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Les fonctionnaires fédéraux ont-ils droit à la liberté de conscience ? Pour peu qu’ils soient respectueux des normes et des lois et de leurs collègues de travail, ont-ils droit à leurs propres opinions sur l’histoire de leur pays et sur l’état des relations raciales ? La réponse est désormais non. Il existe une doctrine d’État que les fonctionnaires doivent apprendre et internaliser, quelles que soient leurs expériences de vie ou leurs visions du monde.
Un document fédéral officiel obtenu par le Toronto Sun grâce à la Loi sur l’accès à l’information est à la fois fascinant et scandaleux. Il s’agit du Parcours d’apprentissage dans le cadre de la lutte contre le racisme. La chose irait de soi si l’apprentissage en question portait sur les pratiques discriminatoires à éviter, les bienfaits des politiques d’accès à l’égalité, les normes, les recours et les sanctions. Mais le document s’attaque aux opinions qu’on peut avoir — et qu’on ne doit pas avoir — sur les causes, l’histoire et la définition du racisme. Les participants sont appelés à « apprendre, désapprendre et réapprendre ».
Par exemple, peut-être avez-vous la conviction que le Canada fut fondé sur une volonté de créer un pays distinct de l’expérience états-unienne, mettant en équilibre les intérêts de plusieurs anciennes colonies, dont le Québec francophone, et voulant maintenir un lien fort avec la couronne britannique ? Peut-être pensiez-vous que, parmi les graves imperfections du pays, il y eut la mauvaise part faite aux Autochtones et des pratiques répréhensibles envers des minorités de couleur ?
Si vous jugiez que, contrairement à l’impact structurel de l’esclavage dans l’histoire états-unienne, ces événements malheureux ne constituaient pas l’essence même de l’existence du Canada, l’État canadien vous rabroue officiellement. Vous êtes porteurs d’un « mythe » et de « déformation des faits historiques » qu’il faut désapprendre. La réalité, présentée comme un « fait » qui n’est pas ouvert au débat, est que le racisme est au cœur de l’expérience canadienne, un de ses fondements. L’existence même du Canada est une agression.
Trudeauiste bon teint, peut-être oserez-vous faire valoir que le multiculturalisme est une politique officielle depuis un demi-siècle et que le Canada est en passe de s’affranchir de son passé honteux ? Vous avez tort. Je cite : « Chaque institution était et est toujours utilisée pour prouver que la race existe et pour promouvoir l’idée que la race blanche est au sommet de la hiérarchie des races et que toutes les autres lui sont inférieures. » Chaque institution était et est toujours, en 2021, raciste. Et si vous tiquiez devant le concept de racisme systémique, cramponnez-vous, car la doctrine officielle a franchi un nouveau cap. Le document décrit ainsi la situation actuelle du racisme canadien : « Un groupe a le pouvoir de pratiquer une discrimination systématique au moyen des politiques et pratiques institutionnelles. » Oui, on est passés de systémique à systématique.
La doctrine vous rabroue doublement si vous osez procéder à des comparaisons avec les États-Unis sur le nombre des victimes ou sur l’intensité du dommage causé. Le document est explicite : « Le racisme est tout aussi grave au Canada. » Fin de la discussion. C’est un dogme.
Il y est aussi question d’esclavage, et le document prend bien soin d’indiquer que ce fléau fut répandu au Canada, y compris en Nouvelle-France, ce qui est vrai. Les fonctionnaires qui l’ignoraient peut-être sont aussi informés que les Autochtones furent victimes de l’esclavage. Mais le document omet de signaler que les nations autochtones pratiquaient l’esclavage entre elles avant l’arrivée des Européens, et après, et qu’elles ont participé à la traite des Noirs sur le continent. Je souhaite bonne chance au fonctionnaire qui oserait soulever ce fait historique lors d’une formation.
Puisque le racisme est défini étroitement, comme l’oppression d’une race par une autre, et jamais d’une ethnie par une autre, il n’est nulle part question du fait que les Britanniques, des Blancs, ont voulu déporter d’autres Blancs, des Acadiens, ou que les Canadiens français furent pendant deux siècles victimes de discrimination. Le colonialisme est un élément fondateur du pays (c’est incontestable), mais pas la Conquête (c’est loufoque). Notons que l’antisémitisme est aussi passé sous silence, un angle mort problématique dans la culture woke.
