L’amnésie prévisible de Dominique Anglade (intégral)

On ne peut pas dire qu’elle ne donne pas son 110 %. Dominique Anglade joue toutes les touches du clavier politique pour imposer sa présence dans le paysage médiatique. Parfois, elle se fait outrageusement optimiste : « Je vais gagner en 2022 ! » Parfois, elle semble tirer son texte de la pancarte d’un manifestant antivaccin : « Legault a plongé le Québec dans la noirceur ! » Parfois, comme au début janvier, elle réclame qu’on l’écoute et demande un débat d’urgence à l’Assemblée. Parfois, elle affirme qu’on l’écoute, mais qu’on ne l’entend pas, et elle se retire de la consultation hebdomadaire des chefs d’opposition, organisée précisément par le premier ministre pour faire semblant qu’il écoute.

Dimanche, elle a sorti sa planche de surf pour tenter de s’installer sur la vague qui déferle sur le Québec. La vague d’impatience relative aux mesures sanitaires. On comprend la cheffe de ne pas laisser le couple Éric Duhaime-Anne Casabonne occuper seul cette part de marché politique en croissance. Elle nous apprend que sous une première ministre Anglade, on aurait de la prévisibilité. Ah bon ? Dans les lettres de l’alphabet grec, désormais utilisées pour désigner les variants, il y aura, après Omicron, la lettre Pi (qui annonce le titre « Un variant encore, Pi ? »), puis il y aura Rho (et le titre  On en reprend pour son Rhome ! »). Sait-on, au quartier général libéral, si ces variants seront plus ou moins contagieux que les précédents, plus ou moins virulents, nécessiteront un vaccin nouveau, une période de quarantaine différente, s’attaqueront davantage aux enfants qu’aux vieillards ? Je suppose que non.

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Promettre aux Québécois de la prévisibilité libérale, c’est aussi leur rappeler que Jean Charest avait promis (prévu ?) pendant la campagne de 2003 de « faire en sorte que les listes d’attentes disparaissent » rapidement, ou qu’en 2014, Philippe Couillard avait promis (prévu ?) que presque chaque Québécois aurait un médecin de famille avant la fin du mandat. Il serait cruel de rappeler ici où ces prévisions nous ont menés.

Les libéraux auraient fait mieux ?

Lors d’une des nombreuses conférences de presse qu’elle a tenues depuis le début de l’année, Mme Anglade a affirmé que pour la gestion de la pandémie, les libéraux auraient fait mieux. Incrédule, je suis allé lire le verbatim. Il ne s’agit pas de n’importe quels libéraux. Mme Anglade, qui ne prend pas, heureusement, toutes les vessies pour des lanternes, ne dit jamais au grand jamais que le Québec aurait été mieux servi si le Parti libéral avait remporté les dernières élections.

Elle a raison de ne pas vouloir faire surgir dans notre esprit l’image d’un gouvernement Couillard réélu en 2018 et qui serait, en ce moment, à sa huitième année de mandat. Un gouvernement dont l’homme fort serait Gaétan Barrette, passé selon la promesse de M. Couillard de la Santé au Conseil du trésor. Il aurait donc dû renégocier avec les infirmières et les préposés aux bénéficiaires et admettre ne pas avoir été suffisamment généreux avec eux dans le passé. Un gouvernement qui aurait eu le réflexe, avant et pendant la pandémie, de défendre sa réforme de la santé, notamment sa décision de réduire de 30 % les budgets de la Santé publique.

Puisque les libéraux avaient aboli le poste de commissaire à la santé pendant leur premier mandat (M. Barrette dit que c’était « une commande » du bureau du PM), nous n’aurions pas pu prendre connaissance du jugement que porte la commissaire Joanne Castonguay sur l’œuvre libérale. Elle tranche globalement : « des intentions liées à la dernière réforme du système de santé de 2015, telles l’intégration des soins et des services ainsi que l’amélioration des systèmes d’information, n’ont pas généré les résultats espérés ». Dommage. Une réforme pour rien. Mais il y a pire, du moins dans les CHSLD, car, écrit-elle, des problèmes « ont été exacerbés par cette même réforme, notamment la diminution de l’encadrement, la pénurie et la mobilité de la main-d’œuvre ».

Le gouvernement Legault n’avait aucun scrupule à contredire la réforme Couillard-Barrette en redonnant aux CHSLD, en catastrophe dans la première vague, le gestionnaire réservé par établissement que les libéraux avaient dégommé. Un gouvernement libéral aurait montré une réticence beaucoup plus grande à marcher sur la peinture Barrette.

Quelle aurait été la réaction du gouvernement libéral, dont on suppose que Mme Anglade aurait toujours été la vice-première ministre, à la réception du rapport sur la pandémie rédigé par la protectrice du citoyen ? On y lit que la réforme Barrette « a généré une certaine paralysie des milieux de vie, constamment bombardés d’orientations revues et modifiées », et une « désorganisation dans de nombreux CHSLD ». Sans compter un « coup dur pour la gestion et l’expertise en PCI », soit la prévention et le contrôle des infections.

Le rapport Laurent aurait-il existé ?

Puis il y a la jeunesse. Le gouvernement Couillard venait, en 2017, de procéder à une refonte de la loi sur la protection de la jeunesse et en semblait très satisfait. On peut donc s’interroger : le drame de la fillette de Granby l’aurait-il convaincu que son travail n’était pas parfait ? Si oui, il est douteux que Régine Laurent ait été à la barre de la commission sur l’enfance. Une autre aurait-elle écrit comme elle l’a fait cette condamnation sans appel de la réforme Barrette sous la rubrique : « Après la réforme de 2015, des professionnels épuisés et des délais accablants ». On lit : « quelques mois après la fusion » des DPJ avec les CIUSS, des établissements « ont commencé à signaler le déclin de la qualité des services prodigués aux jeunes et à leurs familles, et la détérioration des conditions de travail » . Et ceci: «  En 2017, nos membres [du réseau anglophone de la DPJ] faisaient état d’une situation de crise dans le réseau de la protection de la jeunesse. » Les réformes précédentes, dont la réforme Couillard,  sont aussi pointées du doigt. Mais « la réforme de 2015 est le point de rupture dans la dispensation et l’organisation des services sociaux ».

