Français: la ténacité du déclin

Les démolinguistes de l’OQLF ont fait tourner leurs logiciels prévisionnels pour tester la mesure la plus ambitieuse avancée depuis la loi 101 pour redresser le français : une immigration à 100 % francophone. Leur conclusion est brutale. La tendance à la baisse de la population qui a le français comme langue première est si forte, si lourde, si implacable, que même l’ajout de 100 % d’immigrants économiques parlant français pendant 25 ans ne suffirait pas à l’endiguer. C’est énorme. Comme se faire dire que le réchauffement climatique est inéluctable. La démonstration est donc faite que ce remède a un effet mesurable pour réduire la température du patient. Mais il ne suffit pas à éliminer la fièvre. Devant cette information nouvelle, le pharmacien compétent comprendra qu’il doit retenir ce remède comme base du traitement, mais lui ajouter d’autres ingrédients.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il lui faut poser le bon diagnostic pour concevoir la multithérapie gagnante. Le patient n’est ni mort ni mourant. Son système immunitaire est atteint. En clair, la proportion des Québécois qui font partie des ni-ni augmente. Ni francos ni anglos, ils parlent une langue tierce à la maison. Le processus organique qui fait qu’un jour ils tomberont, à la table de leur petit-déjeuner, d’un côté ou de l’autre de l’alternative linguistique est la clé de notre avenir. Il faudrait que ce transfert se fasse à 90 % vers le français pour maintenir la prédominance francophone actuelle. Il plafonne à 55 %. Rien ne peut dicter ce choix. C’est la réalité linguistique collective qui l’annonce, le prépare, le conditionne. La politique linguistique, elle, peut pointer, ou non, dans la bonne direction.

Dans le peloton de tête des déterminants de ces transferts on trouve : la langue parlée au travail. La dégradation de la situation va comme suit à Montréal : les milieux passent de la situation actuelle, bilinguisme où le français est prédominant (1), à un bilinguisme intégral (2), puis à un bilinguisme à prédominance anglophone (3).

On avait compris des derniers recensements que la proportion des salariés montréalais passée à l’étape 2 (bilinguisme intégral) était de 9 % en 2006, puis de 15 % en 2016. La seconde étude publiée cette semaine, réalisée par Statistique Canada à la demande de l’OQLF, indique qu’en 2018, on en était à 25 %. Un bond fulgurant de 10 points de pourcentage en deux ans.

C’est capital. Le recul de la prédominance du français, la généralisation du bilinguisme intégral, la dévalorisation du français langue de travail commune ouvrent une voie royale à l’augmentation des transferts vers l’anglais.

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Voilà pour le danger. L’intérêt de l’étude est de raffiner le diagnostic en départageant le bilinguisme incompressible — le fait de parler anglais aux clients ou fournisseurs hors Québec — et le bilinguisme facultatif — celui qui atteste que le français n’est pas, chez nous, la langue commune. Ainsi, les salariés montréalais admettent que la moitié de leur utilisation totale de l’anglais est consacrée à servir… la clientèle du Québec. Donc des citoyens non francophones du Québec, dont on nous répète pourtant à satiété qu’ils parlent couramment le français. Cette clientèle non francophone fait quotidiennement le choix de ne pas faire du français sa langue d’interaction avec les salariés, pourtant majoritairement francophones. On dira : le client a toujours raison.

Alors, voyez ceci : dans plus du tiers des cas, l’anglais est utilisé parce que « les personnes avec qui je travaille préfèrent utiliser cette langue ». Preuve que les collègues non francophones, minoritaires, imposent l’anglais aux francophones, majoritaires. Pour une combinaison de raisons : leur maîtrise du français n’est pas suffisante et/ou le respect général de la notion de français langue commune s’affaiblit.

Un geste aussi lourd que celui de la loi 101

La mondialisation est un facteur réel, justifiant au moins 41 % de l’utilisation de l’anglais (le total est de plus de 100 %, car les raisons sont multiples). Si c’était le seul facteur, nous serions cuits, car nous ne faisons pas le poids face à la mondialisation. Heureusement, le principal facteur nous appartient : au Québec même, dans l’entreprise et parmi la clientèle, le français n’est pas la langue commune. Voilà ce qu’il faut changer. Comment ?

Puisque l’immigration francophone de tous est une condition nécessaire mais non suffisante, il faut poser un geste aussi lourd que celui de la loi 101. La décision, à l’époque, d’obliger tous les francophones et tous les futurs enfants d’immigrants à aller à l’école française et d’imposer le français dans tout l’affichage commercial était à la fois l’expression d’une volonté politique forte et l’imposition d’un changement concret dans la vie individuelle d’une large part de la population, principalement non francophone.

Un demi siècle plus tard, cette combinaison doit se retrouver dans une action forte qui aura pour résultat de (ré)installer le français langue commune dans l’entreprise montréalaise. Pour y arriver, les seuls contrôles a posteriori sont voués à l’échec. Il faut changer la compétence et l’état d’esprit linguistiques de chaque nouvelle cohorte de salariés, principalement non francophones.

Cela passe, vous me voyez venir, par la réelle exigence du français dans l’enseignement postsecondaire de tous : les cégeps en français pour tous (y compris les anglos et les allos), la connaissance du français préalable et des cours de français pour tous les étudiants étrangers, l’éducation professionnelle en français pour tous et, dans les universités anglophones, l’examen de français obligatoire et éliminatoire pour tous.

