À lire: Les coulisses secrètes de l’Europe


Varoufakis, Conversatins entre adultes
Qu’est-ce que le pouvoir ? Ou plutôt qui détient, en définitive, le pouvoir de décision ? Après plusieurs décennies à naviguer dans les arcanes du parti démocrate américain, l’organisateur devenu éminence grise du parti, Robert Strauss, a décrit ainsi sa lente découverte de la réponse à cette question:

« Le pouvoir est une chose intéressante. Au début, je pensais que le pouvoir politique consistait à assister à un dîner réunissant des politiciens. Puis, j’ai pensé que le pouvoir politique consistait à organiser un dîner avec des politiciens. Puis, j’ai pensé que ça consistait à se faire inviter à loger au même hôtel qu’un candidat à l’investiture présidentielle, au moment de la convention. Je me tenais dans le couloir à la sortie de la suite de Sam Rayburn [figure politique démocrate des années 50] et j’étais très impressionné. Puis, j’ai été admis dans le salon d’une de ces suites, et j’étais très impressionné. Puis, je me suis rendu compte que toutes les décisions étaient prises, avec le candidat à la présidence, derrière la porte de la chambre à coucher. Finalement, j’ai été invité dans la chambre à coucher avec les derniers 8 ou 10 individus les plus proches du candidat. Là, je pensais que j’étais arrivé dans le cénacle — jusqu’à ce que j’apprenne que le candidat et ses plus proches conseillers disparaissaient parfois dans la salle de bain. A la fin, il n’y avait plus que [l’alors candidat] Jimmy Carter, [son chef de cabinet] Hamilton Jordan et moi, dans la salle de bain. C’est là que la vraie décision se prenait. »

J’ai retrouvé cette citation après voir lu l’excellent bouquin « Conversations entre adultes » de l’ancien ministre des Finances de la Grèce. Il pose une question finalement bien simple: qui détient le réel pouvoir en Europe ? Je vais vous gâcher la fin (mais ce n’est pas grave). La réponse est: le ministre allemand des Finances et ses adjoints.

Aucune démonstration théorique ne vaut le récit, au quotidien, d’une négociation. Varoufakis est élu ministre, donc homme fort, du gouvernement de gauche élu au plus fort de la crise de la dette grecque en janvier 2015. Les pressions exercées par l’Union Européenne pour un remboursement à marche forcée de sa dette considérable fait subir au peuple grec des privations inconnues depuis la seconde guerre. Comme le ferait le comptable de toute entreprise endettée, Varoufakis se tourne vers sa banque (l’Europe) pour restructurer sa dette et permettre un remboursement plus lent qui n’étouffe pas toute possibilité de croissance économique, tout en proposant des réformes réelles d’une fiscalité grecque pleine de trous.

Contrairement à d’autres membres du gouvernement de gauche, Varoufakis n’est pas un radical. Économiste ayant enseigné aux États-Unis, il s’entoure de certains des meilleurs experts américains pour établir ses propositions. Il estime que la Grèce n’aurait jamais du entrer dans l’Euro et que cette entrée est une des causes du déséquilibre. Mais il estime que sortir de l’Euro serait pire encore.

Dans ce bouquin remarquablement écrit (et traduit) il nous entraîne avec lui dans chacune de ses découvertes des dédales du pouvoir européen. Tous les alliés politiques qu’il croit être en train de se faire en France, au Royaume-Uni ou ailleurs se liquéfient littéralement devant les vrais détenteurs du pouvoir, que j’ai nommés plus haut.

Puis, l’affaire devient shakespearienne lorsque, petit à petit, son propre parti, son propre premier ministre, cèdent sous la pression européenne, isolant Varoufakis.

Complètement ? Pas tout à fait. Le premier ministre, Alexis Tsipras, est convaincu que le peuple grec acceptera, par référendum, de céder aux diktats de l’Europe. Il organise donc un référendum, officiellement pour demander aux Grecs de rejeter les demandes de l’Europe, mais en souhaitant qu’ils les acceptent. Ainsi, ayant perdu son référendum, il pourra accepter, officiellement à contre-coeur, de céder.

Mais à sa grande surprise, les Grecs rejettent à 61% les exigences européennes – comme le souhaitait, dans son cas réellement, Varoufakis.

Malgré ce vote, le gouvernement Tsipras cède, donc tourne le dos à son propre peuple. Varoufakis démissionne et fonde son propre parti, qui n’emporte que 3,5% du vote à l’élection de juillet dernier.

Le livre est éclairant à plusieurs égards – économique, politique, sur le rôle des réseaux, sur le double langage, la relative absurdité de positions dogmatiques, sur la force des faibles et la faiblesse des forts — mais aussi sur la force des forts et la faiblesse des faibles.

C’est aussi un cri pour le volontarisme pragmatique, pour le respect de la parole démocratique et des peuples.

Je le recommande chaudement.

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Les bande annonces de mes deux dernières balados:

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Dette: le plan de 400 ans de François Legault

C’est un plaisir d’entendre Bernard Drainville démonter les chiffres du chef de la CAQ:

C’est aussi éclairant de lire ce qu’en écrit Nicolas Marceau:

Ainsi, la CAQ promet de ramener la dette du Québec au même niveau que celui des autres provinces canadiennes en une dizaine d’années. Pour réaliser cette promesse, François Legault devrait rembourser un montant de 81,5 milliards de dollars au cours des dix prochaines années. Il prétend pouvoir le faire en versant la totalité des redevances perçues sur les ressources naturelles non renouvelables, qu’il ne prévoit pas hausser. Les revenus miniers sont évalués à quelque 4 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. Le chef de la CAQ prévoit aussi affecter des hypothétiques redevances perçues sur le pétrole au remboursement de la dette alors qu’aucune entreprise pétrolière ne prévoit verser de redevances avant 2015, et ce, dans le meilleur des cas.