Voilà pourquoi vous n’entendez jamais Dominique Anglade se désoler de la défaite de son parti en 2018. Vous ne l’entendez jamais dire du bien des actions libérales en santé, pour la jeunesse (ou même pour l’éducation ou la langue et, désormais, du troisième lien). Je ne m’attends pas à la présence de MM. Couillard ou Charest, et surtout pas de Gaétan Barrette, sur les tribunes libérales pendant la campagne qui vient. S’il existe un chemin menant Mme Anglade au poste de première ministre un soir d’octobre prochain, il passe nécessairement par une amnésie collective. Une opération chirurgicale qui sépare le passé libéral de l’avenir, qui dissocie dans nos esprits Mme Anglade du gouvernement qu’elle a servi et qui l’a mise au monde politiquement. Peut-être espère-t-elle que le prochain variant aura cet effet sur notre intelligence collective. Ou qu’à force de la voir pointer le doigt vers l’inaccessible étoile de la prévisibilité sanitaire, nous ne portions plus aucune attention à notre rétroviseur, où on voit tout notre système de santé qui pleure.

(avec mes excuses aux Cowboys Fringants)

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)


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Devoir de mémoire

Ils me trouvent insistant, les politiciens à la retraite. Chaque fois que j’en croise un (ou une), je m’informe sur l’avancement de leurs mémoires. Je fais de mon mieux pour culpabiliser ceux qui répondent qu’ils n’en font pas, que ça ne les intéresse pas. J’évoque leur responsabilité de témoigner pour que les historiens comprenne l’époque, la prise de décision, l’humeur, le climat, la tension comme la camaraderie. Tous n’ont pas la plume agile. Je les enjoins de se trouver un jeune auteur qui fera le travail de recherche pour eux et enregistrera, dans le détail, le parcours de leur vie.

Jean Lesage, Jean Drapeau, Claude Ryan nous ont quittés sans laisser leurs versions des faits, malgré plusieurs années de retraite. Pierre Trudeau, à l’écriture mordante, a livré des mémoires paresseux. Brian Mulroney a fait mieux, avec un énorme tome, comme Jean Chrétien (voir plus bas). René Lévesque a bien raconté la première partie de sa vie, mais manquait de recul pour la seconde. Jacques Parizeau s’est longuement livré à Pierre Duchesne. Pauline Marois a offert son récit de belle façon.

Évidemment, chacun de ces récits est partiel et partial. Ils n’en sont pas moins éclairants et, cumulativement, porteurs de vérités. Je n’aurais pu raconter, dans mon livre sur Octobre 70, les passionnants et parfois ahurissants débats qui ont conduit deux conseils des ministres à décider d’une rafle nocturne et de centaines d’arrestations sans les mémoires laissés depuis par une douzaine de ministres de Bourassa et de Trudeau.

Je me fais donc une joie de signaler les contributions des derniers 18 mois de ces décideurs qui ont répondu présents à leur devoir de mémoire.

David Cliche. J’ai une affection particulière pour le livre posthume du ministre David Cliche, Un seul Québec – Dialogue avec les Premières Nations (1978-1995). Beauceron, géologue, un temps négociateur pour les Cris dans leur opposition au projet Grande Baleine, Cliche a eu sa vie durant un pied chez les autochtones, l’autre chez les indépendantistes. Il raconte comment il fut, dans l’année préréférendaire 1994-1995, l’émissaire de Jacques Parizeau dans une ambitieuse tentative de multiplier les règlements territoriaux et les statuts d’autonomie des premières nations du Québec.  MM. Parizeau et Cliche pensaient que ces offres se traduiraient par l’appui d’un certain nombre de ces nations au projet indépendantiste. Les propositions furent bien reçues, mais aucun appui ne s’est concrétisé, au contraire. Malgré ce revers, Cliche montre pugnacité et courage pour ensuite faire progresser les dossiers et braver quelques intimidateurs. Max Gros Louis, en préface, lui rend un bel hommage.

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Dominique Anglade. Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de cœur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu quand le tremblement de terre haïtien a emporté les siens. L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique et son passage au cabinet Couillard (cela viendra un jour, on l’espère), mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Christine Saint-Pierre. Les femmes ministres de Jean Charest, qui formaient la moitié du gouvernement, étaient surnommée les « Charest’s Angels ».  Je l’apprends à la lecture de Ici Christine Saint-Pierre – de l’école de rang au rang de ministre. La députée n’offre aucun recul critique sur la gestion de la crise des Carrés rouges par Charest ou sur les compressions de l’ère Couillard. Elle fait cependant état de son combat réussi pour sauver le ministère des Relations internationales de sa rétrogradation au statut de secrétariat, voulue par Martin Coiteux, et de son combat perdu pour renforcer un tantinet la loi 101. Un récit bien mené où Mme Saint-Pierre livre un secret : elle a voté Oui en 1995.

Liza Frulla. L’ex-ministre de la culture de Robert Bourassa et du Patrimoine de Jean Chrétien n’a pas voté oui en 1995, mais… en 1980 ! Ce qui l’a fait changer d’avis ? « J’avais du mal à accepter qu’on aurait fait si peur au monde pour finalement se désister. J’avais trop d’orgueil pour ça.» Dans la sympathique biographie que lui consacre Judith Lussier, Liza Frulla – La Passionaria, l’énergique Frulla se livre sans filtre, y compris sur sa façon de s’imposer dans les boy’s clubs successifs où elle a fait carrière.

Paul Bégin. La franchise est aussi au rendez-vous dans le tome de l’ex-ministre de la justice Paul Bégin, À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002). Il raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Celui, ensuite, du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Jean Chrétien. Après deux tomes autobiographiques, l’octogénaire vient de nous livrer un second recueil d’anecdotes, Mes nouvelles histoires. Voilà un homme qui n’a jamais quitté le premier degré. Avec lui les choses sont simples : il a toujours eu raison sur tout, partout. Il oublie cependant de nous raconter comment il a truqué ses deux premières élections (le candidat conservateur était un de ses amis, qui ne faisait pas campagne) et comment il a été chassé du pouvoir parce que 50% des délégués de son parti s’apprêtaient à lui refuser leur confiance. Un prochain livre : « Mes trous de mémoire »?


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Territoires non cédés, faut-il céder ? (Texte intégral)

Mes remerciements, d’abord, aux frères Molson, propriétaires du Canadien, pour avoir crevé l’abcès. En proposant gauchement d’accuser avant chaque match leurs centaines de milliers de partisans montréalais d’avoir injustement planté leurs pénates sur un territoire Mohawk non cédé, ils ont propulsé à l’avant-scène un débat qui mijotait à feu doux depuis quelques années. Faut-il vraiment, dans un geste certes ancré dans la bonne volonté, affirmer que nous sommes tous, au fond, des voleurs ?