Cette action structurante non seulement assurera une réelle maîtrise du français pour tous les diplômés et futurs salariés montréalais, mais enverra aussi le signal politique que le français n’est, que cela plaise ou non, ni accessoire ni optionnel, mais incontournable.

Il faudrait, pour cela, que MM. Legault et Jolin-Barrette, comme MM. Lévesque et Laurin en leur temps, soient prêts à encaisser les effets secondaires politiques du traitement. C’est peut-être trop leur demander.


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Redresser le français: mode d’emploi

J’écrivais dans un texte précédent Affaibllir le français: mode d’emploi, combien était précaire la situation de la langue, notamment à Montréal.

La difficulté lorsqu’on discute de la question est que les éléments du déclin sont réunis, mais que son effet ne sera complètement mesurable que dans les années à venir. Certains indicateurs, pris isolément, peuvent même soutenir un discours jovialiste (utilisé jusqu’à très récemment par le PLQ, notamment, et plusieurs chroniqueurs.) La réalité est que si on figeait la situation linguistique québécoise à son niveau actuel, la prédominance du français se maintiendrait sur le long terme.

(Une version écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Mais nous sommes un peu comme un groupe sur un canot, ramant contre le courant, sur une rivière qui débouche sur une spectaculaire chute d’eau. Avant la loi 101, nous ramions très peu, et le courant nous rapprochait de la chute à une vitesse de, disons, 10 noeuds. Grâce à la loi 101 et à ses effets, nous avons ramé suffisamment fort pour avoir ralenti à 5 noeuds notre vitesse vers la chute. De la rive, des spectateurs applaudissent ce grand succès. Mais à moins de ramer jusqu’à annuler la force du courant, donc 0 noeuds, ou l’inverser, l’échec est assuré.

Petit rappel

L’histoire est connue mais mérite d’être rappelée. Arrivé au pouvoir en 1976, le Parti québécois héritait d’un déclin mesurable du français. Au centre-ville de Montréal, l’anglais s’imposait, souvent unilingue, sur les affiches. Parmi les enfants d’immigrants, 85 % choisissaient l’enseignement public en anglais, langue incontestée du succès. Au travail, la langue de travail était celle du patron, anglophone dans 83 % des cas.

René Lévesque ne savait pas, en donnant le dossier de la langue à Camille Laurin, que ce dernier proposerait, non pas une réforme, mais une révolution. Laurin avait compris que pour mettre fin au déclin d’une langue, il faut certes changer les lois, mais surtout bousculer les esprits. Faire savoir qu’une nouvelle ère commence. Qu’une nouvelle normalité s’installe.

Presque un demi-siècle plus tard, l’élan impulsé par Laurin s’est épuisé, rogné notamment par des juges fédéraux, une immigration linguistiquement désastreuse et un grave affaiblissement de la notion de français langue commune dans la métropole. Que faire ?

De petites réformes bienvenues, d’autres mesquines

Il y a dans les besaces des réformistes de bonnes mesures, à portée limitée. Étendre la loi 101 aux 175 000 salariés d’entreprises à charte fédérale. Faire de la connaissance du français une condition d’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec. Obliger toutes les entreprises à traiter en français avec l’État québécois. Que du bon pain.

Puis il y a le pinaillage contre-productif : enlever à des municipalités leur statut bilingue, ce qui ne change rien au bilinguisme de leurs services ; interdire à des hôpitaux de régions d’offrir des services en anglais, comme si les blessés avaient besoin d’un test linguistique et comme si le niveau de bilinguisme réel actuel des médecins et des infirmières ne rendaient pas cette mesquinerie caduque ; faire en sorte que l’État ne puisse parler l’anglais qu’aux seuls membres de la « minorité historique ». Chouette idée, mais comment les reconnaître, au téléphone ?

Il faut être à la fois plus sérieux et plus ambitieux. Marquer, par l’ampleur des mesures prises, qu’un véritable virage s’opère.

Oser un vrai virage : immigration francophone

Plus d’un demi-million de personnes sont entrées au Québec ces vingt dernières années sans connaissance du français. Ils n’auraient jamais pu immigrer au Royaume-Uni sans connaissance de l’anglais (pourtant nullement en déclin) y compris pour des séjours courts ou du travail saisonnier. On pourrait simplement copier-coller ici la politique linguistique d’immigration britannique, en substituant le français à l’anglais, et le tour serait joué. Car c’est, numériquement, le facteur de déclin le plus important.

Le tabou du contrôle linguistique au point d’entrée doit tomber. Chaque fois qu’on l’aborde, on nous répond que tel ministre, tel banquier, tel artiste n’aurait pu immigrer sous un tel régime. Bravo. Mais seuls ceux qui sont passés au français participent à ce concert. On n’entend pas les autres, notamment les 50% qui ont fait un transfert linguistique vers l’anglais. C’est comme si on évaluait la saison 2019-2020 du Canadien en ne comptant que les parties gagnantes. Le déclin ne peut être renversé que si la connaissance du français au point d’entrée est obligatoire (et que si les réfugiés sont payés pour l’apprendre en arrivant). Tous les rapports nous le disent : avec un taux d’échec de 90 %, mesuré par la vérificatrice générale du Québec, la francisation n’a donné, ne donne et ne donnera que des résultats médiocres.

