Passif agressif

Ce serait une bonne chose, une constitution québécoise. Si seulement quelqu’un — le Canada — n’y avait pas pensé avant nous. Et lorsqu’on lit les documents déposés cette semaine par le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, on constate combien cette désagréable constitution préexistante est l’abcès de fixation de l’ensemble de l’exercice.

Se donner une loi fondamentale est d’ordinaire un moment d’affirmation de soi, de son existence, de ses valeurs et de ses choix. Mais nous ne sommes pas « d’ordinaire » au Québec. Nous ne sommes pas extraordinaires non plus. Enfin, pas toujours. Mais nous sommes « hors ordinaire ».

La constitution maudite

Il avait mis une queue-de-pie. C’est un habit de cérémonie un peu étrange, court à l’avant, long à l’arrière. Il voulait montrer qu’il s’agissait d’un jour comme aucun autre. Elle avait mis un manteau d’un bleu très sobre et un chapeau de même couleur, comme pour indiquer qu’il ne fallait quand même pas exagérer. Lui, c’était Pierre Elliott Trudeau. Elle, Elizabeth II. Ils étaient sur une scène aménagée tout exprès, devant l’imposant édifice du Parlement, le 17 avril 1982. Au moment où Trudeau déclara qu’en ce jour, son pays avait acquis « sa pleine souveraineté », le vent se leva. Au moment où lui et elle apposèrent leurs signatures sur le document, une pluie froide vint assombrir l’humeur de la foule assemblée.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Nous n’étions pas à la première scène des Rois maudits où, au moment d’être brûlé vif, le grand maître des Templiers déclare le roi de France maudit pour 13 générations. Mais la météo, pourtant de compétence fédérale, semblait indiquer à coups de vent, d’eau et de tonnerre qu’il se passait à Ottawa quelque chose contre nature. Qu’on entrait dans une zone de tempête. Au-dessus de l’Assemblée nationale, dans la Vieille Capitale, le drapeau du Québec avait été mis en berne. Comme si quelqu’un ou quelque chose d’important était passé de vie à trépas.

C’était le cas. On avait toujours fait croire aux Québécois qu’ils avaient consenti à l’arrangement politique appelé le Canada. Vrai, ils avaient été conquis par les armes, puis réprimés, leurs leaders pendus, puis forcés de se fondre avec la colonie voisine, mais, bon, pas pires amis pour ça. La constitution d’origine était présentée, mais seulement ici, comme un pacte entre deux nations. La signature de 1982 dissipait ce malentendu. Le Canada pouvait se redéfinir sans et contre la nation québécoise. La Cour suprême avait consigné l’état du rapport de force : ce que faisait Ottawa était contraire aux conventions, aux précédents, à la « moralité constitutionnelle ». Mais c’était légal.

(Le texte se poursuite après la pub.)

Cliquez pour commander. Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Était-ce démocratique ? Le refus de Trudeau et des provinces anglophones de soumettre le nouveau texte fondateur du pays à l’assentiment populaire par voie de référendum, malgré la demande québécoise et la pratique courante occidentale contemporaine en la matière, a pour ainsi dire installé le texte sur des sables mouvants. Mais les électeurs finissent toujours par se rendre aux urnes. Aux élections fédérales suivantes, en 1984, le parti de Pierre Trudeau perdit 57 de ses 74 députés au Québec et la moitié de ses électeurs. La malédiction avait entamé son œuvre. Au référendum tenu en 1992 pour faire approuver une version revue et améliorée de la Constitution, 57 % des Québécois firent savoir que, même avec ces retouches, c’était Non. Malédiction, encore. Au référendum tenu en 1995 pour extraire une fois pour toutes le Québec de ce carcan immoral, le résultat fut si serré, et entaché d’irrégularités avérées du côté du Non, qu’on pourrait ici encore parler d’une victoire légale, mais immorale, du camp fédéraliste. Malédiction, toujours.

À bientôt 40 ans du début de ce cycle maudit, l’immoralité et la légalité semblent changer de camp. Car s’il est vrai que le Québec peut ouvrir le petit tiroir qui lui est réservé dans la Constitution canadienne — chaque province a ce petit tiroir — et y inscrire que le Québec est une nation dont la langue officielle et commune est le français, à quoi donc ont rimé 40 ans de refus canadien de reconnaître au Québec quelque statut distinct que ce soit ?

En 1992, les Canadiens hors Québec, généralement favorables à la constitution de Trudeau, s’y sont mis à 57 % pour rejeter, eux, la retouche au texte qui reconnaissait symboliquement le « caractère distinct » du Québec. En 2006, quand la Chambre des communes a voté une motion affirmant que « les Québécois forment une nation dans un Canada uni », 77 % d’entre eux ont dit aux sondeurs qu’ils s’opposaient mordicus à ce que cela soit inscrit dans la Constitution. Il ne fait aujourd’hui aucun doute que si la « clause nation » devait être soumise à l’approbation des provinces ou, pire, à un référendum, elle ne passerait jamais la rampe.

Un sondage Léger vient d’ailleurs de confirmer la chose, en gros et en détails:

Les paris sont ouverts, mais on pourrait se retrouver dans une situation où la Cour suprême atteste que la modification faite par le Québec est « légale », mais contraire aux conventions et à la « moralité constitutionnelle ». L’important, ajoutera la cour, est que cette affirmation est purement déclaratoire et ne modifie pas l’ordre juridique. Affirmer, dans son petit tiroir, le contraire de ce qui est écrit sur la commode elle-même est un peu comme si un conjoint modifiait sa partie du contrat de mariage pour y indiquer qu’il préfère les rousses, alors que sa femme est blonde. Ça ne change rien aux droits de chacun, mais cela jette un froid sur la relation.