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Car ce qui nous est dit, par des politiciens avant d’aborder la question du jour ou ce soir par le CH avant de lancer sur l’arène nos gladiateurs en patins, c’est que nous, l’auditoire, sommes chez quelqu’un d’autre. Que notre présence, nos logements, nos maisons, nos écoles sont situés sur un territoire que nous occupons illégalement. S’il est « non cédé », c’est qu’il appartient à quelqu’un d’autre, à une autre nation, dont le titre de propriété est tellement certain et inattaquable qu’il faut le réaffirmer à chaque occasion.

Ce n’est pas rien. La charge symbolique est lourde. Lourde pour ces nations dont les revendications les plus maximalistes sont ainsi légitimées à chaque occasion. Mais puisqu’il n’est nulle part question qu’on leur rende le territoire en question — l’île de Montréal, par exemple —, c’est comme si on avait décidé de leur rappeler de manière incessante qu’ils sont les perdants de l’histoire : « Vous ne l’avez pas cédé, mais on l’a pris et on l’occupe, pour toujours. Votre seul prix de consolation, c’est qu’on vous le remette au visage chaque semaine. »

De la frustration pour tous

N’ayant, comme la majorité des Québécois, que quelques gouttes de sang autochtone dans les veines, je ne peux substituer mon jugement à celui des membres de ces nations. Mais je suppute qu’au-delà du plaisir obtenu lorsqu’est d’abord énoncée cette reconnaissance, la répétition doit finir par paraître vide de sens, puisque rien ne vient réparer ce tort. Il me semble que, pour nos frères et sœurs autochtones, à la longue, ce rite s’apparente à une torture chinoise : on ne va jamais cesser de vous dire qu’on marche sur votre héritage.

Pour les non-Autochtones, le mantra n’est pas moins frustrant. Je n’ai pas l’impression qu’il y a une date de péremption à cette pratique fédérale, municipale et bientôt sportive. Cela signifie qu’on est partis pour une éternité à se faire dire qu’on est coupables d’usurpation, d’occupation illégale de son chez-soi. Je ne vois pas très bien en quoi cette pratique est réparatrice. Elle me semble plutôt génératrice de frustration pour tous.

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Je lis avec intérêt les débats d’experts sur la réelle ou fictive occupation autochtone de l’île de Montréal par les Iroquoiens. La notion même de « cession » de territoire n’a pas fait partie de notre histoire. Nous avons signé des traités qu’il faut respecter et actualiser. Mais je note que, par mimétisme, certains tentent de gommer la différence historique considérable entre l’attitude abjecte des conquérants anglais et espagnols envers les Premières Nations et celle, imparfaite mais exceptionnelle d’ouverture pour l’époque, de Champlain et de ses successeurs.

Le traité de la Grande Paix de Montréal, signé en 1701, n’était certes pas un traité territorial, mais il reconnaît implicitement, non seulement la légitimité de la présence des colons français sur le territoire, mais l’indispensable rôle de médiation que la Nouvelle-France a su jouer entre les nations autochtones en guerre entre elles depuis des siècles. Il s’agit d’un événement unique dans toute l’histoire américaine, dans les relations entre Européens et Autochtones. Si le prix Nobel de la paix avait existé à l’époque, les signataires du traité l’auraient obtenu. Alors pourquoi, aujourd’hui, les signatures librement consenties de 1300 délégués et de leurs chefs représentant 39 nations de l’époque ne méritent-elles pas le respect ?

Si le Canadien voulait, en début de match, donner une description factuelle de l’occupation du territoire de l’île de Montréal, voici l’inscription qu’il devrait montrer et lire, selon Guy Laflèche, professeur retraité de l’Université de Montréal et spécialiste des guerre iroquoises:

Reconnaissance territoriale de Montréal 

     Les Canadiens de Montréal souhaitent rappeler la mémoire des habitants d’Hochelaga, le premier peuple de l’île de Montréal, qui avait fait alliance avec Jacques Cartier en 1535.  Malheureusement, ils ont été détruits par la guérilla des Cinq-Nations (les Haudenosaunee, la Confédération des peuples aux maisons longues), de sorte que personne n’a pu se trouver, se rencontrer et encore moins séjourner sur l’île durant un siècle.  Rappelons à notre mémoire Paul de Maisonneuve et Jeanne Mance qui ont fondé Ville-Marie en 1642 à la demande des Algonquins, des Outaouais, des Népissings et des Hurons, pour sécuriser la longue et dangereuse route de traite commerciale qui allait du Midland à Trois-Rivières.  Il faut en profiter pour saluer les Iroquois qui ont bien voulu accepter notre hospitalité dans leurs deux villages établis sur notre territoire, Kahnawake à Montréal, en 1667, puis Kanasetake, sur l’Outaouais, en 1717. 

Laflèche m’écrit ce qui suit: « Je connais les guerres et la guérilla des Iroquois du XVIe au XVIIIe siècle.  Je dois dire que je trouve leurs actions guerrières et l’assimilation de nombreuses populations iroquoiennes (du Saint-Laurent aux Grands Lacs, du XVIe au XVIIIe siècle) admirables. » Ils ont aussi conquis et assimilé, rappelle-t-il. « L’envers, ou plutôt l’endroit, de l’épisode, c’est la destruction des villages des Hurons et de tous les sédentaires des Grands Lacs par les Iroquois ».  Il ajoute: « Ils n’ont pas été par hasard les maîtres du nord-est de l’Amérique.  En revanche, la Nouvelle-France a su leur faire face victorieusement. »

Pour lui, les « légendes urbaines de Kahnawake et de Kanesetake, aussi touchantes qu’amusantes » ne sont qu’un copier-coller local et inapproprié des « situations ségrégationnistes anglo-saxonnes, sans rapport avec la Nouvelle-France ».

À l’heure où on trouve encore des leaders politiques, dont Denis Coderre, Valérie Plante, Gabriel Nadeau-Dubois et Dominique Anglade, qui estiment que la vérité historique ne devrait pas être un obstacle au rite des territoires non-cédés, la bataille pour le respect des faits et la rigueur — menée entre autres par Paul Saint-Pierre Plamondon et le ministre responsable des autochtones Ian Lafrenière, mérite d’être souligné. Non, applaudi !

Transhumance : une exception ?

Au-delà de ces passionnants débats d’historiens, a-t-on le droit de poser une question plus fondamentale encore ? Pourquoi les quelques dizaines de milliers d’Autochtones présents sur le territoire du Québec à l’arrivée de Champlain, eux-mêmes descendants de populations asiatiques, détiendraient-ils, pour l’éternité et bien au-delà des traités signés, des droits territoriaux sur un espace quatre fois grand comme la France ? L’histoire du monde entier n’est que transhumance et brassage de populations. Tenter de redonner des droits territoriaux aux tout premiers occupants de Londres, de Rome ou de Katmandou dépasse l’entendement.

