Le rapport Bouchard-Taylor ne passerait pas le test de Gérard Bouchard


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Gérard Bouchard était à son meilleur, mercredi, à la commission parlementaire sur la laïcité. Il a fait sa présentation sans notes, avec précision et humour.

Puis il a établi le test auquel le projet de loi échoue. Celui du « motif supérieur ».

Il est normal de restreindre un droit s’il y a un motif supérieur, explique-t-il. Il donne l’exemple des sikhs qui, travaillant au Port de Montréal, sont obligés d’enlever leur turban pour mettre le casque de (motif supérieur) sécurité. Ou de la loi 101 qui interdit à la majorité des parents d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Le motif supérieur est l’avenir du français au Québec.

Mais quel est le motif pour empêcher les enseignants d’afficher leurs convictions ? Endoctrinement des élèves ? Traumatisme causé chez certains élèves ? Obstacles posés à l’exercice pédagogique ? Impact négatif sur le climat de travail ?

« Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, a lancé M. Bouchard, personnellement je vous le dit tout de suite je serais tenté d’approuver votre projet de loi. »

Mais voilà, il n’y a aucune preuve. « Cette disposition, dit-il, n’est appuyé sur aucune donnée rigoureuse, aucune étude, donc ça me pose problème. »

Le problème avec cet argument

Il y a un gros problème avec cet argument: il discrédite le rapport Bouchard-Taylor lui-même.

Quelle preuve, donnée ou étude avaient-ils en mains pour interdire les signes religieux chez les juges et policiers ? Aucune. Rien. Zilch. Comment justifient-ils alors de restreindre le droit au port de signes chez ces personnes ? Quelle « motif supérieur » invoquent-ils ?

Ils ne se fondent que sur deux choses.

Des arguments de principe. Et (cramponnez-vous) des sondages !

Voici la totalité de l’argument avancé sur les juges et les policiers:

« Le cas des juges est probablement celui qui est le plus complexe et le plus difficile à trancher. Les parties en cause dans un procès, en particulier l’intimé qui est susceptible d’être sanctionné, doivent impérativement pouvoir présumer de l’impartialité du juge. Est-ce qu’un intimé musulman pourrait présumer de l’impartialité d’un juge juif portant une kippa ou d’un juge hindou affichant un tilak ?

Le droit à un procès équitable fait partie des droits juridiques fondamentaux reconnus aux citoyens. Or on peut arguer qu’il n’est pas nécessaire d’interdire les signes pour rendre ce droit effectif. Un juge doit en effet d’abord évaluer s’il est apte à entendre une cause. S’il a des doutes quant à sa capacité de présider un procès de façon impartiale, il a le devoir de se récuser.

De même, le cas des policiers, qui exercent eux aussi un pouvoir de sanction, est également difficile à trancher. D’une part, on peut prétendre que l’interdiction des signes religieux est, dans certains contextes, une nécessité fonctionnelle à l’accomplissement des tâches du policier. En contrepartie, il faudrait aussi prendre en considération l’hypothèse selon laquelle une force policière risque de gagner plus facilement la confiance d’une population diversifiée si elle-même est diversifiée et inclusive. »

Voilà, vous venez de lire la totalité du raisonnement. Pas un seul cas concret n’est évoqué, pas une seule recherche mentionnée. Rien. Que des arguments. Il y a du pour et il y a du contre. Il faut donc trancher. Voici comment le fait le rapport:

« Quelle position convient-il donc d’adopter face à ces considérations contradictoires ? Nous croyons qu’une majorité de Québécois admettent qu’une interdiction uniforme s’appliquant à tous les employés de l’État, quelle que soit la nature de leur poste, est abusive, mais tiennent à ce que ceux et celles qui occupent des postes qui incarnent au plus haut point la nécessaire neutralité de l’État, comme les juges ou le président de l’Assemblée nationale par exemple, s’imposent une forme de devoir de réserve quant à l’expression de leurs convictions religieuses. »

Vous n’avez pas la berlue. Les commissaires utilisent les sondages pour les aider à trancher. Mais où ont-ils vu qu’une majorité de Québécois sont favorables à l’interdiction pour les juges et gardiens de prison mais pas pour les enseignants où les autres employés de l’État ? Malheureusement, le rapport, qui cite abondamment plusieurs sondages, ne le dit pas. C’est dommage. Donc, même lorsqu’il s’appuyait sur l’opinion des Québécois, le Gérard Bouchard de 2008 ne fournissait aucune donnée. Qu’en dirait le Gérard Bouchard de 2019 ?