Parmi les nombreux commentaires suscités par ce texte dans Le Devoir, je retiens celui d’Anne Bernard, qui a longtemps oeuvré au ministère de l’immigration du Québec:

« Toute politique doit être incarnée dans la réalité. Voici un exemple: La ministre de l’Immigration sous le gouvernement de Pauline Marois, Mme Diane de Courcy, avait amorcé un virage notable en matière de sélection des immigrants ( catégorie travailleurs qualifiés uniquement) en exigeant un niveau de connaissance élevé du français ( niveau 7 = intermédiaire avancé) pour obtenir des points a la grille de sélection.

C’est alors qu’un mouvement important s’est opéré dans cette catégorie d’immigrants qui n’avait aucune connaissance du français. Je prends pour exemple les candidats provenant d’Iran. Avant cette exigence, ces candidats utilisaient la porte d’entrée du Québec et étaient sélectionnés sans connaissance du français ( et pouvaient obtenir des points s’ils avaient une connaissance de l’anglais). Bon nombre d’entre eux quittaient pour l’Ontario se sentant davantage anglophiles car ils immigrent au Canada et non au Québec. Les autres se fondaient a la minorité anglophone. Avec cette exigence de niveau 7, les Iraniens se sont mis a s’inscrire intensivement, en Iran, à leurs frais, à tous les cours de français offerts par les Alliances françaises afin d’être en mesure d’obtenir des points a la grille de sélection et être sélectionnés. Un changement majeur s’est opéré.

Toutefois il était possible et il est toujours possible d’être sélectionné au Québec sans connaissance du français. Concrètement parlant, il nous faut exiger que la connaissance du français de niveau 7 devienne obligatoire dans la sélection de nos immigrants, sans quoi nous n’atteindrons jamais nos objectifs, peu importe les énoncés politiques
les plus vertueux. » 

Le flot anglicisant de l’éducation post-secondaire

À Montréal, le flot anglicisant est amplifié par les succès des établissements postsecondaires anglophones, à la fois chez les jeunes Québécois et chez les étudiants étrangers qu’on compte désormais en dizaines de milliers. Aucune action marginale ne suffira à changer cette dynamique.

Pour obtenir aujourd’hui un résultat équivalent, dans le réel et dans le symbole, aux mesures de Camille Laurin, il faut assumer enfin concrètement l’idée que le français doit être, pour tous, la langue commune. Qu’elle doit donc être une composante incontournable de l’éducation.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Beaucoup sont fixés sur l’idée d’étendre la loi 101 au cégep et d’ainsi fermer leurs portes aux francos et allos qui n’ont pas transité par l’école primaire ou secondaire anglophone. Mais cela signifie enfermer les inscrits restants, jeunes anglos et allos et des milliers d’étudiants étrangers, dans un univers parallèle où le français est facultatif. C’est ainsi qu’on se retrouve avec un jeune anglo montréalais sur quatre qui avoue ne pas parler le français.

Le cégep est le passage obligé de tous les techniciens, professionnels, ingénieurs et élites du Québec. Si on croit sérieusement que tous ces diplômés vont travailler en français dans nos entreprises et nos établissements, il faut tirer la conclusion logique : au Québec, tous les étudiants, de toutes les langues et de toutes les origines doivent faire et réussir leur cégep en français.

Rien dans la constitution canadienne qu’on nous a imposée en 1982 ne protège l’enseignement post-secondaire anglophone ou francophone. Il n’y est question que de l’enseignement « primaire et secondaire ». Il y aurait certainement contestation, mais ce serait dans le fol espoir que la Cour suprême invente du droit nouveau pour trouver un droit post-secondaire là où il n’existe pas. Des anglos auraient bien sûr toujours le droit d’aller dans des collèges anglos non-subventionnés aux droits de scolarités très élevés. Mais même en ce cas, on pourrait faire en sorte que ses diplômés soient assujettis à un examen de français obligatoire et, si on le désire, à une session d’immersion obligatoire en cégep francophone.

Il nous est donc parfaitement loisible de décréter que tous les cégeps anglophones devront devenir francophones dans un délai de, disons, dix ans. La mesure sera structurante en amont, forçant les high schools à bien préparer leurs élèves à cette étape exigeante. D’ailleurs, sait-on que 12 % des profs de Dawson et 20 % de ceux de Vanier sont francophones ? Dans son excellent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix nous apprend que cette proportion est de 26 % au cégep Champlain, de 44 % à celui de Lennoxville et de 63% à celui de Québec. Ils n’attendent que le signal pour se mettre à enseigner en français !

Voilà le geste à poser pour planter profondément le pilier du français langue commune.

Les étudiants étrangers et l’université

Sur cette lancée, il faut faire en sorte que les étudiants québécois de nos universités anglophones maintiennent leur niveau de français et en démontrent la maîtrise pour obtenir leur diplôme. Nos étudiants étrangers devraient avoir terminé dans leur pays d’origine un cours d’introduction au français comme condition d’inscription puis, une fois chez nous, avoir dans leur cursus des cours obligatoires de perfectionnement.