Cela dit, à force d’être immoralement légale, cette immoralité même devient un précédent et se transforme en convention. L’Alberta pourra mettre dans son tiroir son droit inaliénable à extraire jusqu’à son dernier baril de pétrole bitumineux. (Le chroniqueur Rex Murphy propose plutôt que l’Alberta statue que « toute province mettant son veto à un pipeline allant de Calgary à la Nouvelle-Écosse soit privée de péréquation ».) La Colombie-Britannique, où le français est la cinquième langue minoritaire, pourra déclarer que l’anglais est sa langue officielle et commune. Doug Ford pourrait mettre dans le tiroir ontarien que la bière ne doit jamais être vendue dans sa province à plus de 1 dollar. Ce serait choquant, sauf pour la bière, mais nullement exécutoire à l’extérieur des frontières provinciales.

Peut-être ne saisit-on que maintenant la réelle portée de la malédiction trudeauiste de 1982. Elle ne se limitait pas à l’imposition d’une volonté politiquement immorale. Elle entamait l’insertion de l’immoralité dans le processus lui-même. Loin du « Crois ou meurs » des combats constitutionnels d’antan, on est dans le « Chacun fait ce qui lui plaît » et le « Finalement, on s’en fout ». En a-t-on pour 13 générations, de cette maudite constitution ? Pas sûr. Plus ambitieux, Pierre Trudeau avait à l’époque affirmé qu’on en avait pour 1000 ans.


Cliquez pour vous renseigner ou vous abonner.

L’âme existe, le juge l’a dit ! (version intégrale)

Comme Napoléon, le juge Blanchard tire ses certitudes de Dieu.

Pendant des millénaires, philosophes et théologiens ont épuisé les ressources de la rhétorique pour tenter de démontrer l’existence de l’âme humaine. Ils n’ont jamais atteint de certitude. L’absence de l’âme étant inconcevable, sa présence doit être arrachée au néant par la seule puissance de la déduction.

Ces débats n’ont plus lieu d’être. Le jugement rendu mardi par le juge Marc-André Blanchard, de la Cour supérieure du Québec, pourra être brandi dans tous les débats théologiques à venir. L’âme humaine existe. La preuve : son existence constitue un des fondements du droit canadien.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Le juge devait déterminer si l’on pouvait demander à une personne religieuse salariée de l’État de retirer ses signes religieux pendant ses heures de travail. Au paragraphe [1098], la lumière jaillit. La réponse est non, car « cette violation » atteindrait « l’âme ou l’essence même de cette personne ». Bigre.

Ailleurs dans le jugement, le magistrat est très tatillon sur la qualité de la preuve qui lui est présentée. Par exemple, il trouve peu convaincants les témoignages et les arguments sur l’effet que pourrait avoir sur des enfants la présence de signes religieux représentant, par exemple, la modestie et la soumission des femmes, portées par des figures d’autorité qui ont pour mission de servir d’exemple à la jeunesse. Même si une enseignante porte la burqa, symbole suprême de l’oppression des femmes, les jeunes n’en tireront selon lui aucun enseignement.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Cliquer pour commander. Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Qu’en est-il de la qualité de la preuve sur l’existence de l’âme, nécessaire pour conclure qu’elle serait violée par la Loi sur la laïcité de l’État ? Malheureusement, sur 346 pages, on ne trouve pas le début du commencement d’un indice, d’une trace, voire d’un faisceau de présomptions sur lesquelles il s’appuie pour en décréter l’existence. Il la déclare réelle, lui donne vie et corps, par fiat. C’est quand même lui le juge, que diable !

Non content de proclamer son existence, il la connaît suffisamment pour nous dire ce qu’elle n’est pas. Des rustres ont eu l’outrecuidance d’affirmer devant lui que, puisqu’il est interdit aux employés de l’État de porter au travail des signes témoignant de leurs convictions politiques, sociales ou syndicales, l’interdiction devrait s’étendre aussi aux signes de conviction religieuse.

Que nenni ! Certes, admet-il, l’interdiction de ces autres signes viole la liberté d’expression du salarié, mais il ne s’agit pas là d’un droit fondamental qu’il sied de protéger. Pourquoi ? Parce que « cette violation n’atteint pas l’âme ou l’essence même de cette personne ». Vous avez consacré votre existence au féminisme, à l’écologie, à l’indépendance ? Sachez que votre vocation, même si certains de vos proches vous trouvent obsédés par elle, n’a nullement percolé jusqu’à votre âme ou votre essence. Cela n’a même pas laissé d’empreinte, contrairement à la religion, écrit le juge, sur « l’un des fondements mêmes de l’être ». L’enseignante qui s’est convertie à l’islam la semaine dernière, ou qui n’a jamais porté le hidjab mais s’en coiffe spécifiquement pour contester une loi de la CAQ, elle, doit être vue comme fondamentalement imbue, dans son essence spirituelle, par cet objet sacré dont elle est désormais indissociable. Le juge Blanchard le sait, car il détient les clés de l’âme, de l’essence, des fondements des êtres.

Un Dieu intolérant ou miséricordieux ?

Des audacieux lui ont dit que, sur le continent qui a inventé le concept même des droits de l’homme, l’Europe, des magistrats aussi studieux que lui avaient tiré des conclusions complètement inverses. Que le port de signes religieux n’est pas un droit fondamental. Les Belges ont même inventé un mot pour interdire l’affichage « convictionnelle » dans lequel ils mettent à égalité le macaron syndical ou la croix de Jésus. C’est qu’ils n’ont pas été frappés, comme notre juge, par la révélation de l’existence de l’âme.

Depuis plus d’un siècle en France, chrétiens, juifs et musulmans employés de l’État retirent leurs signes religieux avant d’entrer au travail et les remettent à la sortie. Malgré la vigilance constante de milliers de curés, de rabbins et d’imams, Dieu n’a, en 116 ans, donné aucune indication qu’il était mécontent de cet arrangement. On n’a signalé de sa part aucun refus d’entrée au paradis pour ses ouailles qui se sont pliées à la règle républicaine.