Pourquoi l’Amérique devrait être, sur la planète, l’exception ? Sur le chemin de ce qui a été non cédé, on trouve l’essentiel des peuples du monde. On trouve aussi 60 000 colons français sur les bords du Saint-Laurent qui, en 1759, lors de la Conquête, n’ont jamais accepté de céder aux Britanniques leurs champs, leurs villages, leurs villes. Ils n’ont d’ailleurs nullement été consultés quand la France a aliéné à l’Angleterre ses quelques arpents de neige. Le gouvernement canadien devrait-il donc ouvrir chaque discours prononcé au Québec en reconnaissant être sur un territoire non cédé par les habitants de la Nouvelle-France ? Je n’en fais pas une proposition.

Mais si cette nouvelle tradition, ce nouveau mantra du territoire non cédé me semble, vous l’aurez compris, contre-productif et générateur de frustrations malsaines à la fois chez les Autochtones et dans la population majoritaire, cela signifie simplement qu’il faut trouver des moyens autres, constructifs, positifs, de réparer les erreurs du passé et de bâtir notre avenir commun. Car le vivre-ensemble ne peut être fondé sur des faussetés et des ressentiments.


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La crise existentielle de Dominique Anglade

Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de coeur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu lorsque le tremblement de terre haïtien a emporté les siens.

L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique, mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Des parents lettrés, farouchement attachés à leur terre haïtienne et volontaires pour participer à son développement, vivent au Québec un exil forcé, tant la dictature haïtienne voyait en eux, et en beaucoup d’intellectuels, le péril de la connaissance et de la démocratie. Même s’ils n’ont pas choisi de quitter leur pays, leur insertion au Québec est une réussite et on ne trouve dans le récit de la première cheffe de couleur d’un grand parti au Québec aucun baggage attestant d’une vie de racisme ou de discrimination.

Mais on y lit de très beaux passages sur la difficulté d’être à la fois de là-bas et d’ici, comme celui-ci:

« Dans l’esprit de mes parents, il n’y a jamais eu de doute sur le fait que ma soeur Pascale et moi étions québécoises et canadiennes. Ils sont haïtiens, bien sûr, mais leur exil a changé la donne. Ils doivent nous accompagner comme parents dans l’éloignement de leurs propres origines. Ils pourront nous transmettre des valeurs, certes, mais ils ne pourront pas tout nous transmettre. Ce processus laisse souvent une profonde et douloureuse blessure infligée par le fait d’amener ses enfants à être autres. Qu’un parent ne puisse leur offrir son propre pays en héritage ne constitue-il pas l’ultime déchirement, l’ultime trahison de la mère patrie ? »

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Elle voit chez certains québécois d’origine haïtienne l’adéquation faite entre leur « fierté inébranlable » envers leur indépendance obtenue en 1804 et la revendication indépendantiste québécoise. Elle n’a personnellement jamais suivi cette logique et elle se présente à nous comme tout évidemment fédéraliste, donc partisane du camp du Non en 1995, sans nous expliquer le cheminement qui l’a conduit à faire ce choix capital pour son avenir politique.

Un passage remarqué, mais bref, à la CAQ

Elle participe aux premières discussions visant la création de la CAQ tout en étant active au sein du Parti libéral du Canada. Elle devient présidente du nouveau parti de Legault qui la présente comme une candidate vedette. Chemin faisant, le grand écart entre le multiculturalisme ambiant au PLC de Justin Trudeau (dont elle appuie la candidature au leadership) et les élans nationalistes de la CAQ la mettent dans une situation précaire.

Il est vrai qu’à sa création la CAQ avait très peu à dire sur la langue, l’identité, l’immigration et, surtout, la laïcité. Mais à mesure que le temps passe et que les controverses sur les accommodements religieux se multiplient, la direction de la CAQ sent qu’elle ne peut laisser passer ce train. Anglade constate qu’un « courant très fort à la CAQ tient absolument à ce que l’on soit de plus en plus identitaires; minimalement autant que le Parti québécois pour les doubler sur cette voie; on essaie aussi de faire en sorte que les gens du PQ viennent à la CAQ en misant sur le thème de l’identité. »

La goutte qui a fait déborder son vase ? La polémique sur le port du turban par un joueur québécois sikh de la Fédération Québec Soccer. La fédération s’y était opposé, la CAQ souhaitait appuyer la décision de la fédération car, rapporte Anglade, « cela passera bien au sein de la population du Québec ». Anglade n’en peut plus, elle débarque.

François Legault a toujours été convaincu que Philippe Couillard avait fait exprès de lui enlever son député économique vedette, Christian Dubé, à qui la Caisse de dépôt avait offert un pont d’or. La proposition faite à la présidente de la CAQ de diriger Montréal International répondait-elle à la même logique ? On peut le penser. Quoiqu’il en soit, un chasseur de tête frappe à la porte de l’ingénieure, qui dit oui.

Reste qu’Anglade est ravie de trouver une porte de sortie. Ce n’est qu’une porte tournante car le PLQ l’approche pour une partielle dans Saint-Henri-Saint-Jacques en 2015. Elle comprend qu’un poste ministériel l’attend à coup sûr. (Je note qu’elle remporte le vote avec 38,6% du vote, grâce à la division du vote indépendantiste qui, combiné, aurait été de 41,7%. Passons.)

Ni Legault, ni Couillard. Alors qui et quoi ?

On aurait aimé en savoir davantage sur son passage de trois ans au gouvernement Couillard, dont elle fut même la vice-première-ministre. Elle nous raconte quelques passes d’armes intéressantes, notamment sur la question de Bombardier. Elle reste muette sur l’ampleur inqualifiable des coupures budgétaires en santé et en éducation (et en santé publique) alors que d’autres, dont Marwah Risky, qui pense que le PLQ devrait présenter des excuses, n’ont pas cet aveuglement.

Concentrée sur les questions de développement, Anglade admet que « nous avons manqué d’écoute à l’endroit des régions et avons pris parfois des décisions qui les ont desservies ». Elle parle sans les nommer des Centres locaux de développement et des Conférences régionales des élus, organismes de concertation inclusives inestimables que le gouvernement Couillard a mis aux poubelles sans ménagement, renvoyant à la maison pas moins de 3 000 bénévoles, dont beaucoup d’entrepreneurs qui jouaient le rôle de mentors auprès des jeunes pousses.