Il y a donc pour l’essentiel deux approches dans l’indispensable chantier de redressement du français. Il y a les mesures prises en aval: les inspections, les règlementations, les sanctions. Je ne dis pas qu’elles sont inutiles, au contraire. Mais il s’agit d’énergie négative, de contrôle.

Je propose ici des mesures en amont. Plutôt que de contrôler l’utilisation du français, inonder le territoire d’un beaucoup plus grand nombre de parlants français. Tous les immigrants, tous les étudiants de Cégep, tous les étudiants étrangers, tous les étudiants d’universités, devenant chacun porteur d’une réelle connaissance de la langue commune.

Ces mesures auraient (auront ?) cumulativement un effet considérable: elles exprimeront concrètement la volonté nouvelle de la nation de vivre en français.

Le nouveau déclin du français est nourri par une injection permanente de résidents non francophones et par une augmentation constante du nombre de jeunes adultes montréalais pour qui le français est accessoire. Cette combinaison rend illusoire toute tentative de faire du français une réelle langue commune.

Le nouveau redressement du français doit passer par ces gestes fondamentaux : immigration francophone de tous, cégeps francophones pour tous.


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Cégeps anglophones: enfin des chiffres!

dawson_college-150x135Le passage par les cégeps anglophones de milliers de francophones et d’allophones provoque-t-il chez eux une anglicisation significative ? Le bon sens disait que oui. Les bons chiffres affirment que l’effet anglo est massif.

Merci au jeune Institut de recherche sur le français en Amérique d’avoir interrogé 3200 étudiants de sept cégeps de l’Île de Montréal. Les tableaux qu’il a publiés ce mardi comparent le comportement linguistique des anglos, allos et francos, selon qu’ils suivent leurs cours dans un Cégep francophone ou anglophone.

En voici quelques uns. Le premier qui retient mon attention compare la propension des uns et des autres à parler le français ou l’anglais lorsqu’ils travaillent dans des commerces. On y voit clairement que, dans les trois cas, même chez les francos, l’utilisation du français chute lorsque l’étudiant fréquente un cégep anglophone.

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On nous parle anglais au centre-ville. Les cégeps anglos : un facteur aggravant?

Cet autre tableau tombe sous le sens: le réseau d’amis est-il davantage franco ou anglo ? La réponse coule de source…

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Des écarts écrasants…

Un des très grands facteurs de francisation est évidemment le réseau social que l’on crée lorsqu’on est jeune adulte, y compris et jusqu’à l’exogamie, facteur essentiel de l’intégration.

Cet autre tableau mesure la consommation culturelle la plus disponible qui soit:  l’écoute d’émissions de télévision francophones:

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Pourtant, les émissions sont aussi bonnes au Vieux qu’à Dawson…

De l’eau à mon moulin

L’étude de l’IRFA vient combler un vide dans notre compréhension du comportement linguistique des cégépiens. Elle a cependant un défaut: elle ne distingue pas, parmi les allophones fréquentant les collèges anglais, ceux qui proviennent des filières allophones «historiques» (grecs, italiens, juifs ashkénazes) et qui ont donc effectué leurs primaires et secondaires en anglais, et ceux post-1977, qui ont reçu leur enseignement en français puis ont choisi le cégep anglais.

Certes, les écarts de comportement sont tels qu’on peut conclure que l’anglicisation joue pour tous — puisqu’il affecte aussi les francophones des cégeps anglos.

Cependant la proposition péquiste actuelle propose de ne soutirer des cégeps anglophones que le second groupe: les allophones post-1977, donc les enfants de la loi 101. Pour appuyer cette proposition, il faudrait donc affiner les tableaux pour isoler ces allophones.

On verrait alors que les plus anglicisés d’entre tous sont les allophones historiques, que la proposition péquiste de prolongement de la loi 101 aux cégeps laisseraient derrière, dans un contexte anglo/anglicisant. Ils n’auraient plus aucun contact avec les 4% de francophones présents dans les cégeps anglos — eux aussi interdits de Dawson par le PQ — ni aux allos qui sortent du secondaire francophone.

Mes lecteurs habituels savent que je souhaite embrasser la totalité des cégépiens québécois, allos historiques ou post-loi 101, francos ET anglos, dans un système collégial intégré, en français, et dans lequel les étudiants qui le désirent auraient accès à une session d’immersion en anglais.

(Bravo à ceux qui suivent de près: oui j’ai modulé ma proposition par rapport à la version d’origine, qui aurait rendu obligatoire la session d’immersion.)

Je l’ai dit et je le répète. Le degré de difficulté politique, pour un gouvernement péquiste, sera équivalent selon qu’il propose d’appliquer la loi 101 aux cégeps anglos — donc de leur retirer la moitié de leur clientèle — ou qu’il propose un tronc commun à tous les collégiens québécois pour mieux leur faire connaître la culture majoritaire et provoquer un salutaire brassage autour de l’identité québécoise.

Grâce à l’IRFA, nous pouvons maintenant chiffrer le pouvoir anglicisant du ghetto collégial anglophone qu’on laisserait de côté, s’il fallait pratiquer une ségrégation exclusive, plutôt qu’une intégration inclusive, chez ceux qui seront, demain, l’élite technique et professionnelle québécoise.

