Les pieds d’argile de la loi sur la laïcité

Le grand mandarin du Parti québécois, Louis Bernard, avait écrit au plomb, avec une toute petite écriture, sur du papier ligné, un projet de loi sur la souveraineté. Le texte, parfaitement lisible pour des non-initiés, était la pièce maîtresse de la préparation indépendantiste qui avait précédé l’élection de Jacques Parizeau en 1994. À moi qui étais le dernier rentré dans l’équipe de conseillers, on expliqua que le texte, dont il n’y avait aucune copie, ne comprenait rien de neuf par rapport à ce que disait le PQ depuis sa fondation.

Mais des études avaient démontré que les Québécois, surtout les indécis qu’il fallait convaincre, étaient essentiellement des « normatifs ». Ils étaient impressionnés par la loi, l’ordre, les juges. Entendre, dans des discours, que les retraités allaient garder leurs pensions de vieillesse dans un Québec souverain était une chose. Le lire dans un texte de loi en était une autre, bien meilleure. Il allait être distribué dans tous les foyers.

La normativité. J’ai toujours su que ce serait l’arme principale des opposants à la loi sur la laïcité. Dès mai 2019, l’Institut de sondage Léger avait mesuré pour Jack Jedwab, de l’Association des études canadiennes, que l’appui de 59 % à l’interdiction des signes religieux pour les enseignants fondait de 19 points lorsqu’on agitait le spectre d’un jugement affirmant que cela contreviendrait à la Charte québécoise des droits.

Les dés pipés

Évidemment, les dés sont pipés. La loi 21 serait aisément jugée non discriminatoire… en droit européen. Mais en droit canadien, des juges que les Québécois ne nomment pas et qui interprètent une Constitution que les Québécois n’ont ni négociée ni votée pensent le contraire. Et ils le pensent très fort. La preuve ? La loi 21 modifie la Charte québécoise des droits spécialement pour la rendre compatible avec l’interdiction des signes religieux. La charte adaptée affirme « l’importance fondamentale que la nation québécoise accorde à la laïcité de l’État » et précise que l’Assemblée nationale peut aménager l’exercice des droits et libertés afin de garantir le « respect » de « la laïcité de l’État ». C’est clair. Aucun juriste objectif ne peut conclure que la Charte québécoise ainsi formulée contredit la loi 21. Mais le gouvernement du Québec a prévu que les juges fédéraux ne tiendraient aucunement compte des changements apportés.

En avril, le juge Marc-André Blanchard, de la Cour supérieure, n’a — roulement de tambour — aucunement tenu compte de ces modifications. Il a affirmé que l’interdiction violait la Charte québécoise. C’est précisément pour offrir une protection contre ce biais que la loi suspend l’application des deux Chartes, canadienne et, à regret, québécoise.

Convaincre les Québécois que la loi 21 est contraire à la Charte québécoise est l’élément clé du plan de match de ses opposants. Avec un nouveau sondage des derniers jours, Jack Jedwab peut mesurer l’influence de deux événements importants survenus l’an dernier. D’abord, le jugement Blanchard. Ensuite, le fait qu’en décembre, une enseignante voilée de l’Outaouais fut mutée pour non-respect de la loi. Résultat : l’appui à l’interdiction du port de signes religieux chez les enseignants a chuté de quatre points (de 59 à 55). Le niveau d’opposition a bondi chez les 18-24 ans, passant de 49 à 66 %.

La bataille de l’opinion

A-t-on atteint un plancher de pro-loi 21 ? Pas sûr. Car sur 100 personnes qui appuient la loi, on en trouve statistiquement 55 qui jugent « important que la Cour suprême » se prononce sur la question de la discrimination. On en trouve davantage encore qui estiment que la loi 21 ne suspend pas les droits des minorités. Ils ont raison en principe. Mais pas en droit canadien. Les opposants à la loi useront donc de cette normativité canadienne pipée pour culpabiliser les partisans incertains de la laïcité. Ils ont un espoir raisonnable de rendre ainsi l’appui minoritaire dans l’opinion. Le terrain serait donc préparé pour que des forces politiques, comme le Parti libéral du Québec et Québec solidaire, fassent reculer le Québec sur ce point.

Ce n’est pas inévitable. Avec le premier ministre Lucien Bouchard, nous vivions, en 1998, un problème semblable. La majorité des Québécois avait acquis, avec le référendum de 1995, la conviction que le Québec avait droit à l’autodétermination. Jean Chrétien et Stéphane Dion comptaient sur la normativité canadienne pour miner cette conviction. Leur renvoi sur la sécession en Cour suprême était retors sur plusieurs plans. Les questions posées par le gouvernement à la Cour étaient biaisées — les juges s’en sont plaints —, et Chrétien nomma deux juges en cours d’instance, comme si l’entraîneur des Canadiens pouvait désigner des arbitres pendant le match.

Avec des alliés de la société civile, nous avons organisé une campagne d’information majeure expliquant combien ce renvoi était biaisé et malsain. Des experts internationaux étaient cités. M. Bouchard a fait plusieurs discours importants. Des publicités imprimées et radio furent diffusées. La conjoncture nous a donné un ou deux coups de pouce, aussi. Lorsque la Cour suprême a mis fin à ses audiences, ce printemps-là, nous avions gagné la bataille de l’opinion.