Mais la suite du rapport est aussi intéressante:

La séparation entre l’Église et l’État doit s’incarner, selon plusieurs, dans certains symboles, en l’occurrence dans l’apparence des agents qui occupent des postes qui représentent de façon tangible les différents pouvoirs de l’État. Cette attente nous apparaît raisonnable.

 

Voyez, ils disent répondre à « une attente », donc à une volonté populaire. Pas à des études ou des cas précis. Ils continuent:

En soupesant toutes ces considérations, nous croyons que l’imposition d’un devoir de réserve à cette gamme limitée de postes représente le meilleur équilibre pour la société québécoise d’aujourd’hui.

Ils admettent, là, répondre à la conjoncture comme elle se présente au moment de la publication du rapport, il y a 11 ans, en 2008. Oui mais, si l’attente change ? Les auteurs abordent cette question:

Telle est notre conclusion. Nous admettons que l’on peut y arriver en suivant différents types d’argumentation. Par exemple, on peut considérer que cette proposition est la plus appropriée dans le contexte actuel de la société québécoise, étant bien entendu que ce contexte peut changer avec le temps. Ou alors, on peut également soutenir que la proposition revêt un caractère plus permanent, qui déborde le contexte actuel dans la mesure où elle incarne le principe de la séparation de l’État et des Églises. »

Bref, leur recommandation, fondée sur des arguments, et non sur des données, et sur une attente qui peut changer dans le temps, peut être conjoncturelle ou permanente. Ils n’en sont pas certains.

Ce qui est certain, c’est que cette recommandation échoue lamentablement au test posé par Gérard Bouchard cette semaine à la commission.

Le test de la commission

Mais si on utilise, plutôt que ce test, la logique que les commissaires ont employé pour arriver à leur recommandation, on est en terrain plus sûr.

D’abord, peut-on poser un jugement raisonnable allant dans le sens d’une interdiction plus large des signes religieux ? Il y a de bons arguments pour et de bons arguments contre, mais on peut penser ainsi.

Ensuite, quelle est l’attente de la majorité des Québécois ? Elle est claire et constante depuis au moins 2013: la majorité des Québécois favorisent l’interdiction des signes religieux pour tous les employés de l’État sans exception.

Et sur les enseignants, leur opinion est encore plus claire, selon, entre plusieurs autres, un Crop de novembre dernier:

Qu’en conclure ?

D’abord que le rapport Bouchard-Taylor n’a pas fondé ses recommandations sur des études mais sur des arguments et des attentes. Avec raison.

L’intensité avec laquelle une société décide d’avoir moins ou davantage de laïcité n’est pas une donnée scientifique mais un jugement porté par des principes et des attentes.

Ces principes et ces attentes suffisent à justifier la justesse de la proposition minimaliste du rapport de 2008 comme elles justifient les propositions du projet de loi actuellement sous étude et les propositions d’amendement du Parti Québécois.

Face aux deux commissaires, nous sommes en présence, finalement, de deux personnes qui ont changé d’avis, comme c’est leur droit. Charles Taylor a changé d’avis sur le principe même de l’interdiction. Gérard Bouchard a changé d’avis sur la méthode à employer pour décider de l’ampleur de l’interdiction.

Cela n’enlève rien à la qualité de ces personnes. Mais cela nous enseigne qu’ils n’ont pas la science infuse, que leurs opinions ne sont pas plus fondées que d’autres opinions bien argumentées. Ils ne sont plus sur le piédestal que le gouvernement Charest leur avait érigé en 2008. Ils sont, avec nous, sur le plancher de l’argumentation. Ils y sont les bienvenus.

 


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Texte: Pourquoi j’ai honte de Charles Taylor !