En outre, comme le Québec fait toujours partie du Canada, la moitié des redevances perçues par le gouvernement du Québec est retenue par le gouvernement fédéral par le biais du système de péréquation. Il est donc techniquement impossible de promettre d’affecter plus de la moitié de ces redevances avec la formule de péréquation actuelle. Pour réaliser son engagement de ramener la dette du Québec au même niveau que celui des autres provinces en affectant la totalité des redevances perçues sur les ressources non renouvelables, il lui faudrait plus de 400 ans. […]

Le chef de la CAQ entend aussi dépenser plus de 2 milliards de dollars pour des baisses d’impôt, en prétendant pouvoir dégager cette somme simplement en faisant du ménage dans l’État. Rappelons-nous que c’est le même François Legault qui, en 2007, lorsque le gouvernement libéral proposait de baisser les impôts de 950 millions de dollars, était le premier à dire qu’il s’agissait d’un geste irresponsable de Jean Charest parce que le Québec n’avait pas les moyens. Cinq ans plus tard, la situation des finances publiques s’est détériorée : il y a un déficit à résorber et la dette a augmenté de 42 milliards de dollars depuis 2007.Afin de dégager la marge de manœuvre nécessaire pour payer cette mesure, il faudrait couper 50 000 des 63 000 fonctionnaires du gouvernement du Québec. Abolir les commissions scolaires, les agences de santé et 7000 postes à Hydro-Québec ne suffirait pas pour défrayer le coût de cette promesse.

On n’a d’autres choix, en entendant de pareilles énormités, que de conclure que François Legault n’a pas l’intention de tenir ses engagements. Il fait des promesses illusoires pour se faire élire et, une fois élu, il trouvera toutes les excuses pour justifier son inaction. Voilà le type de comportement qui suscite le cynisme et qui nuit à l’image de la classe politique.

Ce n’est pas le François Legault rigoureux qu’on avait connu à l’époque…

Quand les brutes parlent de dette, c’est pas net !

Dette_publique

L’économiste Mathieu Laberge écrit régulièrement des études pour le très conservateur Institut économique de Montréal.  Je vais d’abord citer ce qu’il disait dans une récente entrevue :
« Si vous voulez faire peur à vos enfants, prenez la dette brute par habitant, elle ne tient pas compte de la capacité de payer, ni des actifs du gouvernement. »

Or voilà précisément ce que vient de faire, dans un document honteux, le ministère québécois des Finances. Utilisant des chiffres de l’OCDE sur la dette brute des pays, et comparant ce chiffre bonhomme-sept-heures à la richesse globale de chaque pays (le PIB), le document offre cette conclusion :

« Avec un ratio de 94,0 %, le Québec se classe au 5e rang par rapport aux pays de l’OCDE, après le Japon, l’Italie, la Grèce et l’Islande. La dette du Québec est plus élevée que celle du Canada, des États-Unis et de la moyenne des pays de l’OCDE (78,4 %). »

Voilà la seule comparaison internationale utilisée dans le document. La dette brute. Elle permet de dire que le Québec est un cancre, une des nations les plus endettées au monde. Dans le même groupe que la Grèce, dont l’endettement risque de plonger l’Europe tout entière dans la crise. Quand on nous dit qu’on est nul, on n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Mais pourquoi ce chiffre, de la dette brute, est-il si trompeur ? Stéphane Gobeil qui, comme ex-conseiller de Gilles Duceppe, a suivi ce dossier pendant dix ans, répond à la question dans un texte légitimement furieux, publié sur Cyberpresse :

« Indiquer la dette brute d’un pays sans offrir le portrait global, ça n’a aucun sens. La Norvège, par exemple, avait une dette brute à 56 % de son PIB en 2008. Mais elle avait aussi accumulé une cagnotte de plusieurs centaines de milliards, ce qui fait qu’en réalité, la dette nette de la Norvège est à moins 125 % de son PIB.

Pour prendre un autre exemple, imaginons que Jean a contracté une dette de 50 000 $ et qu’il en gagne autant par année. On dira qu’il a une dette brute à 100 % de son revenu, ce qui semble inquiétant. Sauf que dans son compte en banque, Jean a 40 000 $. Sa dette nette, de 10 000 $, est donc à 20 % de son revenu.

Pourquoi le ministère des Finances agit ainsi ? C’est bien simple, en prenant en compte la dette nette, impossible de faire peur au monde, car le portrait change complètement. En 2008, la dette nette était, selon mes calculs, à 43 % du PIB, le Québec se situant alors au 11e rang, tout juste au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. »

Dette: Le Québec proche de la moyenne des pays industrialisés ! Cela fait effectivement moins peur que la manchette obtenue plus tôt cette semaine par le ministère des Finances. L’OCDE, qui n’a pas pour mandat d’effrayer le public, publie de toute évidence les deux tableaux :  ce que les pays doivent (la dette brute) et ce que les pays devraient s’ils vendaient leurs actifs (la dette nette). Ce blogue ayant un objectif de service public, je me fais un plaisir d’offrir aux statisticiens des Finances le lien internet qui mène aux deux tableaux (32 et 33).

Je les renverrai aussi à un document pas si vieux, de 2005, du groupe d’économiste  du CIRANO. On y lisait :

« La dette de l’ensemble des gouvernements au Québec est comparable aux données publiées par l’OCDE, le Québec se situe près de la moyenne de l’OCDE et au sein d’un groupe de pays incluant l’Espagne, la France, les Pays-Bas, les États-Unis, l’Autriche et l’Allemagne. […] La bonne position relative du Canada (et du Québec) dans ce classement international est en fort contraste avec la situation qui prévalait au début des années 1990. »

Un des auteurs du document est Claude Montmarquette, soit un des quatre économistes conseils du ministre des Finances. Il aurait pu, lui, expliquer aux auteurs du document ce qu’est la dette nette, puisque c’est celle qu’il a utilisée pour comparer le Québec aux pays de l’OCDE. On pourrait dire que ces chiffres de 2005 ne reflètent pas la situation de 2010. En effet, l’endettement des autres pays de l’OCDE, et de nos voisins ontarien et américain, est beaucoup plus forte que la nôtre en 2009 et 2010. Permettez -moi de citer encore Stéphane Gobeil :

« Selon l’OCDE, en 2010, l’endettement net des États-Unis atteindra 65 % de son PIB, une augmentation de 38 %. Au Royaume-Uni, la dette nette aura augmenté de 79 % en deux ans et en Irlande de 90 % ! […] Dernière remarque à propos des comparaisons Québec – Ontario. Au cours des 5 prochaines années, il est prévu que l’Ontario cumule les déficits à hauteur de 100 milliards de dollars, dont 25 milliards pour la seule année  2009-2010. La dette ontarienne atteindrait alors 277 milliards.»