Il semble que Dieu serait moins clément de ce côté-ci de l’Atlantique. L’obligation faite aux croyants québécois de retirer leurs signes entraînerait, écrit le juge, « une conséquence cruelle qui déshumanise les personnes visées ». Oui, car elles ne pourraient ainsi agir « en fonction de leur âme et conscience, en l’occurrence leurs croyances ». Ici, le juge postule que les croyances de ces salariés les obligent absolument à porter ces signes, sous peine de… de quoi exactement ? De la réprobation de leur Dieu. En matière de respect de la croyance religieuse, si on ne tient pas pour avéré que Dieu réprouve un comportement, il n’y a pas de dilemme.

Porteur de vérités venant de l’invisible, l’honorable Marc-André Blanchard aurait pu éviter toute cette cruauté déshumanisante en proclamant aussi que Dieu est infiniment bon et infiniment miséricordieux. Qu’il ne tiendra donc nullement rigueur à ses enfants qui acceptent les normes sociales. Le magistrat aurait pu mobiliser saint Paul, qui implorait ainsi les Romains : « Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, […] si bien qu’en se dressant contre l’autorité, on est contre l’ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. » Il avait tout prévu, saint Paul, y compris le jugement.

De la nécessité d’un jugement Blanchard II

Mais le juge prend la direction inverse. Prétendant interpréter la constitution, il impose des vues exactement contraires à celles des constituants les plus récents. En 1998, des personnes à ne jamais inviter à la même soirée, Lucien Bouchard et Jean Chrétien, Pauline Marois et Stéphane Dion, ont modifié la constitution canadienne pour mettre fin aux commissions scolaires catholiques et protestantes du Québec et les remplacer par des structures laïques, les commissions scolaires linguistiques. Des commissions non-religieuses.

Notre juge ne capte aucun signal laïc dans cette décision pourtant récente. Brûlant d’une foi ardente dans l’importance du religieux dans la société, il accepte avec enthousiasme la volonté de commissions scolaires anglophones « d’engager et promouvoir des personnes portant des signes religieux parce qu’elles considèrent que cela participe à promouvoir et à refléter la diversité culturelle de la population ».

Le paragraphe suivant mérite d’être cité en entier, car il nous ouvre un univers de plaisirs pour les décennies à venir:

« Sans crainte de se tromper, le Tribunal peut affirmer que le bon sens, qui fait partie de l’attirail judiciaire, permet de conclure que l’absence systématique dans un espace social de personnes auxquelles une autre, partageant les mêmes caractéristiques, peut s’identifier constitue à la fois un obstacle dans la reconnaissance sociale de la valeur de ces caractéristiques, tout autant qu’un facteur de marginalisation pour tout individu qui visa à obtenir cette reconnaissance. »

Bon sang mais c’est bien sûr ! Le corps enseignant, le personnel de soutien même, de chaque école doit être représentatif des caractéristiques des élèves. Dans ce cas, il ne suffit pas de permettre aux enseignants de porter des signes religieux. Il ne suffit pas de le promouvoir. Car il est certain, comme le soulignait l’an dernier Guy Rocher, que les chrétiens s’affichent beaucoup moins, cette décennie-ci, que les musulmans ou les sikhs. Les élèves catholiques et protestants seront donc en danger de marginalisation, de non reconnaissance. Et qu’en est-il de la proportion grandissante d’enfants dont les parents sont athées ? On sent tout de suite leur malaise de ne pas se reconnaître parmi le kaléidoscope de signes religieux qui passera devant eux. Je ne vois qu’une solution, pour un jugement Blanchard II : imposer des quotas de signes religieux et athées dans le corps enseignant qui fluctueront avec l’évolution de la pratique religieuse ou athée dans la région où l’école est située. (Évidemment, je déconne !)

Le fait est que, si on retire la foi du jugement Blanchard, tout son édifice juridique s’écroule. La présomption de l’existence de l’âme et des représailles d’un Dieu intolérant, le postulat aveugle que chaque porteur d’un signe religieux y est spirituellement attaché et le refus de reconnaître la profondeur de convictions autres que religieuses sont, tous, des actes de foi du juge. Nous ne sommes pas dans le droit, nous sommes dans le dogme. Face au dogme, il n’y a qu’un remède : la laïcité.


Cliquez pour vous renseigner ou vous abonner.

Comment Trudeau va-t-il contester la loi 21 ? Un de ses grands amis révèle le mode d’emploi

Justin Trudeau l’a annoncé en lançant sa campagne, il serait « contreproductif » de dire tout de suite s’il utilisera les armes juridiques à sa disposition pour faire invalider la loi 21 s’il est réélu. Donc, il n’en parlera pas « pour l’instant ».

Sa décision est politiquement intenable. Ceux qui appuient la loi (comme moi) et ceux qui la combattent veulent savoir ce que Trudeau fera lorsqu’il sera réélu.

Dès le dépôt du projet, le Premier ministre l’a déclarée « impensable » et a promis qu’il allait « défendre » la Charte des droits et les droits des Canadiens. Son ministre de la Justice l’a plusieurs fois déclarée « inacceptable » et a annoncé qu’après la sanction de la loi, il allait parler des « prochains pas » (next steps) à prendre. Mais la loi a été sanctionnée fin juin et rien n’est arrivé.

Enfin, pas tout à fait rien.


Ceci est le texte de ma dernière balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Exceptionnellement, j’en publie le texte dès aujourd’hui compte tenu du contexte. Normalement, les abonnés à la balado ont l’exclusivité. Faites comme eux, abonnez-vous ici.


Il est important d’écouter la radio. En français, d’abord, pour savoir ce que les ministres de Justin Trudeau disent, lorsqu’ils sont interrogés sur la loi 21.

À la radio, donc, Mélanie Joly répond mercredi le 4 septembre aux questions de Patrick Lagacé. Écoutons-la.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-joly

Bref, trois fois, Mélanie Joly affirme que le gouvernement fédéral va laisser le Québec agir sans intervention d’Ottawa. Elle met dans la bouche de Justin Trudeau des mots qu’il n’a jamais prononcé. Jamais, au grand jamais, n’a-t-il dit que cette affaire ne relevait que du Québec ou de l’Assemblée nationale. Il a au contraire dit qu’il était de sa responsabilité de défendre la Charte. Il n’a simplement pas dit comment ou quand.

