By Carole Beaulieu is Editor in chief and Publisher of L’actualité

Lysiane Gagnon, the Globe’s longtime weekly interpreter of Quebec, has the right to her own opinions. And she displays them to the hilt in her Monday column, “Montreal’s language war gets personal” about the latest L’actualité issue on Anglo-Quebecers relationship to French.

But Ms Gagnon doesn’t have her facts right.

She writes: “There’s been countless wildly alarmist reports in the Quebec media about the “threat” of English, but L’actualité’s article is a first of its kind: Whereas the “enemy” used to be the English language, now the “enemies” are the anglophones themselves, even if they speak French fluently.”

Our poll and analysis paint the  picture of a paradox: Anglo-Quebecers formidable investment in learning French on the one hand and their apparent lack of concern for the future of French and the rights of francophones, on the other hand.

Nowhere in our poll or analysis do we refer to Anglo-Quebecers as “enemies”, in quotes or otherwise. This is a complete fabrication by Ms. Gagnon.

Getting personal herself, Ms Gagnon accuses L’actualité of having chosen a contributor of 30 years, Jean-François Lisée, to be one of the authors of the issue. Mr Lisée’s sovereignist political views are well known to all, as are those of the other guest analyst, federalist scholar Jack Jedwab, whose contribution to our issue seems to have escaped the columnist gaze.

Ms Gagnon leads her readers to believe that it is somehow crazy to pretend that “French is being mortally threatened in Montreal”. We don’t say that in our issue. But she did write that herself, in a La Presse column she wrote in French two years ago. Here’s our translation:

“Quebec’s regions will stay French for generations, but to what end if it’s sole metropolis, its cultural and economic engine, gradually becomes a melting pot where the old-stock French culture will have lost all its power of assimilation? » She added, as she does in her Monday column, that the flight of francophones to the suburbs is the primary reason for that – how should we put it ? –  “mortal threat” to French.

We remember this quote because Jean-François Lisée applauded Lysiane’s take on the issue in his L’actualité blog and often refers himself to that issue as more important than language laws to correct the situation.

We feel our cover story helps to better understand an important piece of the linguistic puzzle, i.e. Anglo-Quebecers’s attitudes and opinions. We wanted to start a respectful and open minded conversation on the subject and we welcomed the Montreal Gazette columnist Josh Freed as a special guest blogger on L’actualite.com  where he is leading a very fruitful discussion with thousands of Quebecers. The Globe readers deserve a more astute and savvy take on what’s really going on in Quebec than Ms Gagnon’s column.

Merci de remercier Carole en distribuant largement ce billet sur vos réseaux sociaux.