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Je salue les intellectuels qui s’engagent dans le débat public. Ils ont la tâche de nous tirer vers le haut. D’éviter les clichés ou les fausses perceptions en nous présentant plutôt des faits vérifiés et vérifiables. Puisqu’ils sont payés pour chercher et penser, ils ont une grande capacité à dissiper des malentendus, citer des précédents, faire des liens qui nous échappent, nous, gens ordinaires et médiocrement informés.

J’ai donc pris l’habitude d’écouter les arguments avancés par les intellectuels qui sont d’accord avec mes propres positions, mais également et peut-être davantage avec ceux qui sont en désaccord.

J’ai donc été très attentif aux arguments avancés par une des sommités mondiales de la philosophie moderne et du rapport au religieux, Charles Taylor. Il est contre le projet de loi sur la laïcité qui interdirait le port de signes religieux par les personnes en autorité et les enseignants. C’est son droit. Il a d’ailleurs changé d’avis sur la question, (le rapport Bouchard-Taylor le proposait pour les policiers, juges et gardiens de prison). C’est également son droit.

Il était interrogé l’autre jour par Patrice Roy au téléjournal de Radio-Canada. (J’ai mis l’entrevue en fin de texte.)

L’animateur lui a demandé s’il croyait que ceux qui appuient le projet de loi ont une position légitime.

Il a répondu non. Car ce grand intellectuel ne se contente pas de s’opposer à la mesure, il met en cause la légitimité des gens qui ne sont pas d’accord avec lui. C’est fort.

L’argument de la peur de l’autre

Mais pourquoi donc, lui a demandé le journaliste.

« Je considère que ce n’est pas légitime, a expliqué Taylor, parce c’est fondé sur rien, sur des erreurs et non sur des faits. C’est fondé sur l’idée que si on laisse ces gens-là porter certains signes, ils sont un danger pour nous. »

Là, j’avoue que celle-là, je ne l’avais pas vu venir.  Le professeur Taylor ne semble pas savoir qu’on peut être pour la laïcité non par peur mais par principe, car on croit que les employés de l’État doivent se montrer neutres, ne pas afficher leurs convictions politiques, sociales ou religieuses, par respect pour chaque citoyen.

Le grand universitaire connaît bien la méthode scientifique. Lorsqu’on pose une hypothèse, il faut la valider, en la testant dans des contextes différents. C’est en multipliant ces validations qu’on arrive à une vérité scientifique. Ça vaut pour les mathématiques comme pour les sciences sociales.

Le Dr Taylor a fait une vérification de sa théorie de la peur. Il détient, dit-il, la preuve que sa théorie est valide. Je le cite encore :

« La preuve en est, dit-il,  que dès que les Québécois de souche rencontrent dans un certain contexte ces communautés -là,  les préjugés tombent. » Il ajoute : « dès que les Québécois connaissent ces gens-là, les problèmes disparaissent. »

Alors c’est clair. Les pro-laics n’ont tout simplement jamais cotoyé de personnes religieuses portant des signes.

La méthode scientifique

La méthode scientifique suppose qu’on teste son hypothèse dans plusieurs contextes. Alors, si vous croisez M. Taylor, demandez-lui  comment expliquer qu’on rencontre au Québec un bon nombre de citoyens issus d’Afrique du nord, et même certains musulmans, et même plusieurs femmes musulmanes, qui appuient l’interdiction de porter des signes religieux. On ne peut quand même pas penser qu’ils n’ont jamais rencontré de femmes voilées, non ?

Sa théorie, si elle est valide, devrait s’appliquer ailleurs dans le monde. Pourquoi l’Algérie interdit-elle à ses policières de porter le voile ? Est-ce parce que les autorités algériennes ne sont pas en contact avec la communauté musulmane ? J’en doute, M. Taylor. J’en doute énormément.

Et pourquoi une douzaine de pays Africains interdisent-ils le port, en public, du voile intégral. Est-ce parce qu’ils côtoient trop de Québécois de souche ? Expliquez nous aussi, cher professeur,  pourquoi les deux tiers des musulmans vivant en France sont favorables à l’interdiction du port de signes religieux pour tous les employés de l’État ? Sont-ils tous membres de La Meute ?

Non, je suis au regret d’affirmer que le doute s’installe sur l’utilisation de la méthode scientifique par le professeur Taylor.

Heureusement, il a deux autres arguments.