Ce n’est pas lui faire outrage que de constater que la chefferie du Parti libéral du Québec est tombée dans son escarcelle comme un fruit mûr. L’establishment du parti aurait voulu l’offrir à André Fortin, un homme estimable mais dont je n’ai jamais compris pourquoi il suscitait l’enthousiasme. Sébastien Proulx a soustrait son nom de la liste, Pierre Moreau aussi. Alexandre Cusson n’a fait qu’un petit tour, puis pris la poudre d’escampette. Le reverra-t-on seulement candidat lors de l’élection ?

Le fait que personne ne se bousculait au portillon pour diriger le PLQ post-Couillard donne la mesure du degré de difficulté que Dominique Anglade a accepté de prendre à sa charge. La dégringolade électorale du parti chez les francophones fut terrible en 2018, au point ou la légendaire « prime à l’urne » qui favorisait naguère le PLQ, a basculé en faveur de la CAQ, y compris dans l’électorat âgé.

La reconquête, indispensable pour faire des progrès, d’une partie de l’électorat francophone perdu par l’équipe Couillard, sera rude.

Sur les questions identitaires, on sort de la lecture du Ce Québec qui m’habite avec la conclusion suivante: la CAQ était trop identitaire au goût de Mme Anglade, le PLQ de Philippe Couillard pas suffisamment. Elle tente de se faufiler entre ces deux pôles, comme l’atteste sa décision de marcher sur la peinture libérale précédente en se disant désormais prête à étendre la loi 101 aux petites entreprises et aux entreprises à Charte fédérale ainsi qu’à plafonner les places des Cégeps anglophones et à obliger leurs étudiants à suivre trois cours en français dans leurs domaines d’études.

Son problème est que l’essentiel de ces positions seront probablement reprises par la CAQ et que, l’élection de 2022 venue, sa position linguistique ne sera plus d’ajouter des mesures, mais de soustraire certaines de celles qu’elle n’aimera pas dans l’offensive de Jolin-Barette, dont on sait maintenant qu’elle nécessitera l’utilisation de la clause dérogatoire, pour une raison qu’on brûle de connaître.

Laïcité: une position à la Ponce Pilate

Sur la laïcité, sa position est inconfortable. Sur sa gauche woke, Québec Solidaire promet d’abroger la loi, dans l’hypothèse improbable d’un gouvernement Massé. Anglade ? Non. Mais en retirant à la loi 21 la protection indispensable que lui procure la clause dérogatoire, elle l’offrira en pâture aux tribunaux canadiens qui n’attendent que ça pour lui faire subir un enterrement de première. Une position, donc, qui n’a pas vocation à attirer beaucoup d’enthousiasme d’un côté ou de l’autre.

La vraie crise existentielle que Dominique Anglade doit gérer n’est cependant pas que, ou pas essentiellement, identitaire. Les Québécois ont élu et réélu les libéraux dans le passé car ce parti allait les aider à avoir des Jobs et à faire croître l’économie. François Legault et ses ministres économiques occupent désormais cette place avec une désinhibition qui force l’admiration.

Hier, les Libéraux affirmaient « l’économie, c’est moi ». Ce qui n’était pas tout à fait vrai, la croissance ayant été en moyenne plus forte sous les gouvernements du PQ que ceux du PLQ. Au moins, c’était crédible.

Désormais, le PLQ de Dominique Anglade doit dire : « l’économie, c’est moi aussi », ce qui émousse, avouez-le, la force du message.

Dominique Anglade, comme Paul Saint-Pierre Plamondon au PQ, sait qu’elle s’est engagée dans un marathon, pas dans un sprint. Une victoire à l’élection de 2022 serait surprenante, voire miraculeuse, et on se rassure toujours en politique en se disant que les miracles existent vraiment. Sans eux, ni Barak Obama, ni Justin Trudeau n’auraient pris le pouvoir.

Attendez-vous donc à voir Dominique Anglade dans votre univers politique pour des lustres (ce qui signifie des périodes de cinq ans, cela étant dit à ceux qui confondent avec des lunes qui durent, elles, un mois). Puisqu’elle est avec nous pour longtemps, les quelques heures passées à faire connaissance avec elle dans les pages de son livre sont loin d’être perdues.

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Le « moment covid-19 » et l’avenir politique de François Legault

François Legault souhaitait être le premier ministre de l’économie. Il se voyait sans doute, au terme de son premier mandat en octobre 2022, se présenter comme l’homme qui a enrichit le Québec et réduit l’écart de rémunération historique avec l’Ontario. Donnez-moi un autre mandat, allait-il dire, et laissez-moi achever la tâche ! La tendance est bonne, le chômage est au plus bas, les salaires augmentent, les déficits sont un lointain souvenir, on débat de l’utilisation des surplus. Il ne dirait pas « Make Québec Great », mais ce serait tout comme.

Le plan de carrière du premier ministre, sa réélection presque assurée dans deux ans, sont des victimes du virus. S’il nous quitter après un seul mandat, on dira de lui qu’il a été le premier ministre de la pandémie.

Pas seulement un mauvais moment à passer

À mesure que les mois passent, s’installe la certitude que le virus n’est pas qu’un mauvais moment à passer. Une affaire de quelques mois qui s’envolerait au soleil du printemps. On sait déjà qu’il n’y aura pas de virée hors-frontières cet été pour les vacanciers. Des universités annoncent que leurs cours d’automne seront donnés à distance. Octobre et novembre seront les mois du retour combiné du virus, la deuxième vague, et de l’influenza dans un cocktail qui pourrait attaquer ceux de nos plus vulnérables qui auront résisté jusque-là.

Selon les prévisions les plus optimistes, un vaccin pourrait sortir des laboratoires d’Oxford ou des États-Unis quelque part à l’automne. Mais fabriquer le vaccin est une chose. Le distribuer et l’administrer à des centaines de millions de personnes en est une autre. Si vous avez été choqués de la course aux masques et aux tests connue ces derniers mois, vous n’avez encore rien vu. La production et distribution du vaccin, des fioles et des seringues nécessaires présentera un casse tête encore plus grave. Les points de presse quotidiens en parleront que de ça, au tournant de 2021.

Posons l’hypothèse que, courant 2021, 70% de la population québécoise reçoive le vaccin, que le coronavirus soit derrière nous pour de bon, et qu’il ne présente pas de mutation problématique. Présumons aussi qu’aucune autre chauve-souris chinoise n’aura la mauvaise idée de mordre un animal (ou d’infecter un technicien de laboratoire) dans les deux années qui viennent.


La bande annonce de ma dernière balado:

À l’occasion du 20 mai, 40 anniversaire du référendum de 1980,
je vous offre le premier épisode d’une courte série sur l’histoire (fictive) d’un Québec de l’après Oui, de 1980 à aujourd’hui.

On s’abonne ici.