J’ajoute une dernière remarque sur ce point. Si, comme je le propose depuis quelques années, on permettait à notre principal actif, Hydro-Québec, d’augmenter ses tarifs au niveau de ceux de l’Ontario (tout en redonnant ces revenus supplémentaires aux citoyens sous forme de baisses d’impôts et d’augmentations de prestations), cela augmenterait la valeur d’Hydro-Québec de façon telle que la dette nette du Québec serait de… zéro dollar !

Pour effrayer le contribuable: affaiblir la position historique du Québec

Ce n’est pas tout. Pour comparer la dette du Québec à celle de pays souverains membres de l’OCDE, on doit évidemment estimer quelle serait la part de la dette canadienne que le Québec devrait assumer. Même principe : on ne peut dissocier la dette des actifs. Bref, si le Québec doit assumer sa part de la dette canadienne, il doit aussi obtenir une part équivalente de tout ce que possède l’État canadien.

En 1990, la commission Bélanger-Campeau avait établi à 18,5 % la part des actifs canadiens présents sur le territoire canadien. Donc, la part équivalente de la dette qui revient au Québec devrait être le même. Cette proportion a été réitérée en 1992 par de nouvelles études sous le gouvernement Bourassa, puis en 1995 par d’autres sous le gouvernement Parizeau.

Or voici que, dans sa campagne de peur, le ministère des Finances modifie dans un document officiel cette proportion et applique la part québécoise de la population canadienne, soit 23,3 %.   De combien ce changement de calcul (4,8 points de pourcentage de plus) augmente-t-il la dette du Québec ? De 25,3 milliards de dollars !

(Ajout:) D’autres économistes ont, au cours des années, du faire ces calculs. Voici ce qu’en dit un document conjoint Desjardins/Cirano de 2006:

La dette du Québec est calculée à partir de la dette du gouvernement du Québec à laquelle on ajoute la part du Québec de la dette du gouvernement fédéral. La quote-part du Québec de la dette fédérale est estimée entre 16 % et 24 % avec une cible à 20 %.

Bref, le document des Finances a délibérément utilisé le haut de la fourchette pour noircir le portrait. (Fin de l’Ajout)

Il ne fait aucun doute que si on devait un jour négocier la dette d’un Québec souverain, les négociateurs canadiens utiliseraient le document des Finances comme preuve que le chiffre de 18,5% est trop bas, donc pour affaiblir la position québécoise. J’aimerais voir les auteurs du document répliquer alors qu’ils réclament en échange 4,8 % des actifs canadiens qui ne sont pas sur le territoire québécois. Une partie des Rocheuses ? Les ambassades canadiennes en Europe ? Les sous-marins ?  (Surtout pas !)

D’autres entourloupes

Vous le savez déjà, il y a la «bonne dette» — l’hypothèque sur votre maison, si votre revenu est suffisant pour en faire les paiements. Puis il y a la «mauvaise dette» — ce que vous avez accumulé sur votre carte de crédit en dépenses courantes ou frivoles.

Pour l’État, la bonne dette a servi à construire des routes, écoles et hôpitaux. La mauvaise est le cumul des déficits des dépenses courantes. Dans ses documents précédents, le ministère a indiqué que les deux tiers de notre dette est mauvaise, et seulement un tiers est bonne. C’est bien la preuve que nous avons extrêmement mal géré nos affaires pendant des décennies. Que nous sommes, donc, nuls !

Dans un récent texte publié dans Le Devoir, l’économiste de l’UQAM Louis Gill note que la réforme comptable de 1997 a fait passer, comme par magie, une grande partie de ce qui était auparavant une bonne dette en dorénavant mauvaise dette. Sans que vous et moi ne profitions d’une seule gabegie supplémentaire! Pour Gill, lorsqu’on retire cette fiction, la réelle proportion aujourd’hui est de 60 % de bonne dette contre 40 % de mauvaise. Soit l’inverse de ce qu’on nous dit, pour nous culpabiliser.

Ajout: Je découvre que Louis Gill a lui aussi réagi au document des Finances. Il réitère ses objections, note plusieurs lacunes (le ministère compare l’endettement des autres pays de 2008 à celui du Québec de 2009) et refait le calcul international comme suit :

« Sur le plan de l’endettement net, dont le ministère ne parle pas, le Québec se situe au 11e rang, derrière l’Italie, le Japon, la Belgique, la Grèce, les États-Unis, la Hongrie, le Portugal, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. »

Autrement dit, en termes d’endettement net, le Québec fait mieux que 6 des pays du G7. Cela ferait un bon titre, non ? (Et Gill calcule pour le Québec 20 % de la part de la dette fédérale !) Fin de l’ajout.

La dette: un sujet important

Qu’on me comprenne bien. L’endettement du Québec est un sujet important. Le principe de précaution exige que nous prenions les moyens raisonnables nécessaires pour la faire reculer. Quels que soient les débats sur la dette brute ou la dette nette, il nous faut assumer, chaque année, le service de la dette, c’est-à-dire en payer les intérêts et le renouvellement. Lorsque les taux d’intérêts vont augmenter, ce qui est inéluctable, l’augmentation du service de la dette va exercer une pression néfaste sur notre capacité de financer les vrais services de l’État.

Pourquoi notre propre gouvernement ne peut-il pas nous expliquer ces choses posément, sans insulter notre intelligence et miner sa propre crédibilité ?

dette-cirano-2004-montmarquette

Même le CIRANO et Desjardins ne suivent pas les Finances, ici en 2006

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Appliquer le principe de précaution à nos finances

(Voici le chapitre que j’ai consacré à la dette dans mon ouvrage Pour une gauche efficace de l’automne 2008)

Faut-il s’occuper de la dette québécoise ? Le sujet provoque un important débat à gauche où on le voit comme l’épouvantail derrière lequel se cache le programme de rétrécissement de l’État de la droite. Un soupçon plus que légitime.

Jacques Parizeau estime pour sa part que la situation de l’endettement québécoise, reste sous contrôle et que les sommes qu’on peut dégager devraient être mieux investies dans le développement économique et social que dans le remboursement d’une dette dont le poids relatif, par rapport à la richesse nationale, baisse. « Répandre la hantise de la dette publique fait maintenant partie de la psychologie collective, expliquait-il aux HEC en 2007. Cela passera, on l’espère, parce qu’il pourrait y avoir là un frein aux investissements nécessaires dans l’éducation et la compétitivité des entreprises. » Je ne suis pas en position de contredire l’incarnation du savoir économique qu’est M. Parizeau. Mais si on pouvait faire les deux ? Investir dans l’éducation et la compétitivité, tout en réduisant la dette ?