L’exercice de lucidité auquel les partisans de la laïcité doivent s’astreindre sur l’état des forces et les écueils à venir est donc essentiel. Non pour baisser les bras. Mais pour mieux remporter les batailles encore à venir.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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Laïcité: La Cour est pleine… de trudeauistes

Les plaidoiries sont terminées dans le procès intenté contre la loi sur la laïcité. Grâce à la franchise du juge Marc-André Blanchard, on sait déjà que la cause est pour moitié entendue. Il s’agit de savoir d’abord si, en vertu du droit canadien, la loi viole des droits et est discriminatoire. Si c’est le cas, il faut ensuite décider s’il faut permettre à l’Assemblée nationale d’appliquer la loi quand même, ayant fait usage de la clause dérogatoire, prévue tout exprès pour que les élus affirment leur volonté d’agir sans devoir se soumettre à l’opinion d’un juge.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il en a une opinion, le juge. Avant même d’avoir entendu les plaidoyers favorables à la loi, il a confié n’avoir « aucun doute qu’il y a des droits fondamentaux qui sont violés ».

L’historien Frédéric Bastien a aussitôt dégainé son code déontologique pour mettre en cause l’impartialité du juge dans l’affaire. Bonne chance. Car le système est idéologiquement bien rodé. Alors juge en chef de la Cour d’appel, Michel Robert avait authentifié en 2005 un secret de polichinelle : aucun souverainiste ne pouvait accéder au statut de juge puisque, a-t-il expliqué, « ils n’adhèrent pas au système canadien ». Purger des listes de candidature tout juriste soupçonné d’accointance péquiste ne fait pas qu’exclure les séparatistes. Elle retire de la magistrature les personnes plus ouvertes aux arguments favorisant la laïcité, les droits collectifs ou l’impératif de protection du français. Sachant que les juges peuvent toujours trouver dans la loi et la jurisprudence des arguments au soutien de leurs biais, cela crée un fossé grandissant entre des courants de pensée parfois prédominants au Québec et les dogmes trudeauistes.

Discriminatoire, pourquoi ?

Revenons sur le fond. En quoi la loi 21 serait-elle discriminatoire ? Réponse : parce que dans la société québécoise de 2020, son application aura un effet disproportionné sur des femmes musulmanes qui font le choix de porter leurs signes religieux au travail. Combien sont-elles ? Pour ce qu’on en sait, à peine une ou deux dizaines. Mais pourquoi l’effet est-il disproportionné sur celles-ci, plutôt que sur les pratiquants d’autres religions ?

(le texte se poursuit après la pub)

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Le juge Blanchard et les opposants à la loi semblent vivre hors du temps. Si cette loi avait été appliquée en 1968, les répercussions auraient été massives sur tous les prêtres, pères, frères et sœurs œuvrant dans l’éducation québécoise. Disproportionné aussi envers les enseignants chrétiens portant autour du cou des croix en quantité. La raison pour laquelle ce n’est plus le cas est que la majorité chrétienne a intégré l’idée que l’État devait être un espace laïc. Loin d’être discriminatoire, la loi 21 vient étendre à toutes les religions une norme jusqu’ici réservée aux chrétiens.

À chacun son malaise

On fait grand cas du malaise que la loi provoque chez certaines musulmanes pratiquantes (les deux tiers des musulmans québécois ne sont pas pratiquants). Mais que dire du malaise alors ressenti par les chrétiens auxquels on a montré la porte des écoles et des hôpitaux pendant la Révolution tranquille ? La religion catholique était certes étouffante et misogyne. Elle était néanmoins constituée de femmes et d’hommes pour la plupart sincères et dévoués. Il est difficile de concevoir aujourd’hui l’ampleur du désarroi, du sentiment de rejet qu’ils ont ressenti, de mise au rancart de ce qui avait été, jusque-là, leur raison d’être.

Le malaise des femmes musulmanes voilées qui sont au centre du débat mérite notre empathie, c’est certain. Mais qu’en est-il des autres ? La majorité des Québécois, et en particulier les femmes québécoises, qui ont mené le combat contre le contrôle catholique de leurs choix et de leurs corps, voient dans le retour des signes religieux une régression, donc un retour du religieux et de ses symboles misogynes dans des services publics qui en avaient été libérés.

Et n’est-il pas frappant d’entendre un grand nombre de Québécoises venues d’Afrique du Nord intervenir dans le débat pour, non seulement appuyer la loi, mais demander qu’elle aille plus loin encore ? Pourquoi leur parole et parfois leur angoisse face à la normalisation dans l’État de signes religieux qu’elles estiment misogynes et qui leur rappelle l’oppression dont les femmes sont victimes dans leurs pays d’origine serait-elle de moindre valeur ?

On connaît bien le biais du juge Blanchard. C’est celui de la survalorisation des droits religieux au détriment de tous les autres. Une hiérarchie des convictions. Qu’il soit interdit aux employés de l’État d’afficher leurs convictions politiques, sociales, environnementales n’est pas, dans cet univers politico-juridique, une atteinte à leur liberté et à leur identité. Les convictions religieuses, même obscurantistes et contraires aux valeurs que l’État souhaite protéger et transmettre (égalité des sexes, primat de la science sur les superstitions), devraient l’emporter sur tout le reste. Cette bizarre certitude, récusée par les juges européens, constitue une des boussoles du droit trudeauiste.

Attendre du juge Blanchard, ensuite de ses collègues de la Cour d’appel, puis de la Cour suprême autre chose qu’une condamnation morale, pétrie de prétention, de notre histoire, de nos convictions et de notre combat contre l’arbitraire religieux serait faire preuve d’une grande naïveté.


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