Dans cette histoire du Québec revue et corrigée, les acteurs de notre vie nationale – Lévesque, Trudeau, Parizeau, Chrétien, Mulroney, Bouchard, Charest, Marois, Legault — sont tous présents, mais avec des rôles que l’indépendance a redistribués. 


 

Fin 2021, la distanciation et les masques seront derrière nous. Nous pourrons retourner aux spectacles et assister, au Centre Bell, à une autre saison décevante des Canadiens.

Mais le moment covid-19 aura laissé des traces dans l’économie. Des milliers de petits commerces, de restaurants, n’auront pas pu tenir le coup. Des milliers d’autres PME auront réduit leurs effectifs. Le taux de chômage va se replier, certes, fin 2021 et en 2022, sous la barre des 10% sans doute, mais pas beaucoup plus bas. Le nombre de décrocheurs, d’assistés sociaux sera en hausse.

Pas d’austérité, mais beaucoup de mécontents

Je ne crois pas que le gouvernement québécois — ni d’ailleurs canadien — ne procédera à des compressions budgétaires ou à des hausses de taxes à court terme. La marge de manœuvre budgétaire disponible avant la pandémie était considérable et les taux d’intérêt disponibles pour envoyer des déficits à la dette sont incroyablement bas. (Voir à ce sujet l’éclairant texte de l’économiste Patrick Leblond « Voici pourquoi vos impôts ne vont pas augmenter« .) Le Québec d’avant le Covid avait devancé son calendrier de réduction du poids de sa dette. Le Québec de l’après-Covid pourra revenir au calendrier précédent, voir l’allonger, ce qui sera la norme pour tous les pays dans cette nouvelle ère.

Ce qui signifie que le premier ministre François Legault va aborder l’année électorale de 2022 avec un bilan qui n’aura rien à voir avec celui qu’il souhaitait présenter. La comparaison avec l’Ontario, oui, fera partie de la discussion. La première question que la nouvelle cheffe libérale Dominique Anglade a posée au premier jour de son propre mandat a porté précisément sur la différence entre l’ampleur de la crise au Québec par rapport au reste du pays. La première question du chef péquiste par interim Pascal Bérubé portait aussi sur la désastreuse première place du Québec dans ce palmarès.

Il y a de bonnes réponses à ces questions. Reste que le Québec ne sort pas grandi des comparaisons. Le fait que l’économie québécoise soit plus touchée que celle de l’Ontario pose aussi un problème politique. Si ce décalage devait se prolonger pendant la reprise en 2022, cela serait porté au débit du premier ministre sortant.

La question des CHSLD hantera le gouvernement de la CAQ jusqu’à la fin. Sa ministre vedette, Marguerite Blais, sort fragilisée des premiers épisodes. Elle et son premier ministre ont promis juré de faire une grande réforme de ces centres et n’ont pas exclu de nationaliser les centres privés de longue durée et de réglementer les centres non-conventionnés. Dans deux ans, au moment de la campagne électorale, l’opposition fera ses choux gras de tout ce qui tournera encore mal dans ces centres. Les médias aussi. Si des canicules frappent, comme c’est probable, aux étés 2020, 2021 et 2022, avec leur cortège de décès prématurés, des coups supplémentaires seront portées à la crédibilité du gouvernement sur ce thème devenu dominant.

Tous les gouvernements accumulent au fil des ans des mécontents et des déçus. Depuis le lendemain de l’élection de 2018, j’ai affirmé qu’au-delà de la qualité des programmes et des chefs des partis, au-delà des enjeux, la principale variable de l’élection de 2022 serait la quantité et la destination des déçus de la CAQ. Moins il y en aura, plus la réélection de François Legault sera assurée. Plus il y en aura…

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La courbe Legault s’aplatit

Il n’y a guère plus changeant que l’opinion publique. Plus tôt cette année je rappelais qu’en janvier 1998, Lucien Bouchard était monté au firmament des sondages grâce à sa gestion de la crise du verglas. Quatre petits mois plus tard, pourtant, l’opinion l’avait abandonné dans un mouvement soudain d’adulation du nouveau chef libéral Jean Charest, dont l’élection semblait assurée. À l’automne 1998, les deux hommes faisaient match quasi-nul, Bouchard gagnant une majorité de siège, mais avec moins de voix exprimées que son adversaire.

François Legault goûtera, c’est certain, à ce genre de cocktail empoisonné. Plébiscité en début de crise par 94% des Québécois, il en charme désormais 77%. Un chiffre appréciable mais qui témoigne d’une descente. Legault a passé le pic de sa popularité. Sa courbe s’aplatit.

Sauf dans la construction, qui sera dopée par l’accélération des travaux public d’infrastructures, le nombre d’éclopés de la pandémie sera considérable dans tous les secteurs de l’économie et de l’activité. Ils formeront la cible électorale des partis d’opposition.

Un autre facteur pourrait aussi peser dans l’humeur de l’électeur québécois moyen en 2022. Appelons-le la pandémio-écoeurantite. Le raz-le-bol de toute cette période difficile. La volonté de tourner la page, de passer à autre chose. Ce sera évidemment aussi le vœu le plus cher de François Legault. Mais à son corps défendant, lui et son gouvernement seront devenus l’incarnation du « moment Covid-19 ». Un peu comme le gouvernement Couillard, souhaitant se tourner vers l’avenir en 2018 et dépensant comme un Crésus enivré, mais identifié pour toujours aux inhumaines compressions de son mandat.

Le Québec aura beau être vacciné. Mais le Covid collera à la peau de François Legault.

S’en affranchir pour gagner un second mandat constitue désormais son plus grand défi.


 

 

 

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Course au PLQ: Cusson et Anglade dans les sables mouvants du débat éthique

Pour moi, le moment le plus intéressant de la semaine, dans la course au leadership du Parti libéral du Québec, ne s’est pas produit lorsque le candidat Alexandre Cusson a annoncé qu’il fallait admettre que les problèmes éthiques continuaient à nuire à son parti.

Il ne s’est pas produit quand sa collègue Marwha Risquy a accusé Dominique Anglade de vivre dans le déni à ce sujet.


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Non, le moment le plus intéressant est intervenu quand le journaliste Patrick Lagacé a demandé à M. Cusson s’il pourrait envisager d’exclure Jean Charest du Parti libéral du Québec pour bien illustrer sa rupture avec le passé.

M. Cusson ne s’y attendait pas. C’était probablement la pire question à lui poser. Car si, oui, Jean Charest est pour l’opinion publique québécoise le symbole incarné de l’absence d’éthique, il reste une idole parmi les membres du parti libéral, chez ceux, donc, qui doivent élire le nouveau chef.