L’argument de la singularité

D’abord, celui de l’isolement. Si cette loi est appliquée, dit-il, le Québec sera la seule juridiction en Amérique du nord à agir ainsi. Il a parfaitement raison. Ça peut se vérifier facilement. « Même l’Amérique de Trump n’agit pas ainsi » ajoute-t-il. C’est vrai.

Mais doit-on en conclure que si nous sommes les seuls sur le continent à faire quelque chose, nous sommes condamnables ? L’Amérique de Trump et le reste du Canada n’ont pas de loi 101. Ni d’assurance-automobile. Ni l’équité salariale dans le secteur privé. Ni des congés parentaux de deux ans. Ni des garderies à bas coût. C’est tout dire, ils n’ont même pas de Céline Dion. Ils sont obligés d’emprunter la nôtre !

J’ai bien peur de devoir conclure que ce deuxième argument de M. Taylor ne mérite pas non plus la note de passage.

Le troisième est le plus intéressant. C’est celui de la solidarité.

Pour M. Taylor, la solidarité réclame que les Québécois pro-laicité soient solidaires des individus qui tiennent à porter leurs signes religieux lorsqu’ils travaillent pour l’État. Il applaudit d’ailleurs ceux qui se mobilisent pour prendre leur défense.

L’argument de la solidarité

Mais pour le plus grand malheur du professeur Taylor, 70% des québécois ne sont pas solidaires, car ils appuient l’interdiction des signes, même chez les enseignants. C’est ce qui rend le professeur honteux. « Quand j’ai dit que j’avais honte, a-t-il expliqué, c’est qu’on présente les Québécois comme un peuple qui n’a pas le sens de la solidarité. »

Attardons-nous, comme le font les intellectuels, au sens des mots. Le beau mot Solidarité est généralement défini comme, je cite, « un lien social d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes ». Notez l’usage du mot « réciproque ». On dit parfois « mutuelle ». La solidarité n’est pas une rue à sens unique. Sinon, ce serait un non sens.

On peut donc complètement retourner l’argument du professeur. Pourquoi les minorités religieuses opposées au projet de loi sur la laicité ne font-elle pas preuve de solidarité envers la majorité des québécois qui appuie le projet ? Car ce qui me frappe, dans les propos de Charles Taylor comme de beaucoup de détracteurs du projet de loi, c’est l’absence, non seulement de solidarité, mais de sensibilité envers une nation qui, depuis 60 ans, est engagée dans un processus de laicisation. Comme si les luttes des hommes, et surtout des femmes, pour faire reculer le pouvoir religieux dans leurs vies depuis des décennies n’était pas digne de respect. Même pas digne de mention.

Je serais plus indulgent envers des personnes qui ne connaissent pas l’histoire du Québec ou qui ne côtoient pas la communauté majoritaire. Mais faut-il en avoir aussi envers un grand intellectuel que les Québécois ont rémunéré, il y a 11 ans, pour faire le tour du Québec et les écouter ?

Parce que j’ai écrit quelques livres, des gens disent parfois de moi que je suis un intellectuel. Je n’en suis pas complètement certain mais, pour les fins de la discussion, admettons.

J’ai honte

En tant que membre, donc, de la communauté intellectuelle québécoise, et après avoir appliqué la méthode scientifique aux arguments avancés par Charles Taylor dans le débat sur la laicité, je ne peux qu’arriver à une conclusion.

J’ai honte, M. Taylor, j’ai honte de la piètre qualité de vos arguments. J’ai honte du fait que vous, un intellectuel québécois, soyez incapable de comprendre, sans les approuver, mais de simplement comprendre les arguments avancés par tous ceux qui souhaitent davantage de laicité. J’ai honte de votre incapacité à comparer correctement la situation du Québec avec celle du reste du monde.  J’ai honte de votre insensibilité et de votre absence de solidarité. J’ai surtout honte qu’un grand esprit comme vous soit incapable de reconnaitre la légitimité des autres positions.

Votre position, M. Taylor, est légitime. Mais de tous ceux qui défendent le droit de porter des signes religieux au service de l’État, vos arguments sont parmi les plus faibles, pour ne pas dire médiocres. J’ose croire qu’un étudiant vous présentant un tel argumentaire obtiendrait une note E. Pour un intellectuel comme vous, vraiment, j’ai honte.