Un second débat, très chiffré celui-là, porte sur le poids supplémentaire réel qu’imposera au Québec le défi démographique et le vieillissement de la population. Pour leur livre de 2006 Agir maintenant pour le Québec de demain, l’économiste Pierre Fortin et le fiscaliste Luc Godbout ont calculé que si le Québec avait, aujourd’hui, la population vieillie que l’on connaîtra dans quelques années à peine, soit en 2030, il manquerait au budget du Québec 15 milliards de dollars pour couvrir ses coûts supplémentaires. Soit un trou de 25% du budget. Ils en concluent que la constitution d’un Fonds de secours est essentielle pour assumer ce choc.

L’économiste de gauche Louis Gill, de l’UQAM, leur a répondu avec aplomb que ce calcul est fautif, car il ne prend pas en compte l’hypothèse d’une augmentation plus rapide de la productivité, donc de la richesse nationale, d’ici là. Un changement mineur dans les prédictions donnerait, sur 25 ans, des résultats complètement différents. Rembourser la dette, note-t-il, est d’un coût prohibitif. Mieux vaux investir les marges disponibles dans les infrastructures et les autres déterminants de la richesse pour s’assurer les moyens d’assumer, en 2030, les défis supplémentaires.

Tout cela est vrai. Mais l’édifice semble fragile. Une montée soudaine des taux d’intérêts serait nuisible à nos finances : une hausse d’1% nous couterait immédiatement 330 millions de plus par an, 1,2 milliards par an à terme. Multipliez par 2, 4, 6….

De plus, il y a ces dépenses imprévues qu’on ne saurait chiffrer : les coûts du choc énergétique et du choc écologique. Il me semble que les tempêtes qui s’annoncent devraient nous conduire à adopter le principe de précaution, un principe cher à la gauche, face à nos dépenses publiques.

Mais je me rends : il ne faut pas rembourser la dette. Du moins pas tout de suite. Mais il faut en relativiser le poids en constituant un fonds de réserve. Pour deux raisons, en plus de celles déjà évoquées. Parce que ceux qui proposent un démantèlement de l’État et se font les apôtres des privatisations et PPPs généralisées s’appuient sur la lourdeur de la dette québécoise pour faire assumer par le privé, plutôt que par l’État, l’endettement nécessité par les immobilisations. Un État moins endetté, ou un État qui détient un important fonds de réserve, n’a pas à céder aux PPPs ses grands travaux, pour déporter l’endettement supplémentaire sur ses partenaires et éroder ainsi la force et la cohésion de son service public. Finalement, parce que je suis indépendantiste. Ce n’est pas l’endettement du Québec/province qui le rend vulnérable. C’est en héritant de sa part de la dette canadienne que le Québec deviendrait financièrement un des cancres de l’OCDE. Après un Oui, le Québec doit s’engager sur les eaux internationales en ayant solidifié sa coque financière, ou en ayant démontré une ferme volonté de le faire. Mieux nous serons engagés dans la constitution d’un fonds de précaution qui contrebalancera l’existence de notre dette, mieux nous pourrons réussir la transition économique vers la souveraineté.

Le Fonds doit être conçu de façon à constituer une réserve en cas de coup dur. Le gouvernement devrait pouvoir y puiser, selon des critères précis, pour préserver le filet social en cas de récession ou parer à une augmentation rapide des coûts de santé. Il pourrait également choisir de rembourser une portion de la dette en cas de hausse subite des taux d’intérêts. Mais il agirait comme une assurance.

Donnons 2010 comme date de départ. J’ai déjà réduit de 32 milliards la dette québécoise par la vente de 25% des actions d’Hydro-Québec[1]. Ce paiement a libéré, chaque année pour toujours, près de deux milliards de dollars annuels supplémentaires pour les efforts d’éducation et sociaux dont j’ai déjà parlé. Mais il a déjà réduit considérablement la dette québécoise.

Il n’a cependant pas créé de fonds de réserve : appelons-le, pourquoi pas, le Fonds des générations, le nom déjà choisi pour le Fonds existant. En 2010, le Fonds aura déjà cumulé 2 milliards 745 millions. Voici comment un gouvernement de la gauche efficace pourrait procéder pour la suite.

Le Fonds des générations : une idée de gauche

Le Fonds des générations mis sur pied par le ministre des Finances, Michel Audet, est intéressant dans sa forme. Mais sait-on qu’il reprend une idée venue de la gauche ? Elle fut avancée lors du sommet économique de 1996 par le Fonds de solidarité de la FTQ, reprenant lui-même une proposition de l’ancien président de la CSN, M. Norbert Rodrigue. (Ils l’appelaient « Fonds du patrimoine »). Si le gouvernement Bouchard avait, à l’époque, accédé à la proposition syndicale, nous disposerions aujourd’hui dans le fonds d’une somme de plus de 4 milliards, donc davantage que ce qu’on compte actuellement dans le Fonds créé par le gouvernement Charest.

Or chacun a vu que la proposition Charest est à la fois trop timide et fondée sur une entourloupe. Beaucoup de Québécois ont peine à comprendre comment une ponction de 500 millions par an peut-être opérée sur le budget d’Hydro-Québec sans que cela se traduise par une augmentation de tarif. Le PDG d’Hydro, M. Thierry Vandal, nous assure qu’il n’en est rien et que les profits globaux d’Hydro allaient se gonfler de cette somme, que l’État pourra alors utiliser. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les consommateurs peuvent en conclure que ce 500 millions aurait pu être utilisé pour réduire, ou freiner la hausse, des tarifs. Comme beaucoup de choses entreprises par le gouvernement Charest, ce n’est pas net. Or un effort collectif pour une cause aussi importante et difficile que la constitution d’un fonds de réserve ou de précaution doit être fondé sur la clarté, pas sur le doute. L’effort doit également être correctement réparti.