On y parle évidemment du privilège blanc, qui peut être personnel, institutionnel ou structurel, intentionnel ou non. Tous les fonctionnaires blancs doivent donc apprendre qu’ils sont, par défaut, coupables de racisme. C’est dans leur nature. Le caractère univoque et culpabilisateur de la formation est à couper le souffle.
Prenons un instant pour réfléchir à l’existence même de ce document officiel.
Nous avions entendu Justin Trudeau déclarer à plusieurs reprises qu’il avait, lui, la conviction que toutes les institutions canadiennes étaient coupables de racisme systémique. Il est rare que le premier ministre d’un pays accable ainsi la totalité des institutions qu’il a pour charge de diriger, de représenter et, au besoin, de réformer.
Mais bon, c’était son avis personnel. Que ces notions soient débattues dans les universités, dans les panels, à la radio ou dans les journaux est une chose. Mais il ne s’agit plus désormais d’opinions discutables parmi d’autres. Les fonctionnaires fédéraux sont désormais contraints de participer à des formations où on leur dit que cette vision du monde est la bonne, que c’est la ligne juste, et que s’ils pensent autrement, ils doivent désapprendre, pour mieux apprendre. Il s’agit ni plus ni moins que d’endoctrinement.
On voudrait savoir qui a décidé que la théorie critique de la race était devenue doctrine d’État ? À quel moment et dans quel forum ? Qui a acquiescé à cela ? Et surtout, comment infirmer cette décision absurde qui est une atteinte frontale à la liberté de conscience ?
Lorsque Cartier, Champlain, Maisonneuve mettent pied en Amérique, ils arrivent sur un continent esclavagiste. Des nations autochtones rencontrées leur offrent un cadeau: un esclave capturé lors d’une bataille contre une nation ennemie. Ces prisonniers de guerre sont maltraités, torturés, souvent tués. En Mohawk et Onondaga, le mot pour les désigner signifie « domestiqué » ou « dompté ». Chez les Outaouais, Ojibwés et Cris, il signifie « animaux ». Au moins, ce malheur n’est pas héréditaire. Les survivants et leurs enfants sont adoptés dans la nation, intégrés, et cessent d’être en état de servitude.
L’esclavage pratiqué par les autochtones était – comment dire ? – inclusif. Une fois les Européens arrivés, certains furent aussi capturés comme esclaves, puis échangés comme du bétail. Une fois les Noirs arrivés, ils furent aussi une marchandise dans cette traite. Un des premiers esclaves noirs vendus en Nouvelle-France le fut par un autochtone.
(Une version courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Évidemment, Cartier, Champlain et les autres venaient aussi d’un continent esclavagiste. C’était vrai notamment en Grèce et sous l’empire romain, bien avant que les Espagnols, les Portugais, les Britanniques et les Français rivalisent de cruauté esclavagiste en Afrique et dans les Amériques. Il est en fait difficile de trouver dans l’histoire un bout de planète qui n’a pas connu ce fléau et ce, depuis 8 000 ans. En terme numérique, la plus importante opération d’esclavage connue fut celle du monde arabo-musulman envers les Noirs depuis l’an 650 jusqu’en 1920. Les Chinois et les Indiens ne sont pas loin derrière. Les Africains ont aussi pratiqué l’esclavage entre eux et avec les Européens. Trois empires d’Afrique de l’Ouest ont d’ailleurs eu des esclaves blancs.
Bref, toute personne rencontrée sur les rues de Montréal ces jours-ci, peu importe son origine, a probablement dans son arbre généalogique lointain à la fois des esclavagistes et des esclaves.