Il est important d’écouter la radio en anglais. Car on pouvait y entendre, trois jours plus tard, le 7 septembre, le député de Ville-Marie Marc Miller dire exactement le contraire.

Vous ne connaissez pas Marc Miller ? Ce n’est pas grave, car Justin Trudeau, lui, le connaît bien. Ils se sont rencontrés à Brébeuf, sont devenus de grands amis, ont voyagé en Afrique ensemble. Puis Miller a organisé l’élection de Trudeau dans le comté de Papineau et a participé comme conseiller à sa campagne victorieuse au leadership. Miller est devenu un temps président du caucus des députés québécois de Trudeau. Il est avocat et a écrit des textes sur la constitution.

Interrogé à l’émission The House de la CBC sur la réaction qu’aura son ami le premier ministre face à la loi 21, le député Miller a été très clair. Écoutons-le, en version originale.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-miller

Le mot clé est « robuste ». Je traduis:

« Il y a des éléments [de la loi 21] qui sont de compétence fédérale et vous pouvez vous attendre à ce que, quand le temps viendra, nous allons prendre une position robuste sur ces éléments juridique de fond devant les tribunaux. »

Miller maîtrise bien le dossier. Il explique posément que la clause nonobstant, utilisé par Québec, ne s’applique pas aux articles de la constitution qui couvrent la place de la religion dans la société et l’égalité des sexes. Un recours fédéral s’attaquerait donc à ces deux aspects précis.

Il révèle aussi que le gouvernement libéral n’appuiera pas la contestation judiciaire lancée entre autres par le Congrès Musulman parce que cette contestation ne porte pas sur la compétence fédérale. L’action d’Ottawa sera distincte, pour des raisons juridiques.

Miller a évidemment participé à l’élection fédérale de 2015 lorsque la question de la burqua a été soulevée. On se souvient qu’une dame insistait pour se présenter à sa cérémonie de citoyenneté avec le voile intégral. La question était politiquement compliquée car le gouvernement du Québec, alors libéral, avait voté une loi qui interdisait le voile intégral dans les services publics québécois.

Miller dit se souvenir que « tout le monde disait et des conseillers disaient de ne pas s’en mêler » car cela allait prendre les libéraux québécois à rebrousse poil. Mais, explique l’ami Miller, « le premier ministre est un homme de principe qui défend la Charte des droits ». En 2019 comme en 2015, conclut-il, « vous pouvez vous attendre à ce que le premier ministre agisse exactement comme les Canadiens s’attendent à ce qu’il agisse et cela signifie défendre la Charte des droits. »

D’abord merci à Marc Miller de nous donner l’heure juste. Résumons: lorsque le temps sera venu, Ottawa prendra devant les tribunaux une position robuste pour faire invalider la loi québécoise sur la base de deux éléments non couverts par la clause dérogatoire: les droits religieux et l’égalité des sexes. Au moins, c’est clair.

Pourquoi Mélanie Joly, membre du Conseil des ministres, n’est-elle pas au courant ?

Peut-être parce qu’elle regarde les sondages. Elle sait que la loi est appuyée massivement par les Québécois – environ 70%. Peut-être sait-elle aussi que la moitié des électeurs libéraux fédéraux au Québec y sont aussi favorables. Oui, un électeur libéral sur deux au Québec est pour la loi, selon un sondage Léger d’avril dernier, qui révèle aussi que 40% des Canadiens hors-Québec sont favorables à ce que leur province adopte une loi identique.

Le débat Joly-Miller, par radios interposées, démontre la tension qui divise le caucus libéral québécois sur ce point. C’est leur problème.

Les électeurs, eux, ont droit de connaître la vérité avant l’élection. Marc Miller est, ici, plus crédible que Mélanie Joly.

Mais seul Justin Trudeau peut nous donner, en définitive, l’heure juste. Il la doit aux Canadiens et aux Québécois.


L’avant-dernière balado: La démission qui va vous coûter 600 000 $

 

On s’abonne ici

(Texte) Laïcité : Comment le Canada dira non !

Avis: ceci est le texte utilisé pour une récente balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles en version balado aux abonnés. Prenez huit jours d’avance,
participez au financement du blogue et des balados en vous abonnant ici !
Il y a bientôt 30 ans, en 1990, deux provinces canadiennes faisaient mourir ce qu’on avait appelé l’accord du lac Meech. L’accord aurait fait en sorte que le Canada reconnaisse le Québec comme « société distincte ». L’impact de ce refus sur l’opinion publique québécoise fut gigantesque. En quelques mois, 65% des Québécois se disaient désormais favorables à la souveraineté. Le Parti libéral du Québec de Robert Bourassa se retrouvait le bec à l’eau, n’osait plus défendre le fédéralisme et nommait un comité de sages pour trouver des solutions.