On peut voir l’entrevue ici:


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Débat Marois/Taylor à TLMP: On veut l’intégrale !

paulinemaroistlmep-400x300Vous avez vu, dimanche soir à Tout le monde en parler, quelques minutes d’échanges entre Charles Taylor (co auteur du rapport Bouchard-Taylor) et Pauline Marois ? C’était savoureux.

Mes sources m’indiquent que l’échange était nettement plus long que ce qui est resté au montage. Probablement le double.

Bougre ! On veut l’intégrale ! Pour une fois qu’on peut voir un vrai débat sur les accommodements raisonnables entre l’auteur du rapport qui dit que tout va bien et la chef du Parti qui dit qu’il faut changer les choses ! Il ne faut pas nous en priver. Allez, Tou.TV existe. Mettez-y le directors’ cut, ou plutôt le director’s uncut.

Les yeux au beurre noir de Taylor/Bouchard/Charest

bouchard

Ils n’y sont pas allés avec le dos de la main morte, les Québécois, dans le sondage de ce matin de La Presse. (Accommodements: les Québécois disent Non!). 68% croient que le Québec accorde trop d’accommodements, 81% sont contre le fait qu’on puisse, pour des motifs religieux, refuser de se faire servir par une femme fonctionnaire et 90% refusent la ségrégation dans les piscine des écoles.

Ils résument leur sentiment avec un coup direct entre les deux oreilles des commissaires et du premier ministre qui les a nommés: 72% croient que le rapport Bouchard-Taylor n’a rien clarifié. Anecdote: Gérard Bouchard avait choisi le moment de ma comparution devant sa commission, en décembre 2007,  pour tirer pour la première fois publiquement son sentiment. « Peut-être avons-nous eu tort d’ameuter tout le Québec » a-t-il dit, ajoutant que, tout bien considéré, ‘il n’y avait pas de problème réel sur les accommodements, seulement de fausses perceptions qu’il fallait dissiper.  Alors que 70% des Québécois, dont une proportion équivalente de non-francophones, affirmaient le contraire aux sondeurs, cela m’a semblé, disons, un peu osé.

J’ai compris que ce n’était pas un lapsus lorsqu’un membre du groupe d’expert de la Commission m’a ensuite révélé qu’il y eut un moment où Bouchard et Taylor trouvaient que les choses allaient si bien qu’ils n’avaient aucune recommandation à faire.  L’hypothèse fut envisagée, puis écartée, par peur du ridicule.  Résultat:  la Commission a conclu que le Québec avait besoin d’une grande séance de pédagogie sur « l’interculturalisme ». Jean Charest a eu assez d’intelligence pour ne pas s’embarquer dans cette galère qui signifiait une campagne pour dire aux Québécois qu’ils n’étaient pas assez gentils avec le principe des accommodements. Adoptant une posture à-la-Bourassa (l’attentisme), Charest s’est tourné vers le crucifix de l’Assemblée Nationale pour prier le petit Jésus de faire en sorte que le dossier disparaisse de lui-même.

Je sais qu’il est inconvenant, dans un débat, de dire: je vous l’avais bien dit. Je vais donc être inconvenant. Dans mon texte Les malades imaginaires, publié au lendemain de la publication du rapport, j’y allais de cette prédiction:

L’intelligence des commissaires est indiscutable. C’est pourquoi de simples mortels se sont massés devant eux, forçant des prolongations, exprimant de mille manières un appel : imaginez pour nous des façons de réaffirmer les repères dans lesquels nous pourrions nous reconnaître et accueillir les autres. C’est non. MM. Bouchard et Taylor n’ont pas essayé. Ils n’ont pas voulu. […] La déception est à la hauteur des attentes [des Québécois]. L’absence de remède ne fera rien contre la résurgence du malaise, dès le prochain accommodement controversé venu – et il viendra.

Nous y sommes. Non seulement au point de départ, mais à un point où les Québécois se sentent floués par la Commission qui devait les comprendre et les accompagner dans une vraie résolution du problème. Bref, c’est pire.

Photo : Jacques Boissinot / PC

Les malades imaginaires

(Voici l’article que j’avais publié dans La Presse au lendemain de la publication du très décevant rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, en 2008.)