Ma résolution du Mois de l’histoire des Noirs cette année fut de me plonger dans les études sur notre esclavagisme. Croyez-moi, c’est passionnant. L’historien Marcel Trudel a passé une partie de sa vie à répertorier le phénomène (Deux siècles d’esclavage au Québec) . C’est lui qui nous a appris que les deux tiers des 4 200 esclaves connus sur toute la période (200 ans) de la Nouvelle-France et jusqu’en 1800 étaient des autochtones. À deux exceptions près, ils venaient de nations lointaines, notamment celle des Pawnee, d’où le nom « panis » devenu générique pour les désigner tous.
On doit conclure que les Français devaient avoir des esclaves Iroquois puisque, dans le Traité de la Grande Paix de 1701, ils s’engagent spécifiquement à ne plus en avoir.
Une pratique courante
Il existe un débat à savoir si les prisonniers de guerre retenus et malmenés par les autochtones doivent être déclarés « esclaves » puisque leur servitude s’éteignait après un certain temps. Une chose est certaine, ils pouvaient être échangés comme une marchandise, donnés ou vendus, et des autochtones en faisaient une recherche et une traite active. On doit noter aussi certains cas où des nations autochtones viennent en aide à des esclaves noirs évadés.
Un spécialiste américain de la question, Brett Rushforth, raconte comment les négociations entourant la Grande Paix a forcé les Français à s’impliquer dans ces douteux échanges. Le traité prévoyait que tous les prisonniers de guerre autochtones seraient retournés à leurs nations d’origine. Mais les Iroquois étaient insatisfaits du nombre de leurs prisonniers ainsi rendus, notamment par les Outaouais et réclamèrent une compensation en esclaves. Les Outaouais avaient promis de leur livrer des Sioux qu’ils avaient en esclavage, mais tardaient à livrer la marchandise. Les Iroquois menaçant de relancer les hostilités, le Gouverneur de Nouvelle-France, Philippe de Rigaud de Vaudreuil, se chargea lui-même d’envoyer chercher en canot les pauvres Sioux et garantit aux Iroquois le nombre requis d’esclaves pour préserver la paix. Frappé par l’importance de ces échanges dans la consolidation des alliances, Vaudreuil allait ensuite prendre l’initiative de faire acheter un esclave panis pour l’offrir aux Abénaquis et ainsi démontrer l’importance qu’il portait à leur amitié. Il est aussi arrivé que les Français achètent des panis pour les échanger contre des soldats ou colons français capturés par des autochtones.
Un cas d’échange triangulaire est rapporté par Rushforth. Les Abenaquis et d’autres nations alliées des Français en guerre contre les Anglais avaient capturé vers 1710 des centaines de colons anglais près de Boston et voulaient les intégrer dans leur communauté et, en certains cas, en faire leurs esclaves. Outré, le gouverneur du Massachusetts, Joseph Dudley, écrit à Vaudreuil (donc son ennemi) : « Je ne permets pas que des chrétiens soient des esclaves de ces misérables ». Il menace de livrer ses propres prisonniers français à ses propres alliés amérindiens pour qu’ils leur fassent subir le même sort. Vaudreuil dû acheter des esclaves autochtones pour les échanger contre les prisonniers anglais, puis troquer ces derniers contre les prisonniers français de Dudley.
Autre notation intéressante du début de la colonie : des propriétaires d’esclaves panis se plaignaient non seulement de leur propension à s’évader (une bonne raison de n’avoir jamais d’esclave provenant de nations autochtones voisines) mais aussi de la mauvaise influence d’autres colons français. Selon un écrit du co-intendant Jacques Raudot, plusieurs colons non propriétaires d’esclave « inculquent aux esclaves des idées de liberté. En conséquence, ils quittent leurs maîtres, affirmant que l’esclavage n’existe pas en France, ce qui n’est pas vrai. »
Le cas du chef Mohawk Thayendanegea, renommé Joseph Brant par ses alliés britanniques, est digne de mention. Lui-même descendant d’un esclave autochtone intégré aux Mohawks il est devenu le chef des Six nations alliées aux Anglais pendant la guerre d’Indépendance, puis vint s’établir près du Lac Ontario avec les 40 esclaves noirs qu’il avait capturés. Il vivait grand train dans son manoir. Une statue lui est consacrée dans la ville de Brantford, nommée en son honneur, et un hôpital porte son nom. Puisqu’il est à la fois une figure héroïque de la résistance à l’expansion coloniale américaine et un esclavagiste impénitent, son cas pose un réel dilemme, à l’heure de l’intersectionnalité.
