Salaires des cadres de l’État: La culture du trop

À l’heure où on apprend que le futur « Top Gun » de l’Agence Santé Québec aura un salaire de base — de base ! — de plus d’un demi-million, je me permets de reposer ma question habituelle: Ce serait combien, trop ?

Quand j’étais député de l’opposition, c’était une de mes questions favorites. Au premier ministre qui défendait la scandaleuse augmentation de rémunération des dirigeants qui avaient lancé Bombardier dans le mur. Au ministre des Finances qui justifiait les millions en primes accordées au président de la Caisse de dépôt. À celui de l’Énergie qui applaudissait le doublement de la rémunération du président d’Hydro. Ils étaient toujours d’accord avec ces hausses. Ils avançaient même qu’ailleurs, en Ontario, à New York, pour des postes équivalents, c’était davantage encore. Ah oui ? Alors, dites-moi, ce serait combien, pour vous, trop ?

Je n’ai jamais eu de réponse. Car dans la spirale ascendante des salaires gonflés à l’hélium, comme ils disent à Wall Street, « sky is the limit ! ». Ou comme le disait Alphonse Allais, « une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites ! ». Alors pourquoi ne fait-on que doubler, à 1,1 million, le salaire du président d’Investissement Québec ? Ne sommes-nous pas à risque de nous le faire piquer par la société de gestion d’actifs BlackRock, dont le président a fait 25 millions $ US l’an dernier ? Ou plus proche de nous par la Banque Nationale, dont le président a empoché 8,3 millions ? Et puis, si on double son salaire, cela signifie-t-il que, jusqu’ici, il ne donnait que son 50 % au travail ? Si on le quadruplait, n’obtiendrait-on pas un rendement de 200 % ? Pourquoi s’en priver, puisqu’on n’est pas à un million près ?

Il y a quand même des détails qui clochent. Pour retenir à la tête de la Caisse un homme de la compétence de Michael Sabia, on a craché jusqu’à 4 millions par an. Mais il a ensuite accepté un salaire 10 fois inférieur pour devenir pendant plusieurs années sous-ministre des Finances à Ottawa. Est-il trop tard pour demander un remboursement ? Puis, on l’a attiré à la tête d’Hydro Québec, mais en remultipliant son salaire. Pourquoi ?

Débattant récemment de ces questions avec un collègue conservateur, je l’ai entendu me demander « sur quelle planète » je vivais, moi qui mettais en cause la pertinence même de ces rémunérations. La meilleure question aurait été « dans quelle décennie » ? Car l’explosion des rémunérations des dirigeants d’entreprises, privées et publiques, est essentiellement une question de date, et non d’économie.

Jusqu’aux années 1980, les p.-d.g. du privé ne touchaient que 20 à 30 fois la rémunération du salarié moyen de leurs entreprises. L’ère Reagan-Thatcher a fait doubler cet écart pendant les années 1980, puis quintupler pendant les années 1990. On est désormais à 200 à 300 fois la rémunération du salarié moyen. Vous voyez, ce n’est jamais trop. Et cela n’a évidemment rien à voir avec l’économie, le talent, la croissance.

Une fois qu’on a retiré toutes les variables possibles de l’analyse, comme a tenté de le faire le Prix Nobel d’économie et chroniqueur Paul Krugman, on ne peut diagnostiquer qu’une cause à cette folie : un changement de culture en haut de l’échelle, la disparition de toute inhibition face à l’accumulation de richesse. La disparition de la notion de « trop ». Hier journaliste économique, l’actuelle ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, décrit brillamment dans son ouvrage Plutocrats comment ces super-riches se sont convaincus que toute atteinte à leurs rémunérations extravagantes serait un crime contre le sens commun. Sur quelle planète vivent-ils ? La leur, de toute évidence.

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Une distinction s’impose ici entre, d’une part, la richesse accumulée par un entrepreneur qui crée un nouveau produit ou service et qui mérite les fruits de son labeur (il paiera des impôts en conséquence) et, d’autre part, les cadres supérieurs qui n’ont rien inventé, mais sont des administrateurs interchangeables et surpayés, dont certains sont certes plus doués que d’autres.