Un de ses membres, Bill Cosgrove, un fédéraliste convaincu, s’est rendu à l’Université Queens, à Kingston en Ontario à la mi-octobre. Il a assisté à une conférence qui réunit les plus brillants experts, politologues et constitutionnalistes du Canada anglais. Ces beaux esprits doivent faire le point et définir des pistes pour sortir de l’impasse. Cosgrove espère que, captant les signaux extrêmement forts venant du Québec réclamant des changements majeurs, ces  personnes intelligentes, lucides, vont admettre que le Canada doit jeter du lest, reconnaître au Québec une grande marge d’autonomie, pour empêcher l’indépendance de triompher.
Il sort de sa conférence catastrophé. Et fait rapport au comité libéral québécois en ces termes :  »Il ressort de cette rencontre que le Québec a très peu de chances que les autres provinces acceptent des changements si les négociations se font à l’intérieur du cadre de la constitution. Le Québec doit sortir du cadre actuel » écrit-il, la mort dans l’âme.
Quand l’intelligentsia donne l’heure juste
Cette conférence avait donné l’heure juste. Deux ans se sont écoulées ensuite en discussions inutiles et infructueuse. Le Canada fut incapable d’offrir au Québec une solution qui pouvait satisfaire sa volonté d’autonomie. Malgré la montée du sentiment indépendantiste, la logique canadienne interne, sa façon d’être et de penser, rendait impossible tout compromis acceptable. Une proposition fut quand même soumise au vote, lors du référendum maintenant oublié de 1992. La majorité des canadiens ont dit non, estimant que la proposition était trop favorable au Québec. La majorité des québécois ont dit non, estimant qu’elle n’offrait rien de tangible au Québec.
Plusieurs choses sont à retenir de cet épisode, alors qu’on s’engage dans un nouveau round avec le Canada, cette fois sur le thème de la laïcité.
En 1992, les élites politiques de tout le Canada s’étaient unis pour appuyer la proposition de réforme. Le conservateur Brian Mulroney, bien sûr, son initiateur. Même Jean Chrétien et quelques trudeauistes qui trouvaient que ce compromis déviait un peu de la doctrine de Trudeau, faisait preuve de pragmatisme et appuyaient faisait campagne pour la proposition. Ils ont été recrachés par l’électorat.
Dans son livre sur cet épisode intitulé United we fall, Unis, nous tombons, la journaliste Susan Delacourt tire la conclusion suivante:
« Cette histoire servira de leçon à ceux qui veulent se colleter à la vision trudeauiste du pays. Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous perdrez. (…)
Ou vous pouvez (…) et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance. Elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis. »
Je reviens sur cette épisode car l’histoire, qui ne se répète pas, bégaie. Et elle vient de bégayer. Comme Bill Cosgrove l’avait fait en 1990, le constitutionnaliste québécois François Côté, de l’Université de Sherbrooke, s’est rendu à Toronto, début avril,  participer à une rencontre de centaines de constitutionnalistes du Canada anglais.
C’est un événement annuel et, hasard du calendrier, Me Côté arrivait juste à temps pour exposer les impacts constitutionnels du nouveau projet de loi québécois sur la laïcité.
Me Côté a écrit un rapport de son expérience, que je cite ici avec sa permission. On peut lire son texte intégral sur le site de l’AutJournal.
L’avertissement venu de Toronto
L’événement, explique-t-il, était solennel et bien organisé, avec des conférences pertinentes et intéressantes.
« Toutefois, lorsqu’il fut temps d’aborder le Projet de loi 21 et la laïcité québécoise, dire que j’étais face à un public hostile serait un euphémisme.
J’ai constaté, devant des centaines de constitutionnalistes et de juristes fédéraux, un hermétisme fonctionnellement total à ces propositions. Il y avait certes quelques esprits intrigués qui ont fait preuve de curiosité et qui « voulaient comprendre » comment nous pouvions en arriver à soutenir le Projet de loi, mais pour l’essentiel de l’assemblée, écouter les intervenants en faveur de la laïcité québécoise n’aura été qu’une courtoisie accordée aux organisateurs du congrès. « 

Voici, en résumé, les principaux arguments qui ont été servis par les plus beaux esprits canadiens contre le Projet de loi 21 sur la laïcité de l’État :

– Le Projet de loi 21 relève de la tyrannie de la majorité;

– Son but est de capitaliser sur la division par la peur et le rejet de la différence, dont les premières victimes sont les femmes musulmanes;

– Il est illégitime, car il ne répond à aucun problème social réel. Il n’y a pas de crise, pas d’urgence. Si la société peut continuer à exister sans lui, alors rien ne le justifie;

– Le Projet de loi 21 est irrémédiablement traversé d’un « refus de comprendre l’Autre »;

– Plaider que le Québec est une société distincte est un argument sans valeur.  Les droits fondamentaux dépassent les traditions juridiques et sont l’attribut de chaque individu – et seul le multiculturalisme libéral de la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la constitution canadienne peut adéquatement la défendre.

Voila pour les arguments de fond. François Côté décrit aussi le ton. Je le cite encore:

« Ces arguments, il y a de quoi rester un tant soit peu sidéré, étaient avancés tantôt avec calme glacial, tantôt avec malaise comme lorsque face à quelque chose d’obscène, mais plus souvent avec indignation à peine dissimulée, par des professeurs de droit, par des juristes fédéraux de haut niveau, par des universitaires et des intervenants sociaux anglo-canadiens réputés, producteurs de nombreux livres et publications cités jusqu’en Cour suprême du Canada qui, nous n’en sommes pas à une contradiction près, prétendent faire la promotion de l’ouverture d’esprit, du droit à la différence, à la divergence, à l’avancement scientifique de la connaissance par la prise en compte des différences culturelles, des différences de points de vue, où qu’elles se trouvent… sauf ici, manifestement. »

Oui mais, la claude dérogatoire change tout, non ?

Venons en au cœur du sujet.

On pourrait croire que tous ces arguments, ouverts à la différence religieuse mais fermés à la différence québécoise, n’ont aucune importance. Car il y a cette disposition fantastique dans la constitution que nous ont légué Pierre Trudeau et Jean Chrétien: la clause dérogatoire.

Vous savez, la clause qui permet au parlement d’une province de suspendre une partie de la Charte des droits pour affirmer qu’en certains cas, ce sont les élus qui vont décider, pas les juges.
Une question qui n’intéresse que les spécialistes, sauf lorsque le Québec décide de l’utiliser pour protéger sa langue, ses valeurs, son identité ou sa vision de la laïcité.

Le projet de loi du gouvernement Legault inclut cette disposition, qui a déjà utilisé souvent par le Québec. Parfois, la chose se déroule ainsi. Une loi est adoptée, elle est contestée, la Cour suprême affirme qu’elle est inconstitutionnelle. Alors, le parlement amende la loi pour y ajouter la clause dérogatoire et ainsi colmater la brèche. Ce que le gouvernement Bourassa avait fait pour la langue d’affichage en 1989. Parfois aussi, on met la clause avant même qu’il y ait une contestation, à titre préventif. On ne veut pas perdre de temps en recours légaux et clarifier les choses une fois pour toutes. C’est ce que le gouvernement de René Lévesque avait fait à partir de 1982, en attachant la clause dérogatoire à toutes les lois québécoises.