Ce Fonds a pour objectif de protéger et de profiter à tous les Québécois. Il est donc normal que tous y participent. J’estime qu’on devrait proposer d’alimenter ce Fonds à partir de trois bassins :

1) Pour un tiers, des citoyens en général :

Le gouvernement Harper a réduit de 2% le niveau de la TPS, ce qui fut la mesure la moins efficace possible pour donner du tonus à l’économie. Cette baisse a-t-elle été répercutée aux consommateurs ? Difficile à dire. La Banque du Canada et Statscan posent l’hypothèse que la baisse de 2% a fait diminuer les prix de 1,12%. Un autre économiste avance 0,8%. Les commerçants ont-ils gardé pour eux une partie de la baisse (le billet de cinéma à 12 ou 14$ n’a pas bougé) ? Ont-ils anticipé une augmentation de prix de 2% déjà prévue ? Mystère. Une baisse d’impôt aurait été claire, nette et précise, comme l’ont dit tous les économistes. Le gouvernement Charest, en tous cas, a manqué l’occasion d’occuper ce champ fiscal en augmentant de 2% la TVQ. Mieux vaudrait tard que jamais. En s’y engageant, le Québec récolterait 2,6 milliards de dollars de plus par an. La gauche efficace le partagerait en trois parts :

Il mettrait un peu plus de 15% de la somme (400 millions par an, indexés) au Fonds des générations. Il contribuerait environ 40% de la somme (1,1 milliards) en réduction l’impôt des particuliers, car c’est la meilleure façon de réduire le fardeau fiscal et de contribuer à la maîtrise de coûts de production compétitifs. Il corrigerait donc l’erreur économique (électoraliste) des conservateurs fédéraux en réduisant mieux le fardeau fiscal. Il investirait la portion restante (1,1 milliards, indexée) en éducation, selon les priorités déjà mentionnées. (Notons que la hausse de TVQ nécessitera un ajustement correspondant au remboursement de TPS-TVQ aux contribuables à faibles revenus, pour un effet nul sur eux[2].)

2) Pour un tiers, de l’entreprise :

La constitution du Fonds, en réduisant la pression sur la disponibilité du capital, aura un léger effet bénéfique sur les taux d’intérêt, donc sur la capacité d’emprunt, donc sur les coûts de production des entreprises. Il est de toutes façons normal que les entreprises – nullement touchées par cette opération TVQ, mais dont les salariés profiteront d’une baisse d’impôts qui permettra une progression plus lente des salaires, donc un second effet bénéfique sur les coûts de production – participent à l’effort, elles qui le réclament avec force.

Une seconde somme de 400 millions par an, indexée, serait donc à percevoir du milieu des affaires. Comment concilier cela avec l’objectif, discuté plus tôt, de mieux favoriser la compétitivité des entreprises exposées à la concurrence internationale ? D’abord en soulignant qu’il est une erreur de faire disparaître la taxe sur le capital sur les institutions financières, qui n’en n’ont nullement  besoin.

Maintenant que cette abolition est en cours, il est intéressant de lire ce qu’avait à dire la FTQ en 1996 au sujet du financement du fonds proposé :

Nous croyons que les institutions financières devraient faire l’objet [d’une] taxe dédiée. En effet, les institutions financières et les grands portefeuilles détenteurs d’obligations gouvernementales, grâce aux rendements élevés générés par les hauts taux d’intérêt en vigueur pendant les années quatre-vingt, ont largement bénéficié de l’accroissement de la dette. Pendant ce temps, les Québécois et les Québécoises contribuaient

Compte tenu des profits déjà faramineux, à l’époque, de l’ensemble des institutions financières, la FTQ proposait une taxe dédiée qui à la hauteur de 200 millions, par an, en 1996, ce qui ne mettrait, disait-elle avec raison, « nullement en danger la compétitivité » de ces institutions.

Pendant la campagne électorale de 2007, André Boisclair, qui ne fut pas le plus gauchiste des chefs du PQ, proposait certes d’abolir la taxe sur le capital, mais pas sur les institutions financières : ce don qu’il estimait à 350 millions par an aux institutions financières lui paraissait, à bon droit, inacceptable. Depuis, la crise des subprimes a fragilisé certaines de nos institutions financières, alors que la hausse des prix pétroliers a fait exploser les profits des compagnies pétrolières.

Je proposerais donc de couvrir les 400 millions venant de l’entreprise à partir de trois sources : une ponction sur les secteurs financiers et pétroliers pour compenser l’abolition de la taxe sur le capital les concernant, puis une augmentation de la tarification des services gouvernementaux aux entreprises, pour en refléter le coût réel, avec un léger profit pour l’État.

3) Pour un tiers, de l’État et des syndiqués du secteur public

J’ai décrit dans un chapitre précédent comment les artisans du service public peuvent être mobilisés pour augmenter le rendement et la productivité de leurs services, tout en en empochant une partie du bénéfice. L’État en serait le principal bénéficiaire et ce sont de ces gains qu’on devrait viser à dégager une troisième somme de 400 millions de dollars, donc d’environ 0,7% du budget de dépenses du Québec, pour la verser également au Fonds. Comme les deux autres, la somme serait indexée.

4) Un « quatrième tiers » (difficilement quantifiable) proviendrait d’un effort accru de lutte contre le travail au noir et l’évasion fiscale. Lier le paiement de ces sommes à la réduction de la dette est doublement efficace : symboliquement, et pour lever les dernières inhibitions dans la lutte contre les fraudeurs. Pour les fins de notre calcul, j’établirai à 100 millions le revenu supplémentaire provenant de cette source pour l’an un et l’indexerai par la suite. Il s’agit d’un objectif timide. La lutte contre le travail au noir mené par Revenu Québec a cru de 100 millions par an au cours des trois dernières années, soit de 1,7 milliard en 2005/06 à 2 milliards en 2007/08. Il s’agirait, ici, d’ajouter 100 millions à cette tendance.

Le financement équitable du Fonds des générations
Contribution Montant Mesure
Le tiers des citoyens 400 millions Le Québec reprendrait, via la TVQ, les 2 points de TPS réduits par Ottawa, soit 2,6 milliards. 1,1 milliard reviendrait en baisse d’impôt, 1,1 en investissement en éducation, le reste, 400 millions, au fonds
Le tiers des entreprises 400 millions Le Québec reprendrait à hauteur de 350 millions le cadeau fait aux institutions financières et pétrolières en abolition de la taxe sur le capital. Le 50 millions restant viendrait de la tarification à coût réel des services gouvernementaux aux entreprises.
Le tiers de l’État et de ses artisans 400 millions En partageant avec les artisans du secteur public les fruits des gains de productivité, cette contribution équivaudrait à 0,7% des dépenses de programme de l’État
La contribution des fraudeurs 100 millions La lutte contre la fraude fiscale génère 2 milliards par an, en hausse annuelle de 100 millions. On vise ici une autre 100 millions supplémentaire.
Total 1,3 milliard

 

Cela signifierait donc un dépôt annuel de 1,3 milliard par an dans le Fonds. Une évaluation fondée sur une prédiction de rendement de la CDP conservatrice à 9,4 % (rendement moyen des dix dernières années de la CDP, utilisé par le budget Charest), un taux d’inflation de 2% permet de prévoir un actif cumulé, 20 ans après sa constitution, de 104 milliards de dollars, contre une dette qui serait alors de 175 milliards.