Pour parler franchement, si Jean Charest était candidat à la direction du PLQ aujourd’hui, il remporterait la course haut la main. Ce serait un triomphe !

Alors imaginez ce pauvre Alexandre Cusson, sommé à la radio de s’engager à larguer le libéral le plus populaire qui soit. Il a navigué comme un pro, affirmant n’avoir pas été présent à l’époque où M. Charest était aux affaires et ne pas vouloir se substituer aux tribunaux.

Une proposition forte ?

Mais il a une proposition forte. Nommer au sein du PLQ — écoutez bien — une direction de l’éthique et de la conformité. Proposer désormais un parti éthique et transparent.

Mais pourquoi ses prédécesseurs n’y avaient-ils pas pensé plus tôt, vous demandez-vous ? En fait, ils y ont pensé.

Lors de la course au leadership de 2013, les candidats misaient sur le retour de l’intégrité au PLQ. Pierre Moreau se présentait comme « M. Éthique », son idée était de rendre permanente la commission Charbonneau. L’idée de Philippe Couillard était de doter le parti d’un code d’éthique, ce qu’il a fait.

M. Cusson promet de la transparence, M. Couillard s’engageait encore plus clairement à faire du Québec « le gouvernement le plus transparent de notre histoire ». Ça n’est pas vraiment arrivé.

Bref, la question de l’intégrité, ce qui est un euphémisme pour parler de corruption, est collée au Parti libéral comme la rouille sur le Pont de Québec.

Un problème insoluble sur le court terme

On peut, comme Alexandre Cusson, dire qu’on va attaquer le problème de front. On l’a vu, ça a déjà été essayé. Et ça n’a rien fait pour éloigner le nuage noir qui assombrit la réputation du parti.

On peut, comme Dominique Anglade, centrer le message sur un autre sujet , parler d’autre chose. Mais je vous jure, c’est exactement ce que les libéraux de Couillard ont tenté de faire pendant quatre ans. Ils ont échoué.

La vérité est que ça ne dépend pas d’eux. Cela dépend d’événements qui les dépassent. Tout le mandat de Philippe Couillard a été ponctué de révélations sur des affaires de corruption qui dataient de l’ère Charest, mais qui leur collaient à la peau.

Si les enquêtes et les procès issus de l’ère Charest étaient conclus, on pourrait commencer — je dis bien commencer — à passer à autre chose. Mais ils ne sont pas conclus.

À supposer même que le procès de Nathalie Normandeau, la vice-première ministre de Jean Charest, tombe à l’eau, ce qui est possible, qui peut jurer que des accusations ne seront pas déposées contre Marc Bibeau d’ici la fin de l’année ? Contrairement à ce que disait Jean Charest dans son entrevue avec Patrice Roy, les nombreux témoignages de témoins réunis par l’UPAC constituent une solide base pour étayer une accusation.

On peut compter sur les avocats de M. Bibeau pour faire traîner les procédures pendant des années, donc pour occuper à répétition les pages des journaux, rappelant chaque fois aux électeurs les raisons pour lesquelles ils ne font pas confiance aux libéraux.

J’ai beaucoup de respect pour la décision de Mme Anglade et de M Cusson de s’embarquer dans ce qui m’apparaît comme un immense champ de sables mouvants, qui s’étend jusque bien après l’échéance électorale de 2022. L’autre grand problème du PLQ est que sa marque de commerce économique est en train d’être vampirisée par le gouvernement de la CAQ. On comprend que l’ancien ministre libéral des Finances Carlos Leitao fasse brûler des lampions en espérant qu’une récession vienne ternir l’image économique de la CAQ, mais on voit mal comment ils vont reprendre le dessus sur ce thème.

L’avenir du PLQ est-il à ce point bouché que rien ne pourra les sortir de leur condition actuelle ? En politique, rien n’est jamais terminé.

L’exemple des cousins fédéraux

L’exemple le plus pertinent se trouve juste à côté, chez les cousins fédéraux du PLQ, le Parti libéral du Canada.

À partir de 2004, les libéraux fédéraux ont été frappés de plein fouet par une très divertissante affaire de corruption, appelée le scandale des commandites, qui a donné lieu à une commission d’enquête alors très suivie. À l’élection suivante, le PLC a perdu 32 sièges, et le pouvoir. À l’élection suivante, le PLC a perdu 26 sièges supplémentaire. À l’élection suivante, le PLC a perdu 43 sièges supplémentaires et avec eux le statut d’opposition officielle.

Que s’est-il passé pour que les électeurs tournent la page sur l’image d’un parti corrompu ? Simplement expliqué: il s’est passé 10 ans. Il a fallu une décennie et trois changements de chef avant qu’une nouvelle conversation puisse avoir lieu entre le parti et l’électorat. Il a fallu l’oubli. Il a fallu un long purgatoire, au sens propre autant que figuré.

Il a fallu aussi l’usure du gouvernement de Stephen Harper, le renouveau et la fraîcheur alors représentés par Justin Trudeau.

Il se trouve que j’ai eu l’occasion d’échanger avec Dominique Anglade et avec Alexandre Cusson ces dernières années. Nous avons des désaccords politiques profonds, bien sûr, mais je n’ai aucun doute que ce sont de bonnes personnes. Rien à voir avec Jean Charest.

Un miracle est toujours possible. Mais fondamentalement, ils arrivent trop tôt. Peut-être 10 ans trop tôt.



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Le périlleux parcours du prochain chef libéral

Dominique AngladeTout indique qu’il y aura une course pour la succession de Philippe Couillard à la direction du Parti libéral du Québec.

Une course dans laquelle Dominique Anglade part avec une sérieuse longueur d’avance. Elle a construit une réelle organisation nationale. Elle a réuni les signatures et les sous nécessaires pour se qualifier. Elle dispose de nombreux appuis parmi les députés actuels et les députés sortants en région.

Alexandre Cusson, maire de Drummondville et président sortant de l’Union des municipalités du Québec, sera son principal challenger.


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Une course: pourquoi c’est une bonne chose

Il y a des cas où des couronnements font l’affaire. Lorsqu’un géant frappe à la porte (Parizeau, Bouchard) ou lorsque la popularité du prétendant est fulgurante (Charest, en 1998).

Sinon, la course est essentielle pour assurer la légitimité du nouveau chef. Il y a toujours des zones de turbulences dans la vie d’un parti. Un chef élu a l’avantage d’avoir testé ses idées et sa personnalité pendant la course, et d’avoir triomphé sur d’autres idées et d’autres personnalités. Lors des débats à venir, il (elle) est le seul à détenir cet avantage. Il est déterminant.