Cégeps français: la peur d’avoir peur

Plusieurs internautes, et plusieurs souverainistes, ont réagi favorablement à ma proposition de franciser le système collégial au Québec (voir Cégeps en français: un peu d’ambition, que diable !) Je les en remercie.

D’autres ont soulevé des objections que ce billet va prendre de front. Ils sont essentiellement d’une même famille, la peur, et de trois ordres, la peur de perdre son âme, la peur de se faire manger et la peur de se laisser manger. Ce qui me frappe dans ces commentaires est la totale transparence avec laquelle ces peurs sont affichées. Nous sommes au cœur du malaise québécois.

D’abord, s’exprime la crainte de perdre son âme. Il y a confusion, comme toujours, sur un terme: bilinguisme. Je propose que tous les Cégeps donnent à tous leurs étudiants les trois quarts des cours en français, un quart en anglais. Une révolution pour les Cégeps anglophones, mais une simple réforme pour les Cégeps francophones de Montréal. Au Cégep du Vieux-Montréal, par exemple, les mêmes étudiants qu’aujourd’hui, pour l’essentiel, suivraient les mêmes cours qu’aujourd’hui mais auraient une session intensive en anglais, comme certains étudiants du secondaire en ont déjà, dans certaines commissions scolaires. Aucun Cégep francophone ne deviendrait « bilingue », sauf à désigner ainsi les polyvalentes qui donnent ces sessions intensives.

Pourtant, l’idée même d’introduire cette session traumatise certains souverainistes qui y voient, par pur réflexe de Pavlov, le spectre de la bilinguisation de leurs institutions. La proposition agit, pour quelques-uns, comme s’il pleuvait de l’ail en Transylvanie.

Ensuite s’exprime la peur de se faire avaler, donc de voir arriver dans les Cégeps français davantage d’allophones (il y en a déjà beaucoup) et d’anglophones (ils sont un certain nombre). Ces critiques savent que les francophones seraient massivement majoritaires dans leurs Cégeps où les cours seraient donnés essentiellement en français. N’empêche. Le blogueur Louis Préfontaine présente ici l’argument que j’ai aussi entendu de vive voix à quelques reprises depuis lundi:

En clair : ce n’est pas en mettant ensemble un renard minoritaire avec des poules majoritaires que le renard se mettra à picosser le grain ! Les Québécois se sont habitués à se sentir inférieurs face à l’anglais, habitués à reculer devant l’anglais, habitués à considérer l’apprentissage de cette langue étrangère comme la huitième merveille du monde.

Vous avez bien lu. Préfontaine, et j’ajoute qu’il n’est pas seul, croit que s’il y a quatre francophones pour un anglophone dans un Cégep francophone, le « renard » va l’emporter sur les poules.  Le sentiment — non, le comportement d’infériorité des francophones est présumé, tenu pour acquis. Comme le personnage de Léolo qui fait, en vain, de la musculation pour ne plus subir les claques des bums anglos, les jeunes adultes québécois majoritaires s’écraseraient. Si telle est la lecture que l’on fait de la vitalité francophone de la nouvelle génération rien, mal alors rien, n’est dès lors envisageable.

Vient finalement la peur, corollaire, de se faire avaler. Il tient au danger que représenterait un enseignement conséquent de l’anglais, en soi.Un internaute, parmi d’autres, écrit:

Demander au francophones (de partout au Québec!) de suivre leurs cours à 25% en anglais c’est GARANTIR notre cajeunisation! Les francophones de Montréal parlent déjà l’anglais dès que cela leur est possible, Montréal est DÉJÀ une ville bilingue et vous proposez d’accélérer le processus d’anglicisation?

Il y a encore, dans cet argument, la certitude que si les jeunes Québécois acquièrent, comme ils le désirent massivement (y compris 70% dans la région de Québec) une bonne connaissance de l’anglais, ils s’assimileront rapidement. C’est comme s’ils n’avaient pas de colonne vertébrale identitaire. Et qu’il fallait donc les empêcher de devenir aussi bons en anglais que, disons, au hasard, René Lévesque, Jacques Parizeau, Pierre Bourgault, Bernard Landry et l’immense majorité des dirigeants souverainistes, jeunes et vieux.

Il arrive que le critique se tire un argument dans le pied, comme le fait sur le site souverainiste Vigile,  Frédéric Lacroix :

Quel problème M. Lisée essaie-t-il de résoudre en forçant tous les étudiants à suivre 25% de leurs cours en anglais ? La connaissance « limitée » de l’anglais des jeunes Québécois francophones ? Le bilinguisme anglais-français des jeunes Québécois francophones atteint déjà des sommets inégalés dans l’OCDE.

Effectivement, la volonté des Québécois de connaître l’autre langue du continent est telle que, malgré les ratés du système d’éducation à cet égard, ils arrivent cahin-caha à l’apprendre. C’est donc que toute tentative de les en empêcher est non seulement politiquement fautive, mais vouée à l’échec.

C’ette peur viscérale de l’anglais, heureusement peu répandue chez les jeunes souverainistes, explique « l’angle mort » d’une frange des souverainistes dans leur combat pour étendre simplement la loi 101 aux Cégeps. Le fait est que cette mesure serait punitive pour les francophones, en leur interdisant l’option du Cégep anglophone pour compenser la faiblesse de l’enseignement de la langue seconde au secondaire. Cela aurait pour effet de mécontenter une part de l’électorat francophone autrement sympathique au PQ, même celle, majoritaire, qui ne compte pas utiliser ce droit.

