NPD au Québec : le chant du Singh ? (Intégral)

Homme de gauche, j’admets avoir eu un faible pour les chefs du NPD. Pour leur combat contre l’inégalité, pour les victimes, les oubliés, les méprisés. J’appréciais en particulier David Lewis, chef néo-démocrate de ma jeunesse. Il avait inventé l’expression « corporate welfare bums » — les compagnies repues des subventions de l’État. En Octobre 1970, à contre-courant d’une opinion publique déchaînée, le seul chef de parti ayant eu le cran de s’opposer à la Loi sur les mesures de guerre était celui du NPD, Tommy Douglas. 

C’est pour ainsi dire une « peine de NPD » qui m’a pris à la gorge, au Parlement fédéral, un jour de février 2000. J’allais témoigner au comité de la Chambre qui étudiait la loi de Stéphane Dion selon laquelle, en cas de victoire du Oui lors d’un référendum au Québec, l’indépendance ne serait permise que si la majorité des députés canadiens jugeaient le niveau de victoire approprié et que si toutes les autres provinces canadiennes donnaient leur aval, sans exception. Une farce.

En arrivant, j’ai vu que le successeur de Lewis, Ed Broadbent, allait témoigner juste après moi. « Bonne journée pour les démocrates », me suis-je dit.  Broadbent, évidemment fédéraliste, était alors président de l’influent organisme Droits et Démocratie. Imaginez ma déception lorsque je l’ai entendu affirmer: « j’ai lu le projet de loi très soigneusement pour voir s’il risquait d’intimider les Québécois ou d’éroder leur démocratie. Je peux dire sans hésiter qu’à mon avis ce n’est pas le cas. » Tous les députés du NPD, sauf un, Svend Robinson, ont ensuite voté pour ce texte liberticide.

Combien des 425 000 québécois ayant choisi ce parti à l’élection de septembre dernier sont-ils cette semaine en « peine de NPD » ? Le chef actuel, Jagmeeth Singh, vient de rompre la promesse électorale qu’il avait réitérée un grand nombre de fois. Bien qu’opposé en principe à la loi 21, il allait, par respect pour le Québec, s’opposer à ce qu’Ottawa conteste la loi en Cour suprême. Il vient de renier son engagement et de dire l’exact contraire. Ce qui a changé ? Une enseignante voilée déplacée ? Il savait très bien que cela, ou pire, allait arriver.  Son calcul politique a changé. Son respect pour l’autonomie du Québec est désormais trop coûteux dans le reste du Canada et pas suffisamment profitable au Québec. Singh, qui se présentait comme l’homme de principe, fait le même calcul que François Legault avec le troisième lien : combien de circonscriptions à la clé ? Réponse : pas assez au Québec pour respecter la parole donnée.

Remarquez, ses cousins Solidaires avaient montré la voie. Ils avaient fait campagne en 2018 en affirmant vouloir interdire le port de signes religieux chez les juges, policiers et gardiens de prison. Une fois l’élection passée, ils ont renié leur parole. Cela leur a couté, notamment, la démission de l’exécutif de leur parti dans Rimouski. Ils n’arrivent d’ailleurs toujours pas à préciser s’ils veulent, ou non, permettre le port du voile intégral pour offrir ou recevoir des services de l’État. Rendez-vous est pris à ce sujet pour la campagne électorale qui vient.

Singh et la tradition néodémocrate

Force est de constater que Singh ne fait que réinscrire son parti dans sa tradition d’opposition aux choix québécois. Car on trouve les empreintes digitales du NPD à presque chaque étape de l’intransigeance canadienne envers le Québec.


Longs couteaux. C’est le procureur général néo-démocrate de Saskatchewan, Roy Romanow, qui fit équipe avec Jean Chrétien pour isoler le Québec lors de la fameuse « nuit des longs couteaux », il y a 30 ans.  Puis, les députés néo-démocrates en chambre (sauf Svend Robinson) adoptèrent sans broncher la constitution de 1982 contre le vœux de l’Assemblée nationale.