Et quoiqu’on dise des divisions qui sont le lot de toutes courses, reste que l’absence de course dans un parti affaibli est un signe supplémentaire de faiblesse. La tenue d’une course attire au contraire l’attention, attire de nouveaux membres. Surtout, elle produit un gagnant.

Quels défis ?

Le constat est clair, le vote libéral francophone s’est effondré lors du vote du premier octobre 2018. Le dernier coup de sonde de Léger ne lui donnait la faveur que d’un Québécois sur 10. Il faudra attendre la fin de la lune de miel de l’électorat avec la CAQ pour savoir si certains électeurs reviennent au bercail libéral.

Maintenant disponible.

Les candidats à la direction enverront des signaux aux francophones. Alexandre Cusson pourra dire qu’il vient du cœur du Québec francophone, Drummondville et qu’en tant que président des maires, il connaît les enjeux des régions comme le fond de sa poche. Anglade a lancé sa campagne à la chefferie en terrain francophone, en Mauricie, plutôt que dans sa circonscription montréalaise et son passage à l’économie l’a aussi familiarisée avec les dossiers régionaux.

C’est bien, mais c’est très insuffisant. Aucune reconquête de l’électorat francophone ne peut se faire sans que le PLQ renoue avec l’identité québécoise, tire donc son épingle du jeu sur certains thèmes identitaires. C’est là que cela devient périlleux.

L’affaiblissement du PLQ hors-Montréal fait en sorte de surpondérer dans son organisation le poids des anglos et des allophones, où les trudeauistes sont dominants. Le PLQ de Couillard fut d’ailleurs celui de la montée et de la normalisation des thèses trudeauistes au sein du parti. Le fait que la course se déroulera alors que les cousins libéraux fédéraux sont au pouvoir rend l’aile trudeauiste plus forte encore.

Dominique Anglade a posé deux gestes de lèse-trudeauisme. Sur la loi 21, elle a bien sûr voté contre, mais a déclaré que le gouvernement fédéral ne devrait pas participer aux contestations légales. Que c’est une affaire québécoise. De sa part, c’est audacieux. Cela la mènera à dénoncer la future décision fédérale d’intervenir, donc de déplaire à l’aile trudeauiste de son parti.

Elle s’est dite favorable à une « loi sur l’interculturalisme » qui ferait du Québec une société distincte dans le Canada multiculturaliste. On peut débattre de la très faible différence entre les deux concepts – je l’ai fait ici – , on peut aussi débattre du faible impact électoral de cet engagement. Mais de la part du PLQ, c’est un signal de dissociation d’avec le Canada de Trudeau. Mme Anglade veut en faire un « message clair d’affirmation de ce que nous sommes ».

On verra ce que M. Cusson et d’autres candidats potentiels en pensent mais Rizqy et Barrette ont envoyé des signaux semblables.

La notion d’interculturalisme n’est pas nouvelle au PLQ. C’est officiellement la politique gouvernementale depuis Robert Bourassa. La ré-adoption de ce concept dans les instances libérales aurait donc dû passer comme une lettre à la poste.

En août dernier, lors de la rencontre des jeunes libéraux, une résolution favorisant l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, a bien été adoptée par 68% des délégués, mais la résistance trudeauiste était très audible.

C’est un coup de semonce. La glace identitaire sur laquelle s’avancera le futur chef est fort mince.

L’éléphant dans la pièce

L’éléphant dans la pièce: l’avenir de la loi 21

Il y a un éléphant dans la pièce, et sur la glace: la loi 21. Cette loi a fait porter son ombre sur toute l’élection fédérale qui vient d’avoir lieu. Elle va aussi contaminer le débat libéral au sein du PLQ. Et il n’est pas impossible que l’avenir de cette loi soit une des questions de l’urne lors de l’élection de 2022.

Comment ? Il y a deux possibilités. Soit la Cour suprême invalide la loi, d’ici l’élection québécoise de 2022. Soit elle ne l’invalide pas.

Si elle l’invalide, la CAQ sera dans l’obligation de trouver une façon de la réintroduire et ce sera au centre de son programme électoral. Pour le Parti Québécois, ce sera un cadeau, et il dira que seul un Québec indépendant pourra faire voter une telle loi.

Mais le PLQ ? Il lui sera impossible de promettre de refaire ce que la Cour suprême a défait, au nom des droits fondamentaux. Le nouveau chef du PLQ voudra tourner la page et parler d’autre chose. Cela pourrait cependant l’exclure du débat central de l’élection. Comme QS d’ailleurs, qui a promis de ne pas reconduire la clause dérogatoire.

Si la Cour n’invalide pas la loi, ce sera pire. La loi est appliquée grâce à la clause dérogatoire qui, elle, doit être renouvelée chaque cinq ans. Le gouvernement élu en 2022 devra donc, en 2024, reconduire cette clause pour garder la loi opérante, ou ne pas la reconduire et la rendre inopérante.

La question sera donc la suivante: un PLQ de retour au pouvoir va-t-il reconduire la clause ?

Au moment de lancer sa campagne, Dominique Anglade a donné un signal lourd de sens. «Le projet de loi 21 a été adopté. La suite des choses appartiendra aux militants du PLQ», a-t-elle dit. Ce qui signifie que la position du PLQ sur la survie de la loi sur la laïcité serait décidée par une instance partisane libérale avant l’élection de 2022.

On est donc en piste pour un débat déchirant. La loi 21 est évidemment anathème pour le courant trudeauiste du parti, y compris pour plusieurs membres du caucus.

Pour eux, et une grande partie de l’électorat anglophone du PLQ, l’idée que le parti libéral reconduise cette loi serait complètement inacceptable. On frôlerait le schisme, comme celui qui a conduit en 1989 trois ministres de Robert Bourassa à quitter le PLQ lors de l’utilisation de cette même clause dérogatoire pour reconduire la loi péquiste sur l’unilinguisme dans l’affichage commercial. Bourassa, au pouvoir, pouvait se permettre ces départs. Le PLQ dans l’opposition, non.

Mais la question reste centrale. Le PLQ pourrait-il se présenter à l’électorat en 2022 en promettant aux francophones de leur enlever la loi 21 ? On ne parlerait que de ça.

Bref, au moment où s’engage la course à la direction du parti libéral, les signaux qu’enverront les candidats au sujet de la loi 21 seront essentiels. Il s’agit d’un enjeu dont les libéraux ne veulent pas. Il ne peut que leur nuire. Et il leur nuira.

Mais c’est dans la difficulté qu’on peut voir les gens briller. Pour le futur chef du PLQ, la difficulté ne manquera pas. Le ou la futur chef devra, comme le disait le slogan du gouvernement Charest, « briller parmi les meilleurs ».


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