Le salaire des grands employés de l’État présente un cas à part, quoi qu’en pensent MM. Legault et Fitzgibbon. D’abord, l’idée que leur rémunération doit s’apparenter à celle du privé est récente. Je propose depuis un certain temps qu’aucun salarié de l’État québécois ne puisse empocher davantage, primes incluses, que le premier ministre du Québec, soit environ 250 000 $ l’an, ce qui est cinq fois le salaire industriel médian.

Pourquoi suis-je certain que nous pourrions facilement pourvoir avec cette offre les directions d’Hydro, de la Caisse, d’IQ de très grands talents ? D’abord parce que ce fut le cas pendant des décennies. Ensuite parce que ces postes sont en soi extraordinairement attractifs. Dans une carrière québécoise, diriger la plus grande entreprise hydroélectrique en Amérique, ou un des plus grands fonds d’investissement au monde, ou coordonner la totalité de l’action économique gouvernementale, constitue soit le couronnement d’une carrière, soit une étape incomparable vers, ensuite, les fauteuils les plus rémunérateurs du privé.

J’aimerais pouvoir dire que l’appel du service public compte dans la balance, mais j’entends d’ici le ricanement des cyniques. Plus prosaïquement, des gens de talent sont disposés à réduire leurs attentes salariales pour détenir, pendant quelques années, le pouvoir de décision que confèrent ces postes. Ils ont ainsi l’occasion de laisser leur marque sur tout un secteur d’activité. Pourquoi pensez-vous que Michael Sabia est sous-ministre des Finances plutôt que banquier ces jours-ci ? Pour le pouvoir d’influencer l’économie de tout un pays.

Paradoxalement, à vouloir rendre immédiatement millionnaires les dirigeants de nos sociétés d’État, on sape le statut de leurs fonctions elles-mêmes. On laisse entendre qu’il n’y a pas de différence de nature entre diriger Hydro ou Walmart, entre gérer la Caisse ou KPMG. Ce faisant, on dévalorise certaines des fonctions les plus prestigieuses de la nation. On annonce que l’appât du gain doit déterminer le choix du dirigeant, plutôt que l’appel du défi, le goût du dépassement et, oui, la volonté de contribuer au service public et au bien commun.

(Une première version de ce texte a été publié dans Le Devoir.)


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Lire: Les mésaventures mondiales de Justin Trudeau

Rarement un nouveau chef de gouvernement n’a-t-il été accueilli avec autant de retentissement.

Justin Trudeau, pendant ses premiers mois au pouvoir, a le statut d’une vedette internationale.

Le magazine français Le Point titre: « Trudeau, l’anti-Trump ». Le magazine américain Rolling Stone demande « Pourquoi ne peut-il pas être notre président ? »

À une de ses premières sorties, à Manille, une foule de jeunes femmes se pressent contre lui et un journal local le sacre « leader le plus sexy du sommet. »

Avec Emmanuel Macron, aussi nouvellement élu, il semble symboliser une nouvelle génération d’optimisme. Et dans une spectaculaire réception à la Maison-Blanche, Barak Obama l’encense et lui tend le flambeau du progressisme international.

Son allure, sa chevelure, oui, mais aussi le message rafraîchissant d’ouverture lui ouvre les portes: « Si vous cherchez un pays qui possède la diversité, la résilience, l’optimisme et la conviance et qui ne fera pas que gérer le changement, mais en tirera avantage, c’est le moment ou jamais de vous tourner vers le Canada » dit-il à Davos en janvier 2016.

Qu’a fait Justin Trudeau de cette remarquable entrée en scène ? Comment a-t-il transformé ce puissant avantage réputationnel en initiatives concrètes, démontrant que, comme il le disait, « le Canada est de retour » après une décennie Harper de désengagement international du pays ?

Dans ma précédente recension de livre, j’ai montré comment Jean Chrétien avait, dès son premier mandat, laissé une réelle trace internationale, comme Mulroney l’avait fait avant lui.

