À quoi servent les députés conservateurs élus par les Québécois ? À défendre les intérêts du Québec dans la belle fédération canadienne ? À faire en sorte que les investissements fédéraux soient équitablement répartis dans toutes les provinces ? À se battre aussi fort que leurs collègues du reste du pays pour promouvoir leur province d’origine ?
Si vous avez répondu oui à ces questions, vous n’êtes pas attentifs à leur travail.
Le ministre conservateur Maxime Bernier a traité cette semaine les Québécois de « quêteux ».
«C’est toujours la même politique de quémandage, déplore le ministre d’État à la Petite entreprise. Même si les montants en provenance d’Ottawa augmentent, ce n’est jamais assez. On en veut toujours plus, sinon c’est la preuve que le fédéralisme n’est pas rentable.»
En janvier dernier, son collègue Denis Lebel avait aussi fait la leçon aux Québécois au sujet de la péréquation. Tout cela tombe bien, le ministre fédéral des finances vient de dire à son homologue québécois qu’il n’aura pas de sou de plus du fédéral dans l’avenir prévisible.
Nous sommes dans une situation où la majorité des Canadiens hors-Québec considèrent le Québec comme un enfant gâté, jamais content (ils sont 72% à le penser, selon un Léger de 2012). Pire, comme un boulet (43% contre 39%).
Que font les représentants du Québec à Ottawa ? Ils leurs disent qu’ils ont raison de le penser. Ils leur disent que le Québec est un enfant gâté, un boulet.
Et pourtant…
Et pourtant les chiffres disent le contraire. Lorsqu’on calcule la totalité des transferts fédéraux vers les provinces, comme le fait Stéphane Gobeil dans ce tableau, le Québec reçoit moins que la moyenne:
Mais cela n’est qu’une partie de la réalité. L’autre, c’est l’investissement massif fédéral dans les industries de nos voisins, alors que rien de tel n’a eu lieu chez nous.
Petit rappel des faits:
Pour le nucléaire ontarien: Le groupe de recherche Energy Probe a calculé que l’investissement fédéral dans le nucléaire, essentiellement ontarien, s’élevait à 20 milliards $, ce qui a généré pour 75 milliards$ de la dette fédérale actuelle…
Pour le pétrole albertain: Le service de recherche de la Bibliothèque du Parlement fédéral, à partir des rapports du commissaire à l’environnement, a calculé qu’Ottawa avait versé seulement entre 1970 et 1999, 40 milliards en subventions et crédits d’impôts divers à l’industrie pétrolière, gazière et du charbon, des industries jusqu’ici inexistantes au Québec.
Pour Terre-Neuve: Les Terre-Neuviens ont obtenu d’Ottawa que leur richesse pétrolière créée par Hibernia ne soit pas prise en compte dans le calcul de la péréquation. Bref, même si Terre-Neuve s’enrichissait, il fallait faire comme si elle ne s’enrichissait pas, et continue à recevoir de la péréquation — payée, il faut le rappeler, pour 20% par les contribuables québécois. En 15 ans, Terre-Neuve a reçu 4,6 milliards « comme si » elle n’avait pas de pétrole — dont 1,15 du Québec.
Pour Halifax et Vancouver: Ottawa a décidé en 2011 d’octroyer les contrats de construction de 28 grands bateaux — dont des navires de combat — totalisant 33 milliards $ aux chantiers Irving, à Halifax, et Seaspan, à Vancouver.
Pour l’Ontario, encore: En 2010, un investissement de 6,6 milliards de dollars pour le sauvetage de l’industrie automobile ontarienne. En 2014, un autre demi-milliard.
Il n’y a simplement aucun exemple d’investissement canadien de cette ampleur au Québec ces dernières décennies. AUCUN. (Enfin, si on oublie Mirabel, qui a fait plus pour nuire à Montréal en une décision que toute autre politique québécoise, si néfaste put-elle être !)
L’économie québécoise serait différente si un investissement de ce genre avait été fait chez nous. Et il est bon de retenir que 20% des sommes investies ailleurs (ou non perçues grâce à des crédits d’impôts pétroliers) ont été assumées par les contribuables québécois. Franchement, on aurait préféré avoir cet investissement plutôt que de recevoir de la péréquation.
Si nos ministres faisaient leur travail
Nous sommes donc dans cette situation paradoxale où les personnes que nous élisons et que nous payons pour nous représenter à Ottawa — Bernier, Lebel — plutôt que de nous défendre contre les accusations mensongères à notre endroit, plutôt que de se battre pour que nous partagions les bienfaits économiques de la fédération, alimentent au contraire les préjugés canadiens contre le Québec.
Il est vrai que l’exemple vient de loin. Du fondateur du Canada moderne, Pierre Trudeau:
« Nous sommes en voie de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs. » C’est ainsi que Pierre Trudeau décrivait les Québécois dans son tout premier article de Cité Libre, en 1950, en début de carrière.
En 1992, en fin de carrière, Trudeau reprenait le passage de Cité Libre, puis ajoutait : « Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais pour le pire. »
Le puits canadien empoisonné
Cette idée du quêteux québécois est maintenant parfaitement intégrée dans la pensée canadienne anglaise. Elle est désormais intériorisée par NOS ministres québécois à Ottawa. Tellement qu’ils ne lèvent pas le petit doigt pour mener les combats pour lesquels ils occupent leurs fonctions, qu’il s’agisse du Pont Champlain, des Fonds de Travailleurs auquel Ottawa coupe les ailes, de la Commission nationale des valeurs mobilières qui nuirait à Montréal, du Registre des armes à feu, de tant d’autres dossiers encore. (Pour une liste partielle, voir ici.)
Pourquoi ? Parce que les préjugés anti-québécois au Canada, alimentés par les déclarations de nos propres ministres, sont tellement forts qu’il est désormais politiquement risqué d’offrir au Québec sa juste part des interventions fédérales.
Les conservateurs de Stephen Harper n’ont pas besoin du Québec pour être réélus majoritaires en 2015, c’est entendu. Mais le mal est plus répandu. Les deux chefs fédéraux députés du Québec — Thomas Mulcair pour le NPD et Justin Trudeau pour le PLC — savent que tout engagement tangible et chiffrable favorable au Québec nuira à leur chance d’élection dans le reste du Canada.
Une position fédéraliste conséquente proposerait de renverser cette tendance destructrice de la place du Québec dans le Canada, de sa dévalorisation constante. Mais les fédéralistes québécois à Ottawa font le contraire. Pour des raisons politiques (les chances électorales de leur parti au Canada), idéologiques (opposition aux choix économiques et sociaux québécois, ou à ses choix identitaires), la plupart des fédéralistes québécois enfoncent l’image du Québec dans l’imaginaire canadien et nuisent ainsi à ce que le Québec y obtienne le respect qui devrait lui être du.
On dira ce qu’on voudra du débat sur la charte des valeurs. Une chose est sûre. Les trois partis fédéraux, NPD, Conservateurs et Libéraux, étaient unanimes: si jamais l’Assemblée québécoise l’adoptait, ils auraient tous contesté sa légitimité et sa légalité.
L’idée de respecter la volonté d’une nation québécoise au sein du Canada de définir autrement ses règles du vivre ensemble ne leur a pas traversé l’esprit.
Au Canada, le Québec n’est pas respecté. Notamment parce que les élus québécois à Ottawa (sauf ceux du Bloc, bien sûr), ne le trouvent pas respectable.