Meech. Lors de la tentative de réparation de Meech, le NPD était d’abord favorable à l’accord qui reconnaissait au Québec un caractère distinct. Mais il a changé d’avis en congrès en 1989 et mis son poids dans le camp du refus. En refusant son consentement lors d’un débat parlementaire au Manitoba, c’est le député néo-démocrate autochtone Elijah Harper qui symbolisa le refus de la majorité canadienne et donna à sa province un prétexte pour ne pas ratifier l’accord, entrainant son échec.

Charlottetown. Le premier ministre néo-démocrate ontarien Bob Rae était un joueur-clé dans les négociations menant à l’accord de Charlottetown, en 1992. Défenseur des autochtones, il avait réussi à leur faire reconnaître un niveau d’autonomie jusque-là inespéré. Mais il s’était vertement opposé à ce que le Québec obtienne une quelconque autonomie en matière de culture ou que soit réduite l’ingérence fédérale dans les affaires québécoises. Chargé de la rédaction de certains éléments clés, c’est lui qui a demandé à ce qu’on exclue des discussions le ministre Gil Rémillard, trop revendicatif. Il préférait n’avoir affaire qu’au membre le plus mou de la délégation québécoise, Robert Bourassa. Brian Mulroney acquiesça et, dans une scène rocambolesque, plaqua littéralement Rémillard hors de la pièce, à la grande joie de Rae.

Puis, lorsque la délégation québécoise contemplait son échec total et s’interrogeait sur la suite, leur discussion était couverte par de la musique. C’est Rae, excellent pianiste, qui jouait « Summertime » sur un piano à proximité.

Union Sociale. Devenu premier ministre de Saskatchewan, Row Romanow présidait en 1998 la conférence des provinces. Les neuf provinces anglophones avaient convaincu Lucien Bouchard de faire front commun avec elles contre les intrusions fédérales dans les programmes sociaux. Or le néo-démocrate Romanow se fit le promoteur des positions de Jean Chrétien auprès des autres premiers ministres, jusqu’à faire en sorte que toutes les provinces tournent le dos à leur position commune, isolant le Québec. Romanow était l’agent-double fédéral placé à la tête des provinces.

Parlant de la constitution, de Meech puis de cet épisode, l’ancien chef libéral Claude Ryan a résumé la chose ainsi: « C’est la troisième fois, au cours des trente dernières années, qu’après s’être engagé dans une démarche commune avec les autres provinces et territoires, le Québec aura été lâché en cours de route par ses partenaires. » Chaque fois, des figures du NPD étaient à la manœuvre.

Jagmeeth Singh est donc fidèle à la tradition des leaders néodémocrates. Sauf en Octobre 1970, quand ça compte pour le Québec, les Québécois ne peuvent compter sur eux.


Monsieur Trudeau: Faites l’histoire !

Réélu majoritaire en 1980, votre père, Pierre Elliott Trudeau, avait alors annoncé que ce mandat, probablement final, serait « éclatant, pas fade ». (« With a bang, not a whimper », paraphrasant à l’inverse le poète T. S. Eliot.) Entre autres, il avait offert au chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Ed Broadbent, d’entrer au gouvernement. « Je prendrai cinq ou six ministères », avait répondu le chef néodémocrate. « Vous les avez ! » avait rétorqué votre père.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’affaire ne s’est pas concrétisée, mais le rêve d’un grand parti canadien de centre gauche ressurgit depuis avec régularité. Bob Rae, l’ex-libéral devenu néodémocrate puis redevenu libéral, en avait fait un thème de sa course au leadership de 2008. Stéphane Dion et Jack Layton avaient tenté de négocier un gouvernement de coalition en 2009. Jean Chrétien et Ed Broadbent avaient lancé des travaux préliminaires de fusion en 2010.

Vous avez l’occasion de faire l’histoire et de laisser votre marque, ce qui, pour l’instant, manque cruellement au résumé de vos réalisations. Vous pouvez ainsi faire oublier la tenue de ces élections ridicules en transformant une bévue en audace.