Esclaves noirs à Montréal
Merci à ma collègue chroniqueuse Émilie Nicolas d’avoir mis dans ses suggestions de lecture le monumental « L’esclavage et les noirs à Montréal » de Frank Mackey. Il décrit avec force combien le Québec d’alors était, dans l’univers de l’esclavage nord-américain, un cas à part.
Mackey recense 500 esclaves noirs à Montréal sur la toute période — il n’y en a jamais eu selon lui plus de 60 en même temps. Soit environ 0,1% de la population de la ville, 0,4% en comptant les esclaves autochtones. De La Vérendry aux ordres religieux, des commerçants aux agriculteurs, des Gouverneurs aux coiffeurs, la propriété d’esclaves n’était freinée que par leur prix, les Noirs valant le double des Panis. (Mackey parle d’un noir libre ayant lui-même un esclave noir.)
Le pouvoir exercé par un maître blanc sur son esclave, répugnant en soi, entraîne son lot de mauvais traitements, notamment envers les femmes. Mais la revue par Trudel puis par Mackey de la totalité de la littérature, des actes de police et de cour, sous le régime français et le régime anglais les oblige à rapporter une réalité, écrit Mackey, « exempte des caractéristiques très dures que nous associons aux systèmes esclavagistes ailleurs ».
Les esclaves étaient pour l’essentiel des domestiques, généralement seuls, au maximum une demi-douzaine. La Nouvelle-France et le Bas-Canada n’étant pas le lieu de grandes plantations, n’exigeait pas l’achat d’un grand nombre d’esclaves. Peu nombreux, ils ne constituaient pas une menace pour les Blancs. Les conditions d’une répression aveugle n’étaient pas réunies. Il n’y eut ni révolte, ni lynchage. Un cas de violence excessive d’un maître ayant fouetté son esclave fut noté en 1790, résultant en une amende salée payée par l’esclavagiste.
Trudel et Mackey citent un cas où un noir, libre, souhaitait marier une esclave. Le propriétaire refusait. L’homme a offert de devenir lui-même esclave en échange du mariage et de la promesse – précisée par contrat – que le couple et leurs futurs enfants seront affranchis au moment de la mort du maître.
Mais il y a plus. Trudel et Mackey montrent que sous l’esclavage, les juges, français puis anglais, considéraient les esclaves comme des interlocuteurs valables, qu’ils soient accusés ou témoins. Ils étaient même parfois des plaignants. Le « Code noir » brutal appliqué dans les Antilles françaises et en Louisiane n’avait pas cours en Nouvelle-France. Les condamnés noirs subissaient exactement les mêmes peines que les blancs, ni plus, ni moins. La sentence peut être pénible : coups de fouet, pilori, voire «la question», un euphémisme pour la torture utilisée pour extraire aux condamnés à mort des aveux ou des excuses. Il arrive aux accusés noirs de porter leurs causes en appel, vont parfois jusqu’au Gouverneur demander une remise de peine, avec succès. Autant de choses inimaginables dans l’Amérique sudiste.
Des noirs condamnés à mort sont graciés en échange de la promesse de quitter le territoire. Dans un cas à Détroit, alors partie de la Nouvelle-France, un couple est condamné à mort mais il n’y a pas de bourreau, un rôle généralement réservé aux Noirs. Le juge offre à la condamnée, noire, sa liberté si elle veut bien exécuter son complice, blanc. Elle accepte. Cette décision est mal reçue par la population blanche locale et le juge doit aller trouver refuge… chez des autochtones ! Ça ne s’invente pas.
Abolir l’esclavage : le cas québécois
Mackey fait la convaincante démonstration que « la manière dont l’esclavage fut aboli au Québec s’est avérée l’une des plus humaines et des moins contraignantes ». À partir de 1798, des juges anglais locaux, avant-gardistes, prennent sur eux de déclarer que l’esclavage n’existe pas au Bas-Canada. Rapidement informés, les esclaves désertent leurs maîtres qui n’ont plus aucune prise sur eux. Dans le Haut-Canada, une loi protège au contraire les droits acquis des esclavagistes pour une génération. En 1830, Londres libérera les esclaves en dédommageant les propriétaires. Rien de tel au Québec. L’esclavage s’éteint ici avec 30 ans d’avance sur le reste de l’Empire et 63 ans d’avance sur l’émancipation des Noirs américains.