Alors, dossier clos ? Pas du tout.

Me Côté, dont c’est la spécialité, rapporte ce qu’en pensent ses interlocuteurs canadiens.

Selon eux, « les tribunaux devraient invalider le recours aux dispositions dérogatoires pour une panoplie de raisons », dont notamment les suivantes : (i) ce n’est pas ce que les constituants de 1982 — les auteurs de la constitution — auraient voulu.

Donc il faudrait réinterpréter l’histoire pour tirer maintenant une nouvelle conclusion.

Mais c’est fâcheux car un arrêt de la cour suprême de 1982, l’arrêt Ford, confirmait la liberté des province d’utiliser cette clause à titre préventif.

Ah mais voilà, disent les juristes canadiens, cet arrêt « a déjà trente ans; il est maintenant vieux et inadapté et ne saurait plus aujourd’hui stopper l’intervention judiciaire au nom de la Charte canadienne ».

Le mur du refus

Me Côté a des contre-arguments, bien sûr. Notant que si on veut applaudir la diversité canadienne, il faut bien aussi applaudir la différence québécoise. Que si on reconnaît, comme le fait le parlement canadien, que le Québec est une Nation, il faut donc que cela lui donne le droit de faire des choses autrement. Que l’arrêt Ford fait autorité. Quelques autres encore. Je le cite :

« Toutes ces réponses, nous les avons tentées, et toutes ces réponses, elles se sont butées à un mur, à un refus catégorique de ne serait-ce que les considérer. (…) Le constat est sans appel: tout discours sur la question est cadenassé .

 

À l’occasion de cette grande conférence devant les sommités juridiques canadiennes de droit constitutionnel dans la Ville-Reine, nous assistions à une mise en garde formelle : le constitutionnalisme canadien n’acceptera pas, ne pourra jamais accepter, le Projet de loi 21 – et toute prétention à un modèle (…) qui se distancerait de l’hégémonie du modèle canadien du multiculturalisme libéral serait en soi condamnable sans discussion ni appel.

Que se passera-t-il maintenant. Me Côté nous le précise:

Nous avons été formellement prévenus, les opposants au Projet de loi 21 préparent déjà leurs armes pour chercher à le tailler en pièces. Dès l’entrée en vigueur du Projet de loi, il sera contesté devant les tribunaux, par de nombreux intervenants de partout ailleurs au Canada ainsi que par la toute-puissance fédérale, et tous les coups seront permis. On anticipe que les procédures sont déjà en train d’être écrites avant même que la loi ne soit adoptée.

 

Les canons de la fédération s’en font une mission relevant de la raison d’État. La Charte canadienne -doit- primer, peu importe les dispositions dérogatoires, et -doit- invalider l’entreprise de laïcité québécoise. »

Mê Coté ferme lui même la boucle, en nous renvoyant au tremblement de terre politique Québec-Canada que nous avons vécu au début des années 1990 en écrivant:

« D’ici quelques semaines, les valeurs sociales et la tradition juridique québécoise vont entrer en collision frontale avec le modèle constitutionnel canadien et le multiculturalisme libéral dans un maelström digne du Lac Meech. (…)  Une tempête se prépare, le combat d’une génération est devant nous, tout près. »

Comme la rencontre de Kingston d’octobre 1990, celle de Toronto avril 2019 est un signe avant-coureur. Elle donne l’heure juste. Le Canada est ce qu’il est. Il imposera sa volonté à tout ceux qui veulent la mettre en cause. C’est à prendre ou, oui, ou à laisser.


Avis: ceci est le texte utilisé pour une récente balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles en version balado aux abonnés. Prenez huit jours d’avance,
participez au financement du blogue et des balados en vous abonnant ici !

Pour obtenir le livre applaudi par la critique, en version imprimée, audio ou numérique, allez sur laboitealisee.com ou cliquez sur l’image ci-haut et obtenez mon dernier ouvrage, avec une réduction de 10% et une dédicace personna-lisée 😉

 

Les trous de mémoire de Jean Chrétien

Je m’attendais à pire. Je m’attendais à mieux.

À pire parce que Jean Chrétien voit généralement la réalité avec une seule paire de lunettes, la sienne, et est incapable de recul critique sur son action ou celle de son gouvernement. Ce livre est cependant plus léger, moins militant, que ses deux volumes autobiographiques (Dans la fosse aux lions en 1985 et Passion politique en 2007).

À mieux parce que, connaissant le côté truculent du personnage, et voyant qu’il voulait nous raconter des anecdotes, j’étais disposé à bien m’amuser pendant la lecture. Il a, à mon avis, produit un des plus beaux adages politiques qui soit, lorsqu’il a déclaré: « Si on s’est peinturés dans le coin, ben on marchera sur la peinture ! » Je trouve ça libérateur.

Malheureusement, en 285 pages, il n’aura réussi à me faire rigoler que trois fois. Un rendement rigolade/anecdotes extrêmement faible. Pour l’essentiel, Mes Histoires font exactement penser aux récits de votre oncle qui n’ont finalement d’intérêt que pour lui. On attend toujours le punch et, la plupart du temps, on est déçu.

L’inexistante nuit des longs couteaux

Il revient deux fois sur la nuit de novembre 1981 où le gouvernement canadien et neuf provinces ont choisi de se doter d’une constitution sans le Québec. Chrétien n’en démord pas: la nuit des longs couteaux n’existe pas. C’est un Fake News, écrit-il. Pourquoi ? Parce qu’il a fait son dernier appel à 23h00 la veille et son premier à 6h00 du matin le lendemain, et n’a pas travaillé cette nuit-là.

Fort bien.La réalité brute est que, la veille, avant le dodo, Chrétien, Trudeau, le ministre de la Saskatchewan Roy Romanow et le premier ministre de l’Ontario Bill Davis ont posé les bases d’un compromis que le Québec ne pourrait accepter. Sans bien sûr en aviser le Québec.