La lecture de « Un selfie avec Justin Trudeau — Regard critique sur la diplomatie du premier ministre » nous force à constater que Trudeau-fils a gaspillé l’élan que lui donnait sa spectaculaire entrée en scène.

Certes, un an après son élection, l’irascible Trump remplaçait l’amical Obama et allait forcer Trudeau et son équipe à se mettre en mode gestion de crise. Mais le candidat Trudeau avait monté les attentes ailleurs que dans sa relation avec Washington.

L’ouvrage est écrit par le spécialiste des affaires internationales Jocelyn Coulon.  (Transparence totale: Jocelyn a travaillé avec moi au CÉRIUM.) Proche des libéraux fédéraux, Jocelyn avait été candidat déçu lors de l’élection fédérale de 2007. Mais en février 2016, le nouveau ministre de Trudeau aux affaires étrangères, Stéphane Dion, l’embauche comme conseiller politique.

L’aventure durera un an, car Trudeau vire Dion après l’élection de Trump pour lui préférer Chrystia Freeland. Mais cette année suffit pour que Coulon décrive le fossé qui sépare les attentes internationales créées par Trudeau et la petitesse des résultats.

L’ouvrage est utile à plusieurs égards, et au-delà de l’intérêt soulevé par les incompatibilités entre Trudeau maître de l’image et Dion maître des dossiers.

Coulon met en contexte chacune des relations essentielles du Canada. Il révèle comment Ottawa sous Trudeau a raté la réentrée du Canada dans les opérations de paix — qui était pourtant sa marque de commerce depuis Lester Pearson. Comment les relations du pays avec la Russie, un voisin dérangeant mais incontournable, sont complètement viciées par une politique guidée par la diaspora ukrainienne. Leur combat a de la valeur, mais ne peut, explique Coulon, déterminer la totalité de l’intérêt national canadien face aux Russes.

Coulon explique d’ailleurs très bien comment la volonté des partis fédéraux, libéral comme conservateur, de faire des gains politiques chez les communautés culturelles locales — issues d’Ukraine, d’Inde, du Pakistan — ont une influence délétère sur nos relations avec ces pays.

On se souvient de l’humiliation vécue par le Canada lorsque l’ONU lui a refusé un siège au Conseil de sécurité en 2008 et combien Stephen Harper en a pâti. Trudeau a relancé cette quête pour l’obtenir en 2021.

Non seulement le Canada sous Justin n’a-t-il pas posé les gestes attendus de lui par la communauté internationale, mais Trudeau a échoué deux fois à un test important: présenter un discours de chef d’État international devant l’Assemblée générale de l’Onu, consacrant l’essentiel de son discours de 2016 aux problèmes de la classe moyenne canadienne, et celui de 2017 à sa volonté de réconciliation avec les autochtones.

Les membres de l’Assemblée n’ont (presque) pas su ce que le Canada pensait des grands enjeux internationaux. Ils n’ont surtout entendu aucune proposition nouvelle mettant le Canada au premier plan.

Coulon explique pourquoi, sauf virage important, le Canada se dirige vers une nouvelle humiliation, une nouvelle défaite dans sa quête d’un siège au Conseil de sécurité.

Justin Trudeau devait incarner le retour de l’engagement international du Canada, il n’a rien incarné du tout.

Disponible en librairie

 


Ma nouvelle balado est en ligne


Cette semaine, j’examine une réelle bizarrerie:

Les Québécois veulent la laïcité mais, selon de nouvelles données très récentes, ils sont à plusieurs égards moins racistes que les Canadiens !

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(Psst: ne le dite pas aux trudeauistes !)


Écoutez des extraits des balados précédentes:

Pourquoi le Québec devrait taxer l’Alberta


Laïcité: Pourquoi le Canada va dire Non !


Pourquoi j’ai honte de Charles Taylor


Découvrez aussi mes balados Lisée202 sur l’histoire du Québec

Disponibles:

Kennedy et le Québec. Pourquoi, de tous les présidents, il connaissait le mieux le nationalisme québécois.

Aussi: Aux sources de la grande chicane politique québécoises.

et  Le problème avec nos héros.

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