Mais ces derniers, on le sait, ont ensuite subi la ségrégation, une oppression de fait, jusqu’aux années 1960. Mackey nous décrit au contraire un Québec-post-esclavagiste étonnant. Il note des écarts de salaire au détriment des Noirs, mais pas de discrimination à l’embauche ou pour trouver un logement. Les Noirs sont exclus des postes publics et des jurys, même si aucune loi ne le leur interdit. Cependant ils ont droit de vote – et sont plutôt conservateurs, car reconnaissants envers le régime anglais et craintifs de toute annexion aux États-Unis où leurs frères de sang sont maltraités.
S’ensuivent des récits d’ex-esclaves réussissant, ou échouant, à s’établir ou à trouver du travail et un cas de rapide fortune immobilière. Certains affranchis refusent de quitter leur emploi ou le logis de leurs maîtres, les obligeant ainsi à les rémunérer et/ou à subvenir à leurs besoins pour le reste de leur vie.
Des signes de mixité abondent. Des mariages mixtes nombreux, des apprentis blancs chez des artisans noirs et inversement, voire des bandes de criminels intégrées ! Le cas de la personnalité noire Alexander Grant est fameux. Avec un avocat Patriote, il convainc un jury blanc de condamner à l’amende un juge anglophone (blanc, évidemment) qui lui avait donné un coup de pied ! Allez raconter ça au Mississipi.
Le Québec d’alors allait aussi jouer un rôle dans le « chemin de fer souterrain » qui allait permettre à des noirs américains de fuir l’esclavage et de trouver refuge au nord. De 1850 et 1860, entre 15 et 20 000 fugitifs (jusqu’à 100 000 selon des estimations) trouvent refuge dans les futures provinces canadiennes, principalement le Sud de l’Ontario actuelle et la Nouvelle-Écosse. Mais une partie d’entre eux (non dénombrée) arrivent au Québec. La petite ville de Phillipsburg, proche de la frontière du Vermont, allait être un point de passage important. Elle comportait déjà une population noire, anciens esclaves arrivés des États-Unis avec leurs propriétaires opposés à l’indépendance américaine et affranchis depuis. Plusieurs se réfugient ensuite à Montréal, elle-même le point d’entrée de la « ligne Champlain » conduisant clandestinement les Noirs en quête de liberté de New York jusqu’à Saint-Jean-sur-Richelieu et la métropole. L’histoire des Québécois, noirs et blancs, francophones et anglophones, qui ont participé à cette entreprise de libération des esclaves reste à écrire.
Un cancer
« Pour mieux comprendre, résume Mackey, on pourrait s’imaginer l’esclavage comme un cancer. Ailleurs, il a formé des métastases qui ont affecté toutes les facettes de la vie coloniale ou nationale; au Québec, il ne l’a pas fait. Ailleurs, il a défini les sociétés; au Québec, non. Ailleurs, le souvenir de l’esclavage ne s’est jamais perdu; au Québec oui, et rapidement. »
L’amnésie collective dont nos années esclavagistes ont souffert ne semble pas dû à la honte ou à la volonté de cacher cette vérité. De rares historiens s’enorgueillissent faussement du fait que le Québec n’ait jamais commis le crime d’esclavage. C’est le cas de François-Xavier Garneau. Pourtant dès 1850, le maire Jacques Viger et l’homme public Louis-Hyppolite Lafontaine s’étonnent de la disparition de toute mémoire d’une époque pourtant vieille d’un demi-siècle à peine, alors même que les débats sur l’esclavage déchirent les Américains. C’est que le petit nombre d’esclaves et son importance réduite dans la société québécoise a laissé peu de traces. Le procès d’une esclave originaire de Montréal tenu au Missouri est éloquent à cet égard. Son avocat prétend que si elle est née à Montréal, elle ne peut appartenir à personne, car l’esclavage n’y existait pas. Ce n’est pas une mince affaire, pour le procureur, de démontrer le contraire. Il n’aurait eu aucune difficulté à faire cette preuve pour la quasi-totalité du reste de l’Amérique habitée.