Il faut appliquer à la dette québécoise et à son PIB les prévisions à long terme émises en 2002 par le Conference Board (et qu’on les prolonge, suivant la tendance indiquée), on constate que le remboursement (même théorique), après 20 ans, d’une part de la dette avec le Fonds réduirait le ratio dette/PIB du Québec de 32% sans le Fonds à 13 % avec le Fonds – en supposant qu’on n’ait fait aucun retrait dans l’intervalle pour protéger le filet social. Sans pouvoir présumer de l’évolution à long terme des ratios dette/PIB des autres provinces et autres nations de l’OCDE, les mesures actuelles montrent qu’au niveau de 13%, le ratio québécois serait parmi les plus faibles au Canada (la moyenne est de 25%) et le deuxième plus faible des pays de l’OCDE (où la moyenne est de 48%). Ce serait presque trop ! Mais nous n’avons pas encore monté toute la côte.

Nous n’avons calculé que la dette de la province de Québec. Il faut y ajouter la part québécoise de la dette québécoise pour avoir une idée complète de notre niveau d’endettement. Quelle est notre part de la dette canadienne ? 18,2% selon les calculs des Finances du Québec souverain (reprenant ceux de la Commission Bélanger-Campeau). Une fois cette addition faite, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain passerait, dans 20 ans, de 45 % sans le Fonds à 26 % avec le Fonds. À 26 %, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain en ferait, aux niveaux actuels, le 7e pays le moins endetté de l’OCDE, (sur 30, après le Luxembourg (2%) et l’Australie (8%)) la moyenne étant de 48%. Cela en ferait également un pays moins endetté que n’importe lequel des pays du G7 (sauf peut-être le Canada à ce moment-là), dont le niveau moyen du rapport dette/PIB est en ce moment de 63 %.

Comme l’a noté le ministère québécois des finances, la constitution d’un Fonds a un effet bénéfique bien avant son échéance. La cote de crédit du Québec s’en trouverait améliorée, ce qui diminuerait les coûts de financement de la dette (et des autres dettes publiques québécoises : Hydro, villes, commissions scolaires) dans l’intervalle, générant au bas mot des dizaines de millions de dollars d’économie pour l’État.

Impact des dépôts au Fonds des générations, après 20 ans
Dette totale du Québec Richesse totale (PIB) Ratio dette/richesse Actifs du Fonds Ratio dette/richesse avec le Fonds
Dette du Québec province 176milliards 543milliards 32,4% 104milliards 13,2%
Dette Québec+sa part du Canada 244milliards 543milliards 45% 104milliards 25,8 %

Maintenant que ce calcul est fait, on voit bien que l’augmentation de la solidité économique du Québec est faisable, sur un délai relativement court : 20 ans. Les sommes en jeu sont telles que, dans la mesure où on retient la proposition du dépôt de 32 milliards venant de la privatisation partielle d’Hydro, on peut concevoir une ponction moins forte des trois bassins visés (200 ou 300 millions par an plutôt que 400), ou une période d’effort plus brève (10 ans plutôt que 20) pour ne viser qu’un ratio de 30 ou 35%, plutôt que le 26% qui ferait du Québec une étoile financière[3].

Mais on chipote. Ce sera un vrai débat de riches. Mon intention ici est de démontrer comment la chose est possible et comment on peut rendre le Québec complètement solide, pour le maintenir aussi solidaire qu’on le souhaite.

Dans cette formule, chacun contribue, chacun gagne, la maison fiscale du Québec est remise en ordre pour des générations et prête à subir les chocs à venir et à relever le plus grand de ses défis : la souveraineté.

(Ajout: dans un autre chapitre du livre, Mieux harnacher nos énergies, je montre comment un changement de tarification de l’électricité, sans appauvrir un seul Québécois, provoquerait une explosion de la valeur d’Hydro Québec, qui passerait de 35 à 130 milliards. Cela aurait pour effet de réduire d’autant la dette nette du Québec et, si on l’ajoutait aux mesures proposées ici, de la faire complètement disparaître.)


[1] Voir le chapitre V : Mieux harnacher nos énergies

[2] Bizarrerie, les gouvernements fédéral et  québécois n’ont pas modifié à la baisse le remboursement de TPS/TVQ au moment de la baisse de 2 points. Les revenus faibles ont donc, théoriquement, davantage de remboursement qu’auparavant. La difficulté tient au niveau fixé pour ce remboursement, qui est contestable et contesté.

[3]Pour les intéressés : si on réduisait la contribution de chacun des trois bassins à 300 plutôt que 400 millions, le résultat sur 20 ans serait un rapport dette/PIB de 17% pour la province et de 29,5% pour un Québec souverain. A 200 millions, le résultat serait de 18% pour la province et 29,5% pour le pays. Je suis plutôt favorable à un effort plus important (400), quitte à ce qu’il soit plus court dans le temps.

Pour un vrai plan de réduction de la dette

(Mon premier texte sur la réduction de la dette, publié dans La Presse en avril 2006. J’ai ensuite actualisé la proposition dans mon livre de 2008: Pour une gauche efficace.)

Réduire vraiment la dette pour le Québec du déclin démographique, pour le maintien du service public et pour la souveraineté : une proposition plus audacieuse et plus équitable

L’auteur est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (cerium.ca). Il s’exprime ici à titre personnel.

La question de la réduction de la dette québécoise est maintenant au centre du débat public. Il faut s’en féliciter. Non parce que le Québec actuel se porte, globalement, mal. L’inverse est plutôt vrai, comme le reconnaissent d’ailleurs les signataires du Manifeste pour un Québec lucide dans leur introduction. La réduction de la dette est essentielle car il faut mieux préparer le Québec pour les défis qui se présentent à lui.