Pour les commissaires Bouchard et Taylor, il n’y a pas de doute. Le patient – qu’ils désignent comme les « Québécois d’ascendance canadienne-française » ou plus inclusivement « le noyau francophone » — se croit malade. Ils savent pourquoi il se croit malade. Leur malaise, expliquent-ils, vient de leur situation minoritaire en Amérique du nord, d’une histoire difficile, d’un chambardement de leurs repères depuis la Révolution tranquille. Leur trouble fut alimenté ces trois dernières années par une peur irraisonnée de l’autre, fondée sur des faits exagérés devenues fausses perceptions. Jouant de malchance, le mal fut avivé par des faits nouveaux sur le recul de la proportion de francophones à Montréal dont il serait, je cite, « prématuré » de s’inquiéter. Voici un cas où le principe de précaution ne s’applique pas. Attendons l’irrémédiable.

MM. Bouchard et Taylor savent donc pourquoi une majorité de francophones (à plus de 70% et parfois une majorité de non-francophones) ont exprimé, dans les sondages et devant eux, une vive inquiétude quant au principe même de certains accommodements et un sentiment de perte de contrôle identitaire.

Que les citoyens inquiets se rassurent donc. Ils ont été entendus. C’est simplement, jugent les commissaires, qu’ils ont tort d’être inquiets. MM Bouchard et Taylor expliquent (déplorent ?) qu’il y aura toujours cette « tension » provenant des canadiens-français. C’est comme ça. On n’y peut rien. Ils sont (je dirais Nous sommes) génétiquement hypocondriaques.

L’intelligence supérieure et la capacité conceptuelle des deux commissaires sont indiscutables. C’est sans doute pourquoi de simples mortels ont rempli les salles et forcé des prolongations dans les régions et à Montréal, exprimant de mille manières un appel : imaginez pour nous des façons de réaffirmer les repères collectifs dans lesquels nous pourrions nous reconnaître et accueillir les autres.

C’est non. MM. Bouchard et Taylor n’ont pas essayé. Ils n’ont pas voulu. Ce n’est pas leur tasse de thé. Chers lecteurs, je vous propose un test simple. Voyez la définition suivante : L’identité québécoise se définit par les valeurs, le cheminement et les repères historiques de la majorité canadienne-française et plus largement francophone, auxquelles s’ajoutent et se combinent les apports anglophones, autochtones et celles de toute la diversité qui vit en son sein. Si vous êtes grosso modo d’accord avec cette phrase – et j’ai la conviction que l’immense majorité des Québécois de toutes origines le sont – vous êtes en désaccord avec MM Bouchard et Taylor.

Le libre-marché identitaire

Dans leur rapport, ils dénoncent explicitement toute volonté de mettre le noyau francophone en quelque position centrale. Hiérarchie, prédominance, prééminence, centre de convergence, tout cela est honni, dénoncé comme « une forme d’assimilation douce à la culture canadienne-française ». Au contraire, dans leur modèle identitaire, écrivent-ils, ceux qui convergent sont « à parité entre eux ». Mis à part le français langue commune, rien de formel de doit donner un supplément d’énergie à la majorité francophone. Canadiens-français, sikhs et juifs hassidiques sont des acteurs égaux du libre-marché identitaire auquel on nous convie. Le noyau francophone détient l’avantage du nombre, cela devra – et aurait du – lui suffire.

Attention : la lecture de la citation suivante du rapport peut nécessiter l’ingestion préalable de caféine. « La promotion de valeurs communes ne doit en aucun cas porter atteinte à la nécessaire diversité des individus et des groupes. Ce qu’il faut avoir à l’esprit, ce sont quelques valeurs historisées qui recoupent les expériences singulières des principaux acteurs collectifs ou groupes ethniques. » N’ayez crainte, je traduis. En clair, s’il fallait qu’on veuille inscrire dans un texte les valeurs qui nous ressemblent, il faudrait en exclure celles qui ne sont pas partagées par les autres groupes. Pas étonnant que les commissaires nous mettent en garde contre toute volonté de coucher des valeurs communes québécoises sur papier, car le plus petit dénominateur commun est leur règle. Les chartes, le droit froid, leur suffisent donc amplement.