Il est donc extrêmement sain que, depuis Marcel Trudel en 1960 et avec des recherches nouvelles, le Québec se réapproprie cette tranche d’histoire. On pourra cependant en tirer des leçons différentes, selon la perspective avec laquelle on aborde ce passé retrouvé.
Par exemple, de toute la documentation disponible, Mackey conclut que le système judiciaire de l’époque esclavagiste et post-esclavagiste (il s’arrête en 1840) n’atteste « de rien de comparable à du « profilage racial », à une persécution des Noirs ou à des traitements de faveur envers les Blancs ». Ceux qui cherchent dans l’histoire esclavagiste locale des racines des inégalités actuelles se trompent, du moins sur ce point. Le profilage et les discriminations d’aujourd’hui sont nos propres problèmes. Nos ancêtres, blancs et noirs, semblent avoir pu régler les leurs d’une façon imparfaite certes, mais, sur le continent, exemplaire. À nous de faire du Québec moderne un endroit davantage exemplaire encore.
Note aux lecteurs : les ouvrages de Trudel et Mackey se veulent exhaustifs, on trouve donc à plusieurs endroits de longues énumérations de cas que le lecteur peut sauter pour retrouver les passages narratifs. Le livre de Mackey est bien servi par l’excellente traduction d’Hélène Paré.
Denyse Beaugrand-Champagne, « Le procèes de Marie-Josèque Angélique », 2004. Afua Cooper, « La pendaison d’Angélique », 2007. Serge Bilé, « Quand les Noirs avaient des esclaves blancs », 2008. (Épuisés mais disponibles en bibliothèque)
Brett Rushforth, « A Little Flesh We Offer You« : The Origins of Indian Slavery in New France, The William and Mary Quarterly, Vol. 60, No. 4 (Oct., 2003), pp. 777-808
Je savais qu’il y avait un trou dans ma culture historique américaine. Lincoln, oui, je connaissait. La guerre civile. La proclamation d’émancipation des noirs.
J’avais repris le fil avec Martin Luther King, Selma, les grandes lois réparatrices des années 1960.
Mais entre les deux ? Au tournant du 19e et 20e siècle je savais qu’il y avait le progressiste Théodore Roosevelt et l’invention de l’État moderne. Ensuite son neveu Franklin allait sortir le pays de la crise de 1929 et créer l’État providence.
Mais… ou était passée la suite de Lincoln ? L’impact de la proclamation d’émancipation ? Pourquoi l’abolition de l’esclavage ne produit-elle pas l’égalité ? Pourquoi faut-il attendre un siècle ?
Pendant les vacances, j’ai écouté les formidables quatre heures de documentaire de PBS sur cette période dite de la « Reconstruction », qui va de la fin de la guerre civile jusqu’à la première guerre mondiale. Un visionnement indispensable (d’abord présenté en avril dernier, cela m’avais échappé.)
Analyses et récits entre vos deux oreilles: cliquez sur l’image.
Oui, il y eut un moment ou les noirs américains ont eu le droit de propriété, le droit de vote, le droit de siéger dans les législatures des États du Sud, à la Chambre des représentants, au Sénat américain. Oui, il y a eu un moment ou les racistes du Sud furent mis sur la défensive.
Mais l’histoire de ce siècle est celui de la contre-offensive blanche. D’abord ténue et désorganisée, puis violente et systématisée, un moment de grande noirceur et de recul. C’est dur à regarder. Mais c’est extraordinairement éclairant sur les racines de la situation raciale américaine actuelle, y compris sur les débats entourant le blackface, les statues des confédérés au Sud, la culture populaire.
Bref, un visionnement essentiel. Il n’est pas disponible sur le site de PBS, mais je l’ai trouvé sur YouTube. Voici d’abord la bande annonce, puis l’intégrale:
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