Je suis favorable à une véritable et équitable réduction de la dette pour trois raisons. D’abord parce que le Québec fait face à un déclin démographique imminent qui, même lorsqu’on n’en exagère pas les effets comme c’est malheureusement courant, ne peut que dégrader notre capacité à maintenir et encore plus à étendre notre filet social. Ensuite, parce que ceux qui proposent un démantèlement de l’État et se font les apôtres des privatisations et PPPs généralisées s’appuient sur la nécessité de faire assumer par le privé, plutôt que par l’État, l’endettement nécessité par les immobilisations. Un État moins endetté n’a pas à céder aux PPPs ses grands travaux, pour déporter l’endettement supplémentaire sur ses partenaires et éroder ainsi la force et la cohésion de son service public. Troisièmement, parce que je suis indépendantiste. Ce n’est pas l’endettement du Québec/province qui le rend vulnérable. C’est en héritant de sa part de la dette canadienne que le Québec deviendrait financièrement un des cancres de l’OCDE. Après un Oui, le Québec doit s’engager sur les eaux internationales en ayant solidifié sa coque financière, ou en ayant démontré une ferme volonté de le faire. Mieux nous serons engagés dans une réduction planifiée et déterminée de la dette, mieux nous pourrons réussir la transition économique vers la souveraineté.

Le Fonds des générations proposé par le ministre des Finances, Michel Audet, est intéressant dans sa forme. Il reprend d’ailleurs une idée venue de la gauche. Elle fut avancée lors du sommet économique de 1996 par le Fonds de solidarité de la FTQ, reprenant lui-même une proposition de l’ancien président de la CSN, M. Norbert Rodrigue. Si le gouvernement Bouchard avait, à l’époque, accédé à la proposition syndicale, nous disposerions aujourd’hui dans le fonds d’une somme de 3,4 milliards, à mi-chemin du plan de 20 ans de cumul, et la projection moyenne indique qu’une somme de 13 milliards serait accumulée à terme. (Le remboursement subit de 13 milliards sur la dette actuelle ferait baisser le rapport dette/PIB de 44 à 39%)

Or chacun voit que la proposition du ministre Audet est à la fois trop timide et fondée sur ce qui est perçu, à tort ou à raison, comme une entourloupe. Beaucoup de Québécois ont peine à comprendre comment une ponction de 500 millions par an peut-être opérée sur le budget d’Hydro-Québec sans que cela se traduise par une augmentation de tarif. Le PDG d’Hydro, M. Thierry Vandal, nous assure qu’il n’en est rien et que les profits globaux d’Hydro allaient se gonfler de cette somme, que l’État pourra alors utiliser. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les consommateurs pourront en conclure que ce 500 millions aurait pu être utilisé pour réduire, ou freiner la hausse, des tarifs. Comme beaucoup de choses entreprises par le gouvernement actuel, ce n’est pas net. Or un effort collectif pour une cause aussi importante et difficile que la réduction de la dette doit être fondée sur la clarté, pas le doute. L’effort doit également être correctement réparti.

La proposition avancée par François Legault est à cet égard beaucoup plus intéressante. Je pense cependant qu’il faut aller encore plus loin. La réduction de la dette profite à tous les Québécois. Il est donc normal que tous y participent. J’estime qu’on devrait proposer d’alimenter ce Fonds des générations à partir de trois bassins :

1) Pour un tiers, des citoyens en général :

Le gouvernement Harper s’apprête à baisser de 1% maintenant, puis de 1% plus tard, le niveau de la TPS. En occupant ce champ fiscal et en augmentant de 1% la TVQ, le Québec récolterait 1,3 milliard (2,6 avec deux points de TVQ). Le Québec devrait investir ce nouveau champ fiscal, puis le partager lui-même en trois parts.

Il augmenterait de 1% la TVQ (puis d’un autre 1% au moment de la seconde baisse de TPS). Il mettrait près du tiers de la somme (400 millions par an au début, 800 ensuite, sans compter l’indexation) dans le Fonds des générations. Il réduirait du deuxième tiers (450, puis 900 millions) l’impôt des particuliers, car c’est la meilleure façon de réduire le fardeau fiscal et de contribuer à la maîtrise de coûts de production compétitifs. Québec corrigerait donc l’erreur économique (électoraliste) des conservateurs fédéraux en réduisant mieux le fardeau fiscal. Il investirait le troisième tiers (450 puis 900 millions) en éducation, de la maternelle aux post-doctorants. (Notons que la hausse de TVQ compensant la baisse de TPS ne nécessitera pas d’ajustement au remboursement de TPS-TVQ aux contribuables à faibles revenus.)

2) Pour un tiers, de l’entreprise :

La réduction de la dette, en réduisant la pression sur la disponibilité du capital, aura un léger effet bénéfique sur les taux d’intérêt, donc sur la capacité d’emprunt, donc sur les coûts de production des entreprises. Il est de toutes façons normal que les entreprises – nullement touchées par l’opération TVQ, mais dont les salariés profiteront d’une baisse d’impôts qui permettra une progression plus lente des salaires, donc un second effet bénéfique sur les coûts de production – participent à l’effort, elles qui le réclament avec force.

Dans la foulée des budgets Landry et Marois, le gouvernement actuel a introduit une série de réformes bienvenues de la fiscalité des entreprises, qui comporte en particulier une réduction de plus de moitié du taux de la taxe sur le capital. Au total, le solde de la réforme signifie une baisse de revenu prévisible pour l’État, et une baisse globale de fardeau fiscal pour les entreprises, de 400 millions de dollars par an.

Cette réduction, pour des entreprises qui profitent déjà d’un régime fiscal et de coûts de production extrêmement compétitifs (un constat encore réitéré par le dernier rapport comparatif international de KPMG), proposée sans contrepartie sociale, est difficilement défendable en des temps de disette budgétaire .

Il serait plus juste de proposer que cette réduction nette de fardeau fiscal pour les entreprises soit repoussée à un moment où la dette québécoise aura atteint la fin du calendrier d’accumulation du Fonds. Ce 400 millions, indexé, serait donc la contribution patronale au Fonds.

Le redéploiement du fardeau fiscal des entreprises entre baisse de la taxe sur le capital et autres mesures – pour obtenir un effet fiscal net nul – devrait être négocié avec les associations patronales. On pourrait d’ailleurs prévoir que, la croissance aidant, les revenus supplémentaires de fiscalité d’entreprise au-delà de cet effet nul seront réintroduits en réduction de la pression fiscale ou autre forme d’aide à l’entreprise.