La chasse aux crucifix

Ce simple décodage montre à quel point le rapport énonce l’exact contraire de ce que la plupart des Québécois attendaient d’eux : une façon ouverte, moderne, conciliante d’affirmer la spécificité québécoise et d’en établir des repères. Même Jean Charest l’a compris, lui qui a immédiatement dégainé sa déclaration ministérielle pour proposer au moins des demi-mesures dont le rapport ne fait aucune mention et les enrober dans un discours identitaire québécois introuvable dans le texte de ses commissaires.

Ce n’est donc pas par surdité mais par volonté d’aller à contre-courant de la majorité québécoise que MM. Bouchard et Taylor ont jugé le moment superbement choisi de faire la chasse aux crucifix. Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas loin, sur le principe, de penser comme eux. Cette croix est dans un lieu de pouvoir — celle du Mont Royal est un énorme bibelot, il y a une différence. Le déplacement du crucifix de l’Assemblée nationale dans le musée du Parlement me semble envisageable le jour où les Québécois auraient (auront ?) des assises identitaires telles que ce symbole perde de sa valeur. Mais jamais je n’aurais songé que les commissaires soient à ce point déconnectés du sentiment populaire qu’ils puissent dire simultanément aux Québécois 1) qu’il n’est pas question qu’on les réconforte en leur offrant les repères qu’ils demandent ; 2) qu’ils peuvent se passer des quelques symboles qu’ils détiennent encore.

Le Nous dénaturé

Pas étonnant que les commissaires soient allergiques au Nous, qu’ils dénaturent brièvement dans le rapport. Selon eux, on peut nommer le « noyau francophone » en le regardant de l’extérieur, mais les membres du noyau ne devraient pas se nommer en disant Nous et en dialoguant avec les autres Nous – qui eux se nomment sans inhibition. La démarche du Nous est donc contraire à celle proposée par les commissaires. Elle propose d’affirmer les valeurs communes des Québécois en prenant soin de faire en sorte que la majorité s’y reconnaisse (prédominance du français, patrimoine historique et culturel québécois, égalité des sexes, laïcité des institutions) et que la diversité et les futurs immigrants puissent y adhérer. Elle part du principe que toute politique inclusive est vouée à l’échec si elle dévalorise – comme le fait le rapport – les contributions et responsabilités centrales de la majorité, pire encore si elle la culpabilise, ce qui est clairement le cas, quoiqu’en dise M. Bouchard, qui reproche à ses concitoyens leur « braquage identitaire » et leur récent flirt avec le « dérapage ».

Plutôt qu’une « vigoureuse campagne sur l’interculturalisme », prioritaire selon le rapport, l’approche du Nous propose d’inscrire ces repères dans des textes fondateurs – une constitution, la charte québécoise des droits – pour baliser les décisions à venir des législateurs et des juges. Elle veut incarner ces repères dans une institution qui les rendent concrètes – une citoyenneté interne, exactement aussi inclusive et exigeante que les citoyennetés de toutes les nations démocratiques détenant pourtant, elles, des socles identitaires plus forts que le nôtre1.

Le rapport fait état d’un grand nombre de sondages mais reste étrangement silencieux sur celui révélant que les Québécois appuient massivement cette approche (63% pour la constitution, 72% pour la citoyenneté, dont 54% de non francophones). Voici pourtant le genre de gestes forts, refondateurs, structurants, qui peuvent donner aux Québécois le supplément d’identité qu’ils attendaient des commissaires. La déception est à la hauteur de leurs attentes. L’absence de remède ne fera rien contre la résurgence du malaise, dès le prochain accommodement controversé venu – et il viendra, le rapport signalant clairement que la voie est libre. En choisissant de tourner le dos à la volonté québécoise majoritaire, les commissaires la renvoie, avec son malaise, vers le seul recours possible : le champ électoral. La où même les malades imaginaires ont droit de vote.

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M. Lisée était conseiller de Pauline Marois lorsqu’elle a présenté son projet de loi sur l’identité. Il est l’auteur de « Nous », publié chez Boréal.

(Version intégrale d’une opinion d’abord publiée dans La Presse, du 27 mai 2008)