Depuis plus d’un an, le PQ a réussi le tour de force de se placer du bon côté du débat sur la laïcité, sur les accommodements, sur le français au travail et dans les écoles passerelles, sur la citoyenneté. Chaque fois, le PQ y retrouve la majorité des francophones. Mais s’il devait succomber à la peur et punir les francophones désireux d’apprendre l’anglais, il s’auto-pelure-de-bananiserait, pour reprendre l’expression fétiche de Jacques Parizeau.

Un dernier mot sur le fait que, obnubilés par ces peurs, certains critiques — pas tous — refusent de voir le gain linguistique majeur que constituerait la francisation des institutions collégiales de notre minorité. Comme quoi la peur rend parfois aveugle.

Cégeps français : le pavé dans la mare

annonce_presse_mediapart_MD1-150x150Je ne vous apprends rien si je vous dis que j’aime lancer des pavés dans la mare. Ma théorie générale à ce sujet est la suivante: si on lance suffisamment de pavés, et aux bons endroits, on finira par pouvoir marcher dessus et traverser la mare, à sec. Cette intro pour dire que mon billet d’hier – Cégeps français: un peu d’ambition, que diable ! — a fait un certain nombre d’éclaboussures. Fervent du service après vente, j’assure donc le suivi.

Aujourd’hui: les arguments issus d’un point de vue canadien, émis par ma collègue blogueuse Chantal Hébert. Demain: les arguments de certains souverainistes (mais: une bande annonce en fin de ce billet).

D’abord, à toute seigneure tout honneur, ma collègue blogeuse Chantal Hébert – dont je suis un admirateur impénitent — avance deux arguments pour gâter ma sauce. D’abord un argument constitutionnel:

À sa face même, l’idée qu’on pourrait instaurer un régime linguistique à prédominance francophone dans l’ensemble du réseau collégial québécois et prétendre malgré tout satisfaire à l’article 23 en maintenant un droit de gestion anglophone dans les Cégeps qui dispensent actuellement leur enseignement exclusivement en anglais a autant de chances de tenir la route dans le cadre constitutionnel actuel que le fantasme de bon nombre d’intellectuels canadiens de voir Ottawa se doter d’un ministère pour prendre l’éducation “nationale” en main.

Je tremble toujours à l’idée de contester une affirmation de Chantal sur des questions fédérales, mais après vérification  avec des constitutionnalistes de mes amis, l’article 23 de la constitution est extrêmement clair: elle ne porte que sur l’éducation primaire et secondaire. Pas un mot sur l’enseignement post-secondaire. Jugez vous-mêmes:

23.  (2) Les citoyens canadiens dont un enfant a reçu ou reçoit son instruction, au niveau primaire ou secondaire, en français ou en anglais au Canada ont le droit de faire instruire tous leurs enfants, aux niveau primaire et secondaire, dans la langue de cette instruction.

Il faudrait vraiment que les juges de la Cour suprême triturent et travestissent ce libellé (que Trudeau avait calqué sur celui de la loi 101 pour y inclure les canadiens) et qu’ils fassent un détour pour interdire l’application de la réforme proposée. Or il m’est avis que la Cour a, très souvent, eu la sagesse politique de savoir ne pas aller trop loin dans son travail d’atténuation de la loi 101. Il est vrai cependant qu’elle semble avoir oublié cette sagesse dans son récent jugement, unanime et erroné, sur les écoles passerelles. Chantal, dans un second billet en une journée (je pense que je l’intéresse vraiment!), ajoute un argument politique pour expliquer en quoi la Cour serait si dure:

[…] dans le cadre de cette proposition, le Québec serait la seule province au Canada où une minorité de langue officielle n’aurait pas le droit d’être éduquée dans sa langue du début à la fin de son parcours pré-universitaire. […] L’asymétrie entre la situation des anglo-québécois et celles des francophones hors-Québec qui résulterait de la proposition de Jean-François Lisée serait difficilement tolérable sur le plan politique. Elle aurait toutes les chances d’être vue par les tribunaux comme un stratagème pour contourner les obligations du Québec à l’égard de sa minorité anglophone.

Une remarque. Les mots «pré-universitaire» dans cette citation sont bien choisis. Des écoles françaises primaires et secondaires sont en effet présentes dans toutes les provinces, mais les francophones de Terre-Neuve, de l’Ile du Prince Édouard (on est prêt à faire exception pour sa petite taille) et de Colombie-Britannique n’ont pas d’université francophone (un programme bilingue, embryonnaire, existe à SFU, à Vancouver).  Donc il n’y a pas réelle symétrie dans l’ensemble du parcours. Cependant, les provinces anglophones n’ont pas de Cégep, une invention québécoise. Il faudrait donc que la Cour assimile le Cégep à la fin de l’enseignement secondaire, contredisant ainsi toute l’histoire récente de l’éducation au Québec. Ou alors qu’elle invente le principe de l’éducation «pré-universitaire». Mais elle ne pourrait invalider la réforme que pour l’enseignement général, pas le technique. Dans tous les cas, elle devrait créer un précédent dans le seul but de bloquer la réforme. Je m’en remets à la lecture de Chantal pour la réception politique de la mesure au Canada anglais. Mais bonne chance à la Cour pour l’atterrissage politique d’un tel blocage au Québec. Je n’y avais franchement pas songé, ma lecture de l’article 23 étant nette. Mais si Chantal a raison, ce serait peut-être la crise que M Parizeau appelait de ses voeux.