3) Pour un tiers, de l’État et des syndicats du secteur public

Le chef du gouvernement devrait s’engager à dégager une troisième somme de 400 millions de dollars, donc d’environ 1% du budget du Québec, pour la verser également au Fonds. Comme les deux autres, la somme sera indexée. L’État et les syndicats du secteur public devraient négocier un plan d’augmentation de la productivité et de la réduction des coûts pour dégager ce 1%, dans le respect des conditions salariales et de travail des employés de l’État. Dans un deuxième temps, cette opération sera facilitée par le rapatriement des fonctions gouvernementales fédérales lors du passage à la souveraineté.

4) Un « quatrième tiers » (difficilement quantifiable) proviendrait d’un effort accru de lutte contre le travail au noir et l’évasion fiscale. Lier le paiement de ces sommes à la réduction de la dette est doublement efficace : symboliquement, et pour lever les dernières inhibitions dans la lutte contre les fraudeurs. Pour les fins de notre calcul, j’établirai à 100 millions le revenu supplémentaire provenant de cette source pour l’an un et l’indexerai par la suite.

Cela signifie donc un dépôt annuel de 1,3 milliard par an dans le Fonds des générations. Une évaluation fondée sur une prédiction de rendement de la CDP conservatrice à 9,4 % (rendement moyen des dix dernières années de la CDP, utilisé par le budget Audet), un taux d’inflation de 3% et l’introduction, à l’année 5, de la seconde tranche d’augmentation de TVQ conséquente à la baisse de la TPS, permet de prévoir un dépôt net à la dette du Québec, en 2027, de 113 milliards de dollars (sur une dette qui serait alors de 187 milliards).

Si on applique à la dette québécoise et à son PIB les prévisions à long terme émises en 2002 par le Conference Board (et qu’on les prolonge de sept ans, suivant la tendance indiquée) (1), on constate que le remboursement, après 20 ans donc en 2027, d’une part de la dette avec le Fonds réduirait le ratio dette/PIB du Québec de 34% sans le Fonds à 13% avec le Fonds. Sans pouvoir présumer de l’évolution à long terme des ratios dette/PIB des autres provinces et autres nations de l’OCDE, les mesures actuelles montrent qu’au niveau de 13%, le ratio québécois serait le troisième plus faible au Canada (la moyenne est de 25%) et le deuxième plus faible des pays de l’OCDE (où la moyenne est de 47,3%) (2).

Mais il faut introduire la part québécoise de la dette canadienne, à hauteur de 18,2% selon les calculs des Finances du Québec souverain (reprenant ceux de la Commission Bélanger-Campeau). Contrairement à ce qu’on peut penser, le remboursement rapide de la dette canadienne ne modifie pas significativement l’impact à long terme, selon que l’on hérite de cette part en 2007-08 ou en 2008-09 ou en 2009-10 (3) . Dans les trois cas, le rapport dette PIB d’un Québec souverain passerait de 50 à 50,4 % sans le Fonds à 29,1 à 29,5 % avec le Fonds. À 29,5%, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain en ferait, aux niveaux actuels, le 10e pays le moins endetté de l’OCDE, (sur 30) la moyenne étant de 47,3%. Cela en ferait également un pays moins endetté que n’importe lequel des pays du G7 (sauf sans doute le Canada à ce moment-là), dont le niveau moyen du rapport dette/PIB est en ce moment de 62,6%.

Comme le note le budget Audet, la constitution d’un Fonds a un effet bénéfique bien avant son échéance. La cote de crédit du Québec s’en trouverait améliorée, ce qui diminuerait les coûts de financement de la dette (et des autres dettes publiques québécoises : Hydro, villes, commissions scolaires) dans l’intervalle.

Et les tarifs d’Hydro ?

Des propositions d’utilisation de la rente d’Hydro Québec circulent par ailleurs pour financer un Fonds de ce type. Il existe là, en effet, un gisement de richesse. Je crois que cette richesse serait beaucoup mieux utilisée si les Québécois payaient en effet leur électricité au prix du marché, en échange d’une réduction simultanée de leur fardeau fiscal et de hausses simultanées des prestations pour les plus démunis. Mais cette opération devrait à mon avis être menée d’un coup et se solder dans un premier temps par une opération blanche pour le consommateur et pour l’État. Évidemment, les économies d’énergies rapidement générées augmenteraient et le revenu disponible des citoyens et les profits d’Hydro, qui pourrait exporter l’énergie ainsi dégagée. Si on annonçait un an à l’avance que les tarifs vont grimper et que le fardeau fiscal va chuter significativement au, disons, premier avril 2008, ce la provoquerait un mini-boom de la rénovation, les consommateurs anticipant la hausse et voulant immédiatement réduire leur consommation. Le PIB y gagnerait cette année-là. En prime, la compétitivité fiscale du Québec en serait grandement améliorée.

Mais je ne crois pas que cette opération doive être liée au remboursement de la dette, notamment parce qu’elle fait reposer sur les seuls consommateurs un effort qui doit être mieux réparti, comme je le propose plus haut, entre les citoyens par la hausse de la TVQ, les entreprises par le renoncement à une baisse de fardeau fiscal de 400 millions, par l’État et les syndicats du secteur public devant trouver 1% du budget de l’État, et finalement par les fraudeurs qui doivent payer leur part.

Chacun paie, chacun gagne, la maison fiscale du Québec est remise en ordre pour la prochaine génération et pour le plus grand de ses défis : la souveraineté.

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NOTES:

1-Selon les prévisions d’augmentation de la dette québécoise et du PIB faites jusqu’en 2020 par le Conference Board of Canada dans son document Projection des équilibres financiers des
gouvernements du Canada et du Québec publié en février 2002 à la demande de la Commission sur le déséquilibre fiscal du Québec. Les chiffres ont été projetés jusqu’en 2007 par l’auteur de cette note. Une nouvelle projection serait indiquée. (voir http://www.desequilibrefiscal.gouv.qc.ca/fr/pdf/board_fr.pdf )

2-Voir les données de 2003 sur le site de l’OCDE : http://ocde.p4.siteinternet.com/publications/doifiles/012005061T025.xls

3-Pour l’estimation de l’évolution de la dette canadienne, on a utilisé les projections produites par le Conference Board en 2004 pour le Conseil de la fédération. Ces projections cessent en 2015, j’ai prolongé mécaniquement la tendance pour la suite. La dette canadienne étant déjà légèrement plus faible que ce qu’avait prévu le Board, le résultat devrait être légèrement plus favorable au Québec.