Offrez à Jagmeet Singh d’entrer au gouvernement. Offrez-lui cinq ou six ministères. Proposez un pacte de gouvernement de quatre ans et suggérez que se tienne, dans trois ans, un congrès de fondation du Parti libéral-démocratique. Dites que vous ne serez pas candidat à sa direction. Singh et Christia Freeland, peut-être, s’en disputeront le leadership, et donc le poste de premier ministre sortant. Vous serez le fier géniteur d’un rassemblement qui aura le potentiel de gouverner le pays pour une génération. (Négociez-vous le poste de gouverneur général, il vous irait à ravir.)

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Cela vous coûtera quoi, exactement, dans l’intervalle ? D’accomplir ce que vous devriez faire de toute façon. Un calendrier de mise en place d’une assurance médicaments nationale. Une augmentation plus substantielle de l’impôt sur les compagnies et les ultrariches, ce que Joe Biden est en train de réaliser à la frontière sud, vous donnant la couverture voulue. Plutôt que de simplement le suivre, devancez-le de quelques pas en taxant sérieusement les gains en capitaux. Cessez enfin le long flirt libéral avec les paradis fiscaux. Vous avez constaté comme nous que la famille Desmarais vous a déserté pour rejoindre les conservateurs en début de campagne. Le 1 % vous trouve trop progressiste ? Donnez-leur raison.

Nommez Steven Guilbeault ministre de l’Environnement et coupez les ponts avec l’industrie pétrolière et gazière. Les ponts, et les subventions. Ce mandat doit être celui où vous prendrez au sérieux vos engagements verts. C’est votre dernière chance d’avoir l’air d’un chef de file dans les rencontres internationales à ce sujet. Saisissez-la.

Prenez acte que 51 % des Québécois ont voté pour des partis bleus qui ne souhaitent pas vous voir intervenir en santé et contre la laïcité. C’est simple : comme vous avez commencé à le faire avec vos projets pour les CHSLD (embauche massive, augmentation des salaires), posez comme conditions nationales exactement ce que le Québec a déjà réalisé. Sur la laïcité, soldez le problème avec un simple renvoi en Cour suprême pour en tester la constitutionnalité, mais sans que votre procureur général ne plaide contre. Faites confiance aux juges trudeauistes pour dire tout le mal qu’ils pensent de la loi caquiste.

Piquez une ou deux idées aux conservateurs, seulement pour les enquiquiner. Exempter de TPS les achats de Noël effectués cette année dans les magasins (et non en ligne) sera un beau cadeau à faire aux électeurs et aux détaillants. Et vous n’êtes pas à un milliard près. Quand la quatrième vague sera derrière nous, remboursez pendant un mois la moitié des repas pris au restaurant les lundis et mardis sera aussi bienvenu. Mais alors qu’O’Toole refusait de payer l’alcool, acceptez de couvrir le coût d’un verre de bière ou de vin. Comme votre père, vous avez de la classe.

Enquiquinez aussi François Legault en annonçant que vous seriez finalement prêt à financer 40 % du troisième lien… mais seulement si les voitures y sont interdites et qu’il est entièrement réservé aux autobus ou à un tramway. N’ayez crainte, cela ne vous coûtera pas un sou.

Vous savez peut-être que je n’ai pas voté pour vous. Je n’étais pas, non plus, un grand partisan de votre père. Je n’en reconnais pas moins qu’il était de ceux qui font l’histoire. Je parie que si vous suivez mes conseils, vos biographes auront un réel plaisir à raconter votre règne. Pour l’instant, vous êtes principalement celui qui a légalisé le cannabis. Comme héritage, c’est un peu fumeux.

Rompre avec le passé pétrolier du Canada, faire du pays un leader vert, mener la charge internationale pour la justice fiscale et laisser derrière vous un grand parti de gouvernement progressiste, voilà qui aurait de la gueule, de l’envergure, de l’éclat.

Ce serait, en un sens, du vrai Trudeau.


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