Le fait que la cour interpréterait ainsi une constitution que nous n’avons pas signée, à travers les yeux de juges dont le processus de nomination nous échappe, n’arrangerait rien à l’affaire. Mais elle illustrerait les limites de cette égalité et symétrie factice introduite à notre corps défendant par Pierre Trudeau dans la loi fondamentale du pays.

La langue minoritaire du pays et du continent, le français, y est traitée à égalité avec la langue majoritaire du pays et du continent, l’anglais. Comme si l’une et l’autre présentait la même fragilité. Or n’importe quel Martien débarqué au Canada à n’importe quel moment du dernier demi siècle voit bien qu’une langue est fragilisée, l’autre en pleine expansion. Les statistiques récentes sur la décrue du français langue maternelle et langue d’usage à Montréal et dans la région métropolitaine appelle une action résolue et multiforme pour renverser la vapeur. Les Cégeps à prédominance du français en est une, majeure. Le déclin de l’anglais à Toronto et à Winnipeg n’est pour l’instant pas apparue sur l’écran radar de Statscan.  À ces endroits, le réseau minoritaire — francophone — n’exerce aucune attraction sur les allophones. (En fait, ces écoles n’arrivent à attirer qu’une fraction des francophones ayant le droit de s’y inscrire). Ensuite, à ces endroits, les francophones formés dans leurs propres écoles s’insèrent naturellement, immédiatement, dans la langue d’usage anglophone du reste de la société. Rien à voir avec les niveaux d’anglais langue de travail et de transferts linguistiques vers l’anglais enregistrés au Québec.

Un mot sur la plomberie.  Chantal, qui, je veux le préciser, me donne raison sur certains points, se demande si nous aurions «la capacité de fournir un enseignement de qualité en anglais dans toutes les matières au programme du niveau collégial», donc dans le quart des cours que les francophones suivraient pendant leur session intensive d’anglais en fin de Cégep. Où trouverait-on ces profs anglophones ? Dans les Cégeps anglophones où ils enseignent actuellement, et où leur charge d’enseignement se trouverait réduite des trois quarts, puisque leurs étudiants auraient aussi les trois quarts de leurs cours en français. Il s’agit d’un problème de réaffectation des effectifs sur la région montréalaise. Mais, par définition, et bien plus qu’au secondaire, les ressources sont disponibles.

Demain: les arguments de certains souverainistes. Avec cette bande annonce surprenante, tirée des pages 231-232 du dernier livre de Jacques Parizeau:

L’interdiction de l’accès aux cégeps [anglophones] aux enfants d’immigrants me paraît assez compliquée à appliquer à des étudiants majeurs. Quant à supprimer les cégeps anglophones… ça ne me paraît pas réaliste. Il doit y avoir moyen, cependant, de mieux préparer leurs étudiants à travailler en français.

Je ne sais pas ce que pense M. Parizeau de ma proposition. Il ajoute d’ailleurs ensuite que des changements majeurs en ce domaine ne peuvent se faire «tant que l’expression de la ferme volonté de faire du français la langue non seulement commune mais nécessaire ne s’est pas manifestée».

Les Cégeps de la prédominance du français, n’abolissant pas les Cégeps anglophones mais modifiant leur régime pédagogique, seraient, à mon humble avis, l’expression ferme d’une Assemblée nationale dont le parti majoritaire aurait été élu avec cette proposition dans sa plateforme. Donc l’expression ferme de l’électorat.

Le lancer du pavé. (Illustration de l’excellent site français d’info mediapart.fr)

Cégeps en français : un peu d’ambition, que diable !

dawson_college-150x135Le débat est relancé, avec une fougue nouvelle.  Il dominera le grand colloque qu’organise le PQ en fin de semaine prochaine. Une seule proposition viable est sur la table: prolonger au niveau collégial la loi 101. En clair: enlever aux allophones arrivés après la loi 101 (en 1977) et à tous les francophones  le droit d’envoyer leurs ados aux Cégeps anglophones. Les anglos et les allos pré-1977 continueraient de se collégialiser dans la langue de Shakespeare sans jamais avoir mis les pieds dans un établissement scolaire francophone.

Ce n’est pas anodin. Les cégeps sont l’endroit où se forment et transitent toutes nos élites de demain: futurs leaders, ingénieurs, médecins, professionnels, techniciens et tutti quanti. A l’heure actuelle, presque 100% des cégépiens anglophones, 50% des allophones et 4% des francophones sont formés dans les institutions de la minorité. Voilà le problème que l’extension de la loi 101 ne réglerait nullement. Il y a une autre option.

1. Fusionnons les cégeps en un seul réseau de la prédominance du français. Partout où c’est possible, et totalement dans la région montréalaise, faisons en sorte que tous les cégépiens reçoivent les trois-quarts de leurs formation en français et le quart, en anglais.