Comme l’ont expliqué en détails les journalistes torontois Michael Valpy et Robert Sheppard dans leur excellent livre The National Deal de 1982, les négociateurs des autres provinces ont passé la nuit à négocier le ralliement des ex-alliés du Québec, un à un, sans jamais appeler le Québec. Les auteurs racontent l’anecdote d’un des négociateurs anglophones qui voit un membre de la délégation québécoise dans un corridor de l’hôtel Chateau Laurier et qui s’empresse de prendre une sortie de secours pour ne pas avoir à lui parler.

Arrivé au petit-déjeuner, Lévesque a été mis devant le fait accompli. Tous ses alliés de la veille l’avaient trahi. Aucun n’avait jugé bon de l’avertir de ce qui était en train de se passer. Ces faits ne sont pas en débat. Chrétien préfère les ignorer car il estime qu’ils n’ont aucune importance.

Son deuxième argument est que le ministre péquiste Claude Charron lui aurait un jour dit: « Écoute Jean, l’article numéro un de notre programme, c’est de faire la séparation du Québec. On va jouer le jeu de ces consultations, mais nous ne pourrons jamais signer une nouvelle constitution du Canada. »

Je ne sais pas si cette citation est véridique — sauf que Charron n’aurait certainement pas utilisé le mot « séparation ». Mais elle ne reflète pas la réalité historique car René Lévesque a bel et bien signé, en avril 1981 et au nom du Québec, un projet de réforme de la Constitution du Canada, avec sept autres premiers ministres provinciaux.

Si Ottawa avait voulu une constitution canadienne, incluant le Québec, il ne manquait sur ce document que la signature de Pierre Trudeau et du premier ministre de l’Ontario. Qu’on y songe un instant. Le Canada aurait eu une nouvelle constitution comprenant la signature du chef des indépendantistes. Il n’y aurait pas eu Meech et probablement pas le référendum de 1995 non plus.

Mais Trudeau et Chrétien ne voulaient pas d’une constitution canadienne qui ferait la synthèse entre le reste du Canada et le Québec. Ils voulaient une constitution trudeauiste, qui ferait reculer les droits du Québec. Elle fut évidemment rejetée et par le gouvernement du Parti Québécois et par l’opposition formée à l’époque par le Parti libéral du Québec et par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis.

Souvenirs de jeunesse, oublis de jeunesse

Chrétien adore revenir sur les aspects folkloriques de ses premières élections dans Saint-Maurice. Les familles rouges et bleues de génération en génération, l’électoralisme crasse de Maurice Duplessis, que du bon pain.

Il a une histoire très savoureuse à raconter, mais qu’il a omis dans son autobiographie et dans cette nouvelle mouture: comment il a berné ses électeurs à l’élection de 1972.

C’est le journaliste Lawrence Martin qui révèle la chose dans son ouvrage Chrétien: The will to win publié en 1995. Incertain de remporter son élection, Chrétien convainc son ex-collègue de classe devenu hôtelier local Antonio Genest de se présenter contre lui pour les… conservateurs, puis de ne pas faire campagne. Genest accepte. « Je ne suis pas sorti de mon hôtel pendant toute la campagne » admet-il.  « Je lui ai rendu service », ajoute-t-il parlant de Chrétien, « j’ai aidé à le faire premier ministre ».

On s’attendrait à ce que Jean Chrétien, qui a passé sa vie à accuser les séparatistes de tricher, démente avec force un tel manquement à l’éthique démocratique. Pas du tout. Il confirme.

« Dans le cas de Genest, Chrétien avoue, lorsque interrogé plusieurs années après. « Je lui ai demandé de se présenter », dit-il. Il parle de ce trucage sur un ton qui laisse entendre que c’était une pratique routinière », écrit Martin.

La fois où j’ai insulté tous les politiciens américains

J’ai trouvé très cocasse que Chrétien revienne sur une anecdote de 1997 mais omette ses éléments les plus croustillants. Toujours heureux de rendre service, je vais compléter son récit.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

Disponible en librairies ici.


Pour les autres recensions, c’est ici.

Pour s’abonner à l’infolettre du blogue et profiter d’offres spéciales sur La boîte à Lisée, c’est ici.


Pour obtenir le livre applaudi par la critique, en version imprimée, audio ou numérique, allez sur laboitealisee.com ou cliquez sur l’image ci-haut et obtenez mon dernier ouvrage, avec une réduction de 10% et une dédicace personna-lisée 😉

 

 

 

 

Encore la schizophrénie canadienne de Philippe Couillard,

Ce samedi à Québec, le premier ministre Couillard a plongé tête baissée dans la piscine constitutionnelle. «À l’aube du 150e anniversaire du Canada, les Québécois souhaitent que le pacte qui lui a donné naissance soit réaffirmé» a-t-il dit devant un Stephen Harper impassible.

Que voulait-il dire ? Ses conseillers ont ainsi traduit sa pensée, selon ce qu’en a rapporté La Presse:

Dans l’entourage de M. Couillard, on confirme que cette «réaffirmation» fait référence à la signature par le Québec de l’acte constitutionnel de 1982. On indique aussi que c’est la première fois que le M. Couillard exposait cette volonté devant le premier ministre du Canada.

Signer la constitution d’ici 3 ans ? M. Couillard n’a pas vérifié avant de plonger, mais la piscine est vide. Le bureau de Stephen Harper a immédiatement indiqué aux journalistes qu’il n’était pas question de reparler de constitution.

C’était samedi. Qu’a-t-il dit dimanche ? Le contraire !

La constitution ? a-t-il dit, « ce n’est pas une priorité quotidienne du tout ». D’ailleurs il était très fâché. Selon La Presse Canadienne, M. Couillard s’est même « indigné de l’interprétation que les observateurs et adversaires ont voulu donner à ses propos. »

En effet. Tous ces rustres qui ont pu croire que le premier ministre fédéraliste du Québec souhaitait que sa province soit enfin signataire de la loi fondamentale du Canada devraient aller à l’asile ! C’est quand même effarant qu’on puisse songer que, pour son 150e anniversaire, le Canada veuille réparer une erreur historique envers un de ses peuples fondateurs !