Ainsi, on donnerait un coup de barre structurel majeur, osons dire historique, un bain francophone réel pour la totalité de nos élites de demain et on répondrait simultanément à la demande massive des parents francophones et allophones de voir leurs enfants bien connaître leur langue seconde, l’anglais.

2. En détails: tous les étudiants, de toutes origines, auraient accès à tout le réseau. À la filière générale, menant à l’université, les francophones  suivraient leurs cours en français pendant les trois premières sessions (avec leurs cours d’anglais hebdomadaire, déjà obligatoire), puis auraient un enseignement intensif en anglais dans la dernière session, y compris sur leurs sujets d’étude. Même topo pour les techniques, mais réparti sur trois ans.

Les anglophones et allophones anglicisés auraient également les trois-quart de leur enseignement en français, mais on pourrait moduler pour que leur quart en anglais se donne pendant leur première année de cégep, étant entendu qu’ils continuent de prendre leur cours de français hebdomadaire, obligatoire, pendant tout le parcours.

Résultat: des cohortes ayant vécu une expérience francophone, avec des profs et des collègues francophones, un accès aux réseaux de travail francophones. En prime, une acquisition opérationnelle de la seconde langue pour tous.

3. La marche linguistique serait-elle trop haute pour les étudiants? Elle suppose en effet qu’on devienne sérieux pour l’apprentissage de la langue seconde au secondaire, en introduisant ce qui fait consensus chez les pédagogues: des sessions intensives de langue seconde en fin de secondaire III et V dans les deux réseaux, anglais et français.

4. Quel impact en termes de nombre ? Voyons simplement le cas du plus gros cégep au Québec. Vous pouvez le nommer ? C’est Dawson, anglophone à 100%, dont les inscriptions sont en hausse de 12% par an, le triple de la moyenne, comme le signale Pierre Dubuc, dans L’aut’Journal. À Dawson, 59% des étudiants sont anglos, 25% allos et 16% francos. Avec la réforme proposée ici, tous auront leur enseignement principalement en français. Voyons maintenant les chiffres globaux: une fois en place, la simple extension de la loi 101 au collégial n’intégrerait au système francophone que 3 à 4000 cégépiens. Le cégep de la prédominance du français en intégrerait dix fois plus: environ 30 000.

4. N’est-ce pas bilingualiser les cégeps ? Non. L’institution est et reste francophone. Elle répond simplement, en augmentant la dose, au besoin d’enseignement de la langue seconde. L’anglais et le français sont des matières obligatoires. On prend les moyens de les enseigner correctement aux cohortes d’études supérieures. On vise une connaissance fonctionnelle de la langue seconde, pas un bilinguisme parfait. Et cela se fait dans un réseau qui affirme clairement la prédominance du français pour tous, dans une réforme qui est un gain linguistique net pour le français.

5. Comment réagiraient les francophones ? On le sait déjà, grâce à un sondage Léger Marketing publié après la sortie de mon livre Nous, qui abordait la question. 76% des francophones sont favorables à la proposition.

6. La communauté anglophone ne serait-t-elle pas en furie ? The Gazette et Alliance Québec, oui, c’est dans leur code génétique. Mais 61% des non-francophones y sont favorables, selon Léger Marketing, ce qui est considérable. Les parents anglophones sont aussi intéressés que leurs voisins francophones à voir leurs enfants bien maîtriser leur langue seconde.

7. La constitution le permettrait-elle ? Au point de vue constitutionnel, rien n’interdit cette réforme. Rien n’empêche non plus qu’au point de vue institutionnel, les établissements collégiaux anglophones soient toujours gérés par la communauté anglo.  Cependant, comme le soulignait Christian Rioux dans Le Devoir, l’idée qu’une minorité linguistique puisse faire tout son parcours dans la langue minoritaire est simplement sans équivalent en Europe (et, pourrais-t-on ajouter, aux États-Unis).

8. N’y aurait-t-il pas de grands problèmes de mise en oeuvre ? Il y en aurait 10 000, comme pour toute grande réforme. Qu’on fasse un projet pilote, qu’on échelonne l’implantation sur 10 ans.

9. Quel réel impact linguistique ? Le mathématicien de la langue Charles Castonguay écrit très justement , non au sujet de cette proposition mais en général,  que:

Pour un allophone, étudier en français prépare à travailler en français. Et travailler en français dispose à adopter le français plutôt que l’anglais comme nouvelle langue d’usage à la maison. Et à élever ses enfants éventuels dans la même langue, contribution insigne à l’avenir du français au Québec.

J’ajoute que cette réforme permettrait la création de réseaux réels entre Québécois de toutes origines, réseaux forgés sur les bancs d’école, à une période essentielle de la jeune vie adulte. Elle induirait également une saine exogamie. Elle dirigerait davantage d’allophones, ensuite, vers les universités francophones. Il s’agirait d’un pas important, à la fois pour la prédominance du français et pour le nationalisme civique, sans compter une augmentation de la rétention des jeunes non-francophones québécois, mieux préparés à réussir, en français, au Québec.

La proposition d’étendre la loi 101 aux cégeps est compréhensive. Mais elle me semble frileuse et défensive. Pour relancer le français au Québec maintenant, il faut être audacieux et offensifs.