La sortie-catastrophe du chef libéral québécois n’est que le dernier épisode d’une triste saga, entreprise plus tôt cette année, pendant la campagne électorale. J’en avais fait état dans ce billet, que je vous présente en rappel:

La schizophrénie canadienne de Philippe Couillard (16 mars 2014)

Je ne vous souhaite pas d’être dans la tête de Philippe Couillard par les temps qui courent. Une guerre civile semble déclenchée entre son hémisphère droit et son hémisphère gauche. Ou plutôt, entre son hémisphère canadien et son hémisphère, euh, comment dire?, ben, l’autre !

Je n’invente rien. En 48 heures, nous avons assisté à une disjonction synaptique majeure:

Vendredi en Abitibi:

« Dans les premiers jours de notre gouvernement, on va parcourir le pays pour rencontrer les provinces, les territoires canadiens, le gouvernement fédéral, en indiquant à chaque fois notre espoir que le caractère spécifique du Québec soit reconnu dans la Constitution ».

Puis il ajoute, solennel:

« C’est le devoir d’un premier ministre. »

On sent ici la volonté du chef de faire avancer ce dossier en priorité « dans les premiers jours » et l’évoquant « à chaque fois ». Une bonne chose car lors de sa campagne au leadership du PLQ il avait affirmé vouloir signer la constitution du Canada (que le Québec n’a jamais acceptée) d’ici 2017. C’est court, ça. Dans trois ans. Alors il faut s’y mettre. C’est son devoir.

Samedi à Sept-Iles:

Sur la constitution, « Il n’y a aucune urgence »
Ah bon ?
 » Lorsque je vais parcourir le Québec, le Canada, le monde, dans les premières semaines de mon mandat de premier ministre, ça va être avant tout pour parler d’économie et d’emploi. »
Ok, mais, hier, il a dit qu’il parlerait du statut du Québec chaque fois, il n’a pas oublié ?
 » Si d’autres veulent nous parler de leur intérêt d’ouvrir cette question, on répondra à leurs questions. »
Oui mais, si personne ne pose de question, vous n’en parlerez pas ? Comment faire alors pour signer la constitution d’ici trois ans ?
« Au bout de quatre ans » répond-il, si « vous me demandez de choisir entre 250 000 jobs et la Constitution, rapidement je tasse la Constitution »
Et le devoir ?
« le chien l’a mangé » (non, il a pas dit ça. c’est — à peine — pour rire)


Élucider le « Mystère Couillard »

Que s’est-il passé dans la tête du neurochirurgien pour que ce qui était prioritaire le vendredi puisse être tassé sans ménagement le samedi ?

Plusieurs réponses sont possibles:

1) Un conseiller l’a convaincu qu’il était impossible de réformer la constitution canadienne;
2) Il a changé d’avis;
3) Il s’est rendu compte que s’il voulait parler de la place du Québec dans le Canada, il serait obligé de définir cette place;
4) Il a reçu un appel de Justin Trudeau lui disant que s’il soulevait cette question, son père reviendrait à la vie pour le gifler publiquement.

Moi je dis: aucune de ces réponses.

J’en offre une autre: l’incompétence de Philippe Couillard sur ces questions.

L’ensemble de ses déclarations sur la question du Québec dans le Canada depuis un an témoigne d’une incompréhension du dossier, de son degré de difficulté, de son importance.

Pour un fédéraliste canadien comme Couillard, il est évidemment invraisemblable que ce pays qu’il chérit ait adopté, il y a 30 ans, une constitution contre les vœux du Québec et que rien ne soit fait pour réparer ce désastre.

Mais il faut du courage, dans le Canada de 2014, pour soulever cette question. Les derniers sondages montrent que plus de 80% des Canadiens hors-Québec sont complètement réfractaires à reconnaître l’existence du Québec comme nation dans la constitution. Les élites politiques savent qu’il n’y a rien à gagner, pour eux, de s’engager sur ce terrain.

Mais je connais plusieurs fédéralistes québécois conséquents qui se cherchent un héraut de la cause, d’abord parce qu’ils ont mal à leur Canada et voudraient que leur pays reconnaisse l’existence de la nation québécoise dans son texte fondamental, ensuite parce qu’ils jugent que l’absence de la signature du Québec sur le document est tellement une « vraie affaire » qu’elle alimente constamment la flamme souverainiste — qu’ils voudraient éteindre.

C’est ce qu’a déclaré l’ex ministre de Trudeau et sénateur libéral Francis Fox, en quittant son siège de sénateur en décembre 2011:

«L’absence du Québec comme signataire de notre Constitution constitue le symbole d’un clivage profond dans l’esprit de plusieurs dont la portée ne saurait nous échapper. Depuis bientôt trente ans, cette situation colore le paysage politique de notre pays et est invoquée par plusieurs pour freiner la mise en place d’assises nationales encore plus solides»

L’effet Couillard sur l’affaire constitutionnelle

En changeant de position aussi fréquemment sur cette question, Philippe Couillard fait plusieurs choses:

Il attire l’attention des Québécois sur l’injustice commise il y a 30 ans et admet que cette vraie affaire ne peut se résoudre qu’en demandant la permission des autres. C’est un cas patent de l’impuissance d’une province dans le Canada. Le coût de la non-indépendance.

Ensuite, il attire l’attention sur sa propre inconstance. Un jour il se présente en matamore qui va plaider avec les autres, le lendemain il n’est plus que le larbin qui voudra bien répondre aux questions sur l’injustice commise, mais seulement si les puissants daignent lui poser la question.

Troisièmement, il démontre aux fédéralistes québécois sincères qu’ils ne peuvent un seul instant se fier sur lui pour les représenter.

Finalement, il signale aux autres membres de la fédération qu’un futur premier ministre Philippe Couillard est indécis, inconstant et, par conséquent, insignifiant sur la question des droits du Québec dans la fédération.

Ils doivent l’